> Rudiments de lumière, de Pierre Dhainaut

Rudiments de lumière, de Pierre Dhainaut

Par |2018-10-17T13:54:56+00:00 15 septembre 2013|Catégories : Blog|

Plus je lis Pierre Dhainaut, plus je pense qu'il est à l'exact oppo­sé du Baudelaire de Spleen. Quand ce der­nier laisse l'angoisse atroce, des­po­tique plan­ter son dra­peau noir sur [son] crâne incli­né, Pierre Dhainaut ne cesse de célé­brer l'éphémère, de se lais­ser aller à la joie de res­pi­rer, d'attiser la conscience incon­nue /​ d'une parole d'allégresse, d'accueillir souffles, oiseaux, embruns… Et c'est vrai avec Rudiments de lumière.

    Beau titre lumi­neux jus­te­ment que ces Rudiments de lumière, qui tra­duit bien la démarche de Pierre Dhainaut : il est tou­jours à la recherche de la lumière, de la trans­pa­rence, de l'accord au monde, il entend non pas per­cer le mys­tère du monde et de la vie, mais le cir­cons­crire par les mots ; il capte par le poème des frag­ments, des bribes, des rudi­ments de cette lumière, ce qui rend ses poèmes si pre­nants. Et tout sera à recom­men­cer, une fois le livre ter­mi­né. Mais le livre se ter­mine-t-il ? Jamais, je n'ai tant sen­ti avec ce recueil, com­bien était forte et signi­fiante (s'agissant de Pierre Dhainaut) l'expression "vivre en poé­sie", les deux mots, vivre et poé­sie, étant tra­ver­sés de la même éner­gie. Ce n'est pas que la luci­di­té manque à Pierre Dhainaut, ce n'est pas que la mort ne le hante pas (d'où la réfé­rence ci-des­sus à Baudelaire) : "tu te crois seul, tu ne crois qu'en la mort". Mais c'est pour mieux accueillir le monde ou la vie : "quel que soit l'âge, tu offri­rais les lèvres, /​ la chair poreuse au soleil, aux rafales"… Mais c'est aus­si -luci­di­té oblige- pour se rendre compte de l'impuissance dans laquelle on se débat si l'on veut uti­li­ser les mots en oubliant de s'interroger, de se rendre compte des limites du poème qu'il fau­dra reprendre…

    Le vers est dénu­dé, l'image dis­crète voire absente. Pierre Dhainaut rejette tous les arti­fices qui pour­raient le dis­traire dans sa quête d'être au plus près de ce noyau insé­cable qu'est vivre/​mourir, arti­fices qui pour­raient aus­si dis­traire le lec­teur. Il allège sa pen­sée illus­trant ain­si ce qu'il disait, en mars 2010, dans son dis­cours de récep­tion du prix Jean Arp : les mots s'attirent, se ras­semblent et res­pirent en com­mun pour consti­tuer un poème. "Dans le silence je me débar­rasse des ambi­tions qui alour­dissent" : il s'agit d'être à l'écoute. Il ajou­tait alors : "Le poème n'en est vrai­ment que s'il est l'épiphanie de ce qui le déborde. Ses mots ne vibrent, ils ne sont pré­sents que s'ils sont prêts à se libé­rer de leur pres­tige même, s'ils aspirent à une autre pré­sence." Le lec­teur atten­tif, fami­lier de l'œuvre retrou­ve­ra des pay­sages connus comme le Blanc-Nez, le pol­der des Moëres ou Saint-Pierre-de-Chartreuse. Il retrou­ve­ra au hasard d'un poème la tombe de Jean Malrieu, l'ami trop tôt dis­pa­ru qui ne dési­rait aucune tombe, au cime­tière de Penne-de-Tarn. La pierre tom­bale sous la vigne vierge cache à jamais le poème qu'on y a gra­vé mais de ce pèle­ri­nage Pierre Dhainaut tire une rai­son d'espérer et de célé­brer le réel : "et quand, l'hiver, nous serons sous des arbres, /​ les yeux se lève­ront, nous per­ce­vrons un souffle /​ pal­pi­ter, res­plen­dir, rani­mer le feuillage". Il retrou­ve­ra aus­si, ce lec­teur, le thème de l'enfant qui tra­verse, depuis quelques années, les recueils de Pierre Dhainaut, l'enfant qui donne une leçon de vie et d'émerveillement devant les choses les plus simples.  Entre ses morts et les enfants, le poète che­mine et se confronte à chaque ins­tant à la vie, à la néces­si­té de vivre car l'amitié ne meurt pas, tout comme l'amour. Les amis, les proches même dis­pa­rus conti­nuent de nous aider, les enfants nous enseignent tou­jours la mer­veille de vivre. Pour reprendre les mots d'un poème dont l'incipit éclaire la poé­sie de Pierre Dhainaut ( "C'est un appel d'abord…"), il n'y a rien à conqué­rir, il s'agit de dire oui. Il vit plei­ne­ment avec ses morts et les enfants qui ne le quittent pas. Il refuse les ghet­tos dans les­quels la socié­té actuelle entend enfer­mer les humains selon leur état (vivants/​morts, adultes/​enfants…). Il fau­drait lon­gue­ment citer, je ne retien­drai que ces trois vers : "Rends grâce au poème, /​ fran­chis l'horizon, /​ l'essor s'y régé­nère."

    Rudiments de lumière, comme de nom­breux livres de Pierre Dhainaut, se ter­mine par quelques pages de notes sur le poème. Si le poète est récep­tif au hasard qui lui fait écrire des poèmes (c'est une affaire de sen­si­bi­li­té, d'attente, de patience, d'écoute…), il n'oublie pas de réflé­chir à sa pra­tique. Mais ce sont deux moments dif­fé­rents, sépa­rés : jamais il n'écrit se regar­dant écrire. Une poé­sie ouverte : "Les poèmes qui m'émeuvent […] n'ont pas à dérou­ler les fastes qui ont long­temps sin­gu­la­ri­sé la poé­sie en nous iso­lant dans leur empire". Le livre ne se referme jamais…

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