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Eugène Durif : un essai provisoire ?

Par | 2018-02-22T13:41:03+00:00 1 décembre 2015|Catégories : Essais|

 

EUGÈNE DURIF : UN ESSAI PROVISOIRE ?

 

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            La  Rumeur libre pour­suit son édi­tion d'œuvres "com­plètes" d'auteurs vivants soigneu_​sement choi­sis ; après Patrick Laupin, Roger Dextre, voi­ci le tour d'Eugène Durif. Sous le titre "Au bord du théâtre", ce tome I regroupe des poèmes et des textes dra­ma­tiques. Mais il contient tout aus­si bien des textes inédits et d'autres, rema­niés (mais quelle est l'étendue de ce rema­nie­ment ? quelle en est la signi­fi­ca­tion ?), pré­cé­dem­ment parus en recueils ou en revues. Eugène Durif a com­men­cé par publier de la poé­sie dans les années 80. Son recueil, L'Étreinte, le Temps (Comp'Act, 1988), fut accueilli par Henri Deluy, en ces termes : "Dans une langue dont l'énigme, à chaque vers, dément la volon­té de sim­pli­ci­té et de trans­pa­rence, Eugène Durif étonne. Dans une langue qui serre ce qui affleure et qui tient à ce qui fuit, véri­table sou­ci d'équilibre entre la qua­li­té d'un regard direct sur la vie, dans son appa­rat visible, et ce qui sourd d'angoisse dans les mots".  (in Poésie en France, 1983-1988, une antho­lo­gie cri­tique ; Flammarion, 1989). Puis, la plus grosse   par­tie de son acti­vi­té est consa­crée au théâtre : écri­ture, mise en scène, inter­pré­ta­tion… D'où le titre de ce volume ; ce qui ne l'empêche pas d'écrire des romans.

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            L'étreinte, le temps : en quoi ce recueil res­semble-t-il à celui ini­tia­le­ment paru ? Dans l'impossibilité de répondre à cette ques­tion faute d'avoir sous la main cette pre­mière ver­sion, il ne reste plus qu'à lire celle ici offerte. Eugène Durif s'attache à dire la dif­fi­cul­té d'être au monde, de maî­tri­ser le réel, de cir­cons­crire par­fai­te­ment ce que qu'on veut dire : "Cela, /​ ne pou­vons le voir ni l'approcher /​ que par trouées inter­mit­tentes". Si Eugène Durif reven­dique une cer­taine pré­sence au monde, cela ne va pas sans dif­fi­cul­tés ni sans une cer­taine obs­cu­ri­té dans ses poèmes ; les nota­tions sont nom­breuses qui mettent en lumière ces dif­fi­cul­tés : "Ciel d'hiver des­cen­dant /​ vers ce qui ne peut l'atteindre", "Il ne sait pas celui qui va /​ ce qu'il tra­verse et foule aux pieds". Dès lors, il ne faut pas s'étonner que cet envi­ron­ne­ment prenne l'aspect d'un "amon­cel­le­ment en vrac" ou d'un "deuil jamais ache­vé". La ques­tion se pose alors : deuil de quoi ? d'une impos­sible ori­gine ? d'une impos­sible coïn­ci­dence avec le réel ? ou de quoi d'autre ? La parole poé­tique serait alors char­gée de trou­ver réponse à ces ques­tions, de remettre du sens dans le réel… Ce que capte (ce que dit) Durif, c'est "Seulement dans l'infime, /​ le tres­saille­ment léger, sans joie du monde". Et de l'étrangeté d'être au monde, d'agir dans le monde. Ce qui amène à ce poème en prose majeur (me semble-t-il) dans lequel Eugène Durif dénonce l'inutilité de par­ler : "Lorsqu'ils veulent par­ler, ils savent bien que c'est inutile et renoncent ou bien ce sont des mots sans suite, sans rime ni rai­son, que l'on se répète tout bas jusqu'à, par­fois, avoir envie de hur­ler ou de sai­sir la main d'une femme et de lui sou­rire". Mais Eugène Durif conti­nue d'écrire, donc de prendre la parole pour les autres ; c'est sans doute pour ne pas avoir à hur­ler sa détresse qu'il conti­nue de par­ler sans fin dans ses livres, qu'ils soient recueils de poèmes ou romans, ou de faire par­ler ses per­son­nages au théâtre. Comme il le note un peu plus loin dans ce recueil : "Paroles qui n'en finissent pas dans le noir, /​ je te parle".

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            Il n'est pas ques­tion de pas­ser en revue les 13 ensembles qui suivent L'Étreinte, le temps : il fau­drait écrire un livre, ce qui dépas­se­rait lar­ge­ment le cadre de cet essai. Mais par contre il est pos­sible de rele­ver quelques ten­dances et d'indiquer quelques pistes de lec­ture : la diver­si­té des formes (confes­sions, dia­logues, notes consti­tuant un jour­nal, poèmes pro­pre­ment dits…), les poèmes dra­ma­tiques et le rap­port de l'œuvre dans sa glo­ba­li­té avec le théâtre, le réa­lisme sin­gu­lier qui tra­verse les textes d'Eugène Durif…

La diver­si­té des formes.

            On peut clas­ser ces 13 ensembles ain­si :

– 7 relèvent de la poé­sie stric­to sen­su dans la mesure où les textes cor­res­pondent à la forme poème qu'ils soient en vers, le plus sou­vent, ou en prose.

– 3 du dia­logue (dont un en par­tie : Tristan, le fou de l'âme à l'envers dont  Folie Tristan est défi­nie par Eugène Durif comme  "frag­ment d'une pièce en cours d'écriture". On remar­que­ra que tous sont écrits en vers. Et on peut y ajou­ter la der­nière par­tie du livre, Quelques chan­sons et fre­don­ne­ries dont l'auteur dit, dans la page 355 (En tous sens) qu'[il écrit] sou­vent des chan­sons… Pour des spec­tacles.

– 1 de la confes­sion : Au final dont cer­tains pas­sages prennent la forme du poème.

– 1, enfin, relève du jour­nal intime puisqu'il s'agit de notes prises entre le 2 août et le 17 août (2008 pré­cise la prose limi­naire). Un pas­sage est dia­lo­gué, ren­voyant ain­si à la forme théâ­trale (qu'indique net­te­ment la prose : "Ma pièce se déroule durant une nuit d'été dans ces col­lines des Lenghe emblé­ma­tiques de l'œuvre de Pavese").

Le théâtre n'est jamais loin de la poé­sie. Ainsi s'éclaire le titre de ce tome I : Au bord du théâtreTout au bord, ajoute Eugène Durif dans sa dédi­cace…

Les poèmes dra­ma­tiques.

            Les poèmes dra­ma­tiques sont écrits en vers. On pense, bien sûr, à Corneille, à Racine, à Hugo et à bien d'autres. Mais c'est res­ter à la sur­face des choses. Eugène Durif, en effet, ne fait aucune dif­fé­rence entre la poé­sie et le théâtre : tous les deux sont des­ti­nés à être dits. Sur scène, de pré­fé­rence. Il suf­fit de lire ces textes, à voix haute : la publi­ca­tion en livre ne semble être qu'une com­mo­di­té. Son écri­ture sup­pose l'oralité. On pense alors au gueu­loir de Gustave Flaubert. Ce der­nier est connu pour cette pra­tique dans laquelle il teste ce qu'il a écrit en le lisant à haute voix. Ce qui lui pren­dra un cer­tain temps quant à la com­po­si­tion de ses grands romans. Certains cri­tiques ont remar­qué que la prose roma­nesque de Flaubert est "à la limite du poé­tique, sans rimes ni pieds". La pra­tique de la lec­ture à pleine voix consiste à véri­fier si la phrase tient le coup et appa­raît suf­fi­sam­ment claire… On remar­que­ra que Durif écrit en vers libres (c'est-à-dire sans rimes ni pieds) et que ses Poèmes dra­ma­tiques sont aus­si rédi­gés en vers libres, voire en ver­sets. De même, dans ses Quelques chan­sons et autres fre­don­ne­ries, la rime est rare ou rem­pla­cée par l'assonance comme si cela n'avait qu'une impor­tance toute rela­tive… Cette coïn­ci­dence n'est pas neutre et vient confir­mer la proxi­mi­té entre le poème et le texte théâ­tral…

Le réa­lisme.

Le réa­lisme de Durif est étrange : s'il est noté "Bobines de fil évi­dées", le vers sui­vant pré­cise "le récit des rêves, minu­tieux ber­ce­ment". Ailleurs, Eugène Durif écrit : "Le drap dans la terre /​ achève de pour­rir" et le lec­teur se met à rêver à une impro­bable inhu­ma­tion que rien dans le poème ne vient  confir­mer.

Le Carnet de notes : San Stefano Belbo inter­roge : "des jeunes passent à moto et crient des insultes /​/​ (est-ce qu'il y a une mai­son natale du poète ? /​ les poètes peuvent-ils s'inscrire dans le natal ?" [à pro­pos de Pavese, alors que Durif est en rési­dence dans la ville natale de Pavese et qu'il va écrire une pièce]. On pour­rait poser une hypo­thèse sans être sûr qu'elle soit valable ; puisque Durif écrit : "Ô pro­so­die écar­te­lée des anciens poèmes, /​ Comment rendre, rendre ce qui /​ s'est éloi­gné de nous, le monde /​ défait en regard du poème", n'est-il pas pos­sible de se rap­pe­ler un ins­tant que l'histoire (en géné­ral, mais aus­si celle de la poé­sie omni­pré­sente dans ce livre) s'écrit tou­jours du point de vue de la classe domi­nante… Eugène Durif adop­te­rait alors, avec son réa­lisme, une posi­tion ori­gi­nale remet­tant en cause cet axiome…

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            Mais Eugène Durif est aus­si roman­cier. En même temps que Au bord du théâtre, paraît L'âme à l'envers, un roman… J'ai deman­dé à lire le roman alors que j'avais encore sur ma table de tra­vail Au bord du théâtre ; je me sou­ve­nais par­fai­te­ment de cer­tains pas­sages de ce der­nier ouvrage quand je lisais le roman : je ne pou­vais alors man­quer de rele­ver quelques coïn­ci­dences étranges qu'il serait fas­ti­dieux de toutes dénom­brer… L'intrigue est des plus simples : Bernard, un pho­to­graphe, est aban­don­né par Elma, un man­ne­quin. Mais Elma conti­nue d'inonder Bernard de SMS dans les­quels elle avoue tou­jours pen­ser à lui. À lire le roman, on va de sur­prise en sur­prise… Et le lec­teur finit par se poser des ques­tions.

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            L'âme à l'envers est un livre dif­fi­cile à lire dans la mesure où il n'est pas simple de suivre son auteur l'écrivant car ce roman ne peut se lire indé­pen­dam­ment d'autres ouvrages du même auteur ni indé­pen­dam­ment de la bio­gra­phie d'Eugène Durif…

            "Tristan vieilli, Tantris l'âme à l'envers, et toutes les lettres bou­le­ver­sées…" écrit Durif repre­nant ain­si dans ce mor­ceau de phrase le titre de son roman. mais il y a plus, l'image de Tristan et l'expression, on les trouve déjà dans "Tristan, le fou l'âme à l'envers", ce recueil hybride de poèmes et d'un frag­ment de pièce en cours d'écriture (Au bord du théâtre, pp 227-240). Tout y est, même le nom Tantris : le lec­teur est ain­si ren­sei­gné sur la façon de tra­vailler d'Eugène Durif, ça cir­cule entre les textes (bribes, expres­sions, images, para­graphes…) On retrouve même dans le roman ce frag­ment de la prose limi­naire "L'idiot, Tantris, figure le car­na­val… tes pareils dansent à la lune ?" (Au bord du théâtre, p 229). On est tou­jours au bord du théâtre, mais ce n'est pas arti­fi­ciel car Eugène Durif décrit une rup­ture amou­reuse et le couple Tristan/​Yseult est néces­saire à une évo­ca­tion détaillée de ce que fut l'amour entre Bernard et Elma…

            Mais l'aspect auto­bio­gra­phique du roman ne laisse pas d'interroger. La rup­ture sen­ti­men­tale qui en consti­tue l'intrigue est aus­si pré­sente dans "Au final" (pp 303-308) et dans le poème "Elma, l'âme à l'envers" (pp 309-311). De même la com­mande d'un tra­vail sur Cesare Pavese et le séjour dans la ville natale de l'écrivain ita­lien (voir Carnet de notes : San Stefano Belbo) se retrouvent dans le roman. Non seule­ment, San Stefano Belbo est nom­mée dans le roman, mais on peut y lire des pas­sages qui pro­viennent de ce Carnet de notes : la fête foraine et ses attrac­tions, la rela­tion amou­reuse entre Pavese et Constance Dowling. Etc. L'écriture, qu'elle soit roma­nesque, poé­tique ou théâ­trale ne serait que la volon­té d'expliciter le réel par des moyens méta­pho­riques : les pas­sages du roman en ita­liques (com­men­taires du nar­ra­teur rela­tifs à son aven­ture mal­heu­reuse) semblent le prou­ver.

            C'est alors que sur­git dans la fic­tion un per­son­nage réel, Stan dont "l'écriture, à l'affût des signes" avait fait décou­vrir au nar­ra­teur le double de Lyon. On se sou­vient alors que Durif est ori­gi­naire de la région lyon­naise (où il est né en 1950) et que Stan (qu'une note de l'auteur en bas de la page 54 iden­ti­fie), Stanislas Rodanski donc, mena sa courte vie (1927-1981) à Lyon. Mais Rodanski, poète, a aus­si signé de nom­breux textes sous les pseu­do­nymes de Tristan, de Lancelo (qu'on retrouve dans le roman) et il avoue dans son "Dernier jour­nal tenu par Arnold"  que ses fami­liers l'appellent Bernard. Jeu de miroirs sans fin qui fait soup­çon­ner au lec­teur que la fic­tion a quelque chose à voir avec la réa­li­té.

           Décrire ce qui gra­vite autour d'Elma ou de lui-même est pour le nar­ra­teur (le roman­cier ?) l'occasion de décrire le monde tel qu'il (ne) va (pas) : petit monde des ama­teurs de motos cus­to­mi­sées, anciens de la bande à Baader, por­trait d'un pré­da­teur sexuel… Tout est bon pour dire le monde qui nous entoure et Durif sait frap­per juste. Ainsi avec le club échan­giste qu'il fait décrire au nar­ra­teur qui répond aux demandes d'Elma, ain­si avec le tra­vail (de jeu­nesse) de Bernard dans un jour­nal où il ne fal­lait pas faire de vagues, un jour­nal "d'un  radi­cal-socia­lisme à l'ancienne, bien mesu­ré, pas un mot plus haut que l'autre, tour­ner sept fois sa plume dans son encrier avant d'avancer quoi que ce soit, ne pas heur­ter qui que ce soit, ména­ger la droite, ména­ger la gauche, la chèvre et la feuille de chou, ouvrir le para­pluie, mar­cher sur des œufs…" : la des­crip­tion est au vitriol ! On a par­fois l'impression que le nar­ra­teur se remé­more son pas­sé pour mieux affron­ter le pré­sent (et l'avenir ?). Le nar­ra­teur, à moins que ce ne soit le roman­cier lui-même tant les deux se res­semblent, se demande (après un long cha­pitre où son ami décé­dé, Frédéric, lui raconte ses expé­riences sado-maso) : "Sommes-nous capables d'être par­fois autre d'un autre et en même temps tota­le­ment avec lui, d'une pré­sence qui fasse que pour un ins­tant on puisse s'abandonner à l'idée de vivre sans trop avoir peur de cette soli­tude totale où nous serions dans l'attente de la mort…".

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            Reste une his­toire d'amour dont le nar­ra­teur (le prin­ci­pal inté­res­sé) essaie de sor­tir tant bien que mal pour ne plus souf­frir. Une his­toire avec toutes ses digres­sions (néces­saires sur le plan lit­té­raire) comme les psy­cho­logues pro­fes­sion­nels qui sont tou­jours imbus de leur savoir et à côté des pro­blèmes de leurs patients, les médi­castres qui abru­tissent les malades avec leurs pilules, les sado-maso qui finissent tou­jours par tuer ou mou­rir, un monde où les classes sociales existent, où la culture "culti­vée" est un signe de dis­tinc­tion… Bref, une his­toire d'amour comme il y en a mille, une his­toire qui va comme elle va. Reste que cette his­toire se ter­mine de manière ambi­guë. Elma sort-elle vrai­ment de la vie de Bernard ? La vie sans Elma est-elle pos­sible ? L'âme est-elle remise à l'endroit ? Si la fin du roman est irré­pro­chable sur le plan tech­nique, la sor­tie d'Elma de la vie de Bernard pen­dant un moment d'assoupissement de ce der­nier laisse le lec­teur dubi­ta­tif… Comme si la réa­li­té était ailleurs ; dans cet auto-por­trait (?) déchi­ré que n'en finit pas de tra­cer Eugène Durif…

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Eugène Durif, Au bord du théâtre (tome I). La Rumeur libre édi­tions, 432 pages, 23 €.

Eugène  Durif, L'âme à l'envers. Actes Sud édi­teur, 224 pages, 19 €.

 

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