> Pierre Dhainaut, Progrès d’une éclaircie

Pierre Dhainaut, Progrès d’une éclaircie

Par |2018-08-14T16:15:50+00:00 2 septembre 2014|Catégories : Critiques|

Publié chez un nou­vel édi­teur (créé en 2013, Faï fioc -expres­sion occi­tane- est le nom d'un quar­tier de Marvejols  en Lozère, où l'animateur de cette mai­son d'éditons orga­nise chaque année des rési­dences d'écriture et une semaine de la poé­sie ; lit­té­ra­le­ment, Faï fioc signi­fie "il fait feu"), ce recueil est com­po­sé de quatre suites dont trois consti­tuent un ensemble qui donne son titre à ce nou­veau livre de Pierre Dhainaut, Progrès d'une éclair­cie.  L'originalité de celui-ci est la pro­gres­sion qui conduit d'une vision inquiète du réel inti­tu­lée IRM à une célé­bra­tion apai­sée du prin­temps inti­tu­lée Largesses de l'air. Déjà, l'avant-dernière suite, L'Ère d'avril, était un chant à la gloire du renou­veau et se ter­mi­nait par ces vers : "«Avril », nous répé­tons « avril », /​ demain le poème /​ pro­gres­se­ra comme aujourd'hui". La ten­ta­tion serait forte de lire cet ouvrage comme un retour de l'espoir après un pas­sage sombre. Mais avec Pierre Dhainaut, la poé­sie est beau­coup plus com­plexe, toute en nuances…

    Si la poé­sie de Pierre Dhainaut est très libre à la fois quant à la forme mais aus­si en ce qui concerne le ton et l'approche du réel, les contraintes ne sont pas absentes. La pre­mière suite, IRM, est com­po­sée de six poèmes de dix vers. La deuxième, Syllabaire, de dix poèmes de deux quin­tils plus un quin­til final, la troi­sième, L'Ère d'avril, de huit poèmes de trois ter­cets et d'un poème de deux ter­cets tan­dis que la qua­trième, Largesses de l'air, est com­po­sée de neuf poèmes de deux qua­trains. Tous ces vers ne sont comp­tés, ni rimés… La contrainte est là pour évi­ter tout épan­che­ment incon­trô­lé. L'unité de chaque suite est telle que le lec­teur peut se deman­der s'il ne s'agit pas, à chaque fois, d'un seul long poème. Mais si la poé­sie est l'art d'aller à la ligne, c'est aus­si l'art de chan­ger de page pour signi­fier la fin du poème… Et l'unité de chaque page n'en est ici que plus évi­dente.

    IRM prouve qu'on peut écrire de la poé­sie à par­tir de la situa­tion la moins poé­tique. Ceux qui ont déjà pas­sé un tel exa­men ou patien­té dans la salle d'attente d'un hôpi­tal savent que ces situa­tions sont on ne peut plus pro­saïques : l'attente, mais aus­si la machine et le corps qui n'est plus qu'un objet. Pierre Dhainaut a l'art de tirer de cette réa­li­té des expres­sions et des images signi­fiantes : "déjà la tête et la poi­trine avancent /​ dans un tun­nel opaque, étroit, qui les dévore, /​ l'éternité n'a pas une entrée dif­fé­rente". Et puis il y a ce va-et-vient (et sur­tout le poème final) entre l'hôpital et l'écoute. Dans Syllabaire, Pierre Dhainaut élève l'effacement de soi au niveau du prin­cipe, c'est qu'il s'agit d'écouter l'enfant dans sa décou­verte du monde, d'un monde que l'adulte ne sait plus voir. N'écrit-il pas : "aimer ou mettre au monde les visages /​ des morts qu'elles appellent par leurs noms". Toute la poé­sie de Pierre Dhainaut est là, dans cette écoute, cette atten­tion aux enfants comme à ceux qui sont par­tis… Pas de com­plai­sance mais une sin­cé­ri­té de chaque ins­tant car rece­voir la vie ou la don­ner, c'est la même chose que vivre. Aussi n'est-il pas éton­nant que les deux der­nières suites du recueil célèbrent la nature. La poé­sie se confond avec un art de vivre, le poème ne fai­sant que retrans­crire pour les autres cette vie per­pé­tuel­le­ment à l'écoute.

    Ces poèmes sont fra­ter­nels. Ils apaisent celui qui les lit car ils n'imposent rien ; mieux, ils aident à res­pi­rer. C'est que Pierre Dhainaut aide le lec­teur à mettre en forme sa vie… "Oiseaux de mer hors de por­tée, /​ leurs cris nous habitent, /​ avec eux la lumière." : tout est dit dans ces vers.

X