> Passager de l’incompris de R. Reutenauer

Passager de l’incompris de R. Reutenauer

Par |2018-08-18T14:18:16+00:00 2 mars 2013|Catégories : Critiques|

 

Roland Reutenauer est le poète de la fidé­li­té à un pay­sage. C'est Jérôme Garcin qui écri­vait il y a quelques années : "Après trente-deux ans d'éloignement, Roland Reutenauer est reve­nu vivre dans la mai­son de son enfance, face à la rivière et au chêne qui sem­blaient l'attendre avec la grande patience des élé­ments." Aussi n'est-il pas éton­nant, dès le pre­mier poème de ce nou­veau recueil, de lire ces vers : "Par la fenêtre /​ je vois un ancien mou­lin sur l'autre rive /​ […] /​ et au pre­mier plan mon chêne…"  Paysage fami­lier et point de départ à la médi­ta­tion et aux ques­tions qui tra­versent les poèmes tant la rivière et le chêne durent plus que l'homme. Ce sont poèmes à hau­teur de regard mais qui  per­mettent de voir là où le regard ne porte plus. Roland Reutenauer, évo­quant le pay­sage qu'il a quo­ti­dien­ne­ment sous les yeux ou qu'il arpente sou­vent, écrit une ode au  bon­heur simple qui contient ce qui nous dépasse tous, une fable du secret aux ques­tions exis­ten­tielles… L'enfance est pré­sente dans maints poèmes ; mais elle est l'occasion des "ver­ti­gi­neuses ques­tions". Si le sou­ve­nir est lié à l'instant pré­sent, il est aus­si pré­texte à évo­quer la mort qui hante le poète. Mais cette

mort n'est pas vrai­ment redou­tée, elle appa­raît comme celle qui délivre du mys­tère, qui délivre des (les) mots rete­nus : "Ces mots col­lés à la paroi du cœur /​ farouches et rare­ment pro­non­cés /​ […] /​ fau­dra-t-il attendre que le der­nier souffle /​ les décolle tous pour de bon…".

    Cependant, cette poé­sie ne se réduit pas  à l'évocation de la nature ou du sou­ve­nir. Elle puise aus­si ses racines dans la lec­ture de poètes par­fois loin­tains. Ainsi cette allu­sion au poète chi­nois Li Po (8ème siècle, un des plus grands poètes de la dynas­tie Tang) qui, selon la tra­di­tion, dans sa soixan­tième année, de retour de l'une de ses beu­ve­ries cou­tu­mières, sur le che­min lon­geant le fleuve, se jeta à l'eau et se noya… Roland Reutenauer en tire un poème dont le second qua­train est lourd de sens : "au retour on fera bien /​ de ne pas lon­ger le fleuve /​ il suf­fi­rait qu'on se sente un peu chi­nois /​ pour se noyer dans le reflet de la lune". Le lec­teur atten­tif découvre là que cette poé­sie n'est pas seule­ment celle du monde natu­rel, réel, sen­sible mais aus­si celle du doute et de l'inquiétude. Pour preuve encore, cet autre poème où le petit se mêle à l'immense  : la mai­son de grès est "à trois érables des nuages". C'est le bon­heur qui se dit là, mais un bon­heur miné de l'intérieur par ce qui le dépasse, par sa place dans l'univers…

 

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