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Roland Reutenauer, Le portail dans les ronces

Par |2018-12-03T14:43:13+00:00 3 décembre 2018|Catégories : Critiques, Roland Reutenauer|

Le por­tail dans les ronces est le dix-sep­tième recueil de Roland Reutenauer paru aux édi­tions Rougerie. C’est d’autant plus remar­quable que chez ce poète, l’œuvre est le miroir d’un che­mi­ne­ment, allant vers tou­jours plus de sim­pli­ci­té sans renier ce que cette sim­pli­ci­té peut avoir de rugueux – vers plus de sin­cé­ri­té aus­si, sans sou­ci de l’artifice, mais sans non plus se défaire des détours de l’humour, de l’ironie, de l’autodérision.

Avec ce der­nier recueil, c’est le mot de « dépouille­ment » qui vient à l’esprit ; chaque page est réduite à l’essentiel, lequel n’est sur­tout pas dit, mais est plu­tôt ce autour de quoi l’on tourne, poème après poème.

 

   

Roland Reutenauer, Le por­tail dans
les ronces
, édi­tions Rougerie (Mortemart, 2018)

Il y a quelque chose de brû­lé entre ces mots, de meur­tri ou de vio­len­té, qui n’est pas même bal­bu­tié : cela échappe, et est ce vers quoi le poème tend. Me vient l’image de la feuille qu’on brûle et qui immé­dia­te­ment se recro­que­ville sur son centre, comme font les mots ici dans chaque poème.

Chaque texte a ain­si quelque chose de recueilli. Une seule émo­tion ou une seule pen­sée est pré­le­vée et cise­lée dans cha­cun, avec éco­no­mie et pré­ci­sion ; c’est d’une jus­tesse impa­rable et émou­vante. 

En lisant m’est reve­nu en mémoire un pas­sage du Gai savoir de Nietzsche. Dans l’aphorisme dont il est tiré, Nietzsche cri­ti­quait la ten­dance des phi­lo­sophes à régler le pro­blème de l’inconnu en recou­rant à du connu – comme le glis­se­ment vers le concept d'”Idées” chez Platon par exemple, et il pour­sui­vait ain­si : “Même les plus pru­dents d’entre eux pensent qu’à tout le moins, le bien connu est plus facile à connaître que l’étranger ; ce serait par exemple une exi­gence métho­do­lo­gique de par­tir du “monde inté­rieur”, des “faits de conscience” parce qu’ils seraient pour nous le monde le mieux connu ! Erreur des erreurs ! Le bien connu est l’habituel ; et l’habituel est ce qu’il y a de plus dif­fi­cile à “connaître”, c’est-à-dire à voir comme pro­blème, c’est-à-dire à voir comme étran­ger, éloi­gné, “exté­rieur à nous”…” (Livre 5, § 355, éd. GF, page 306). 

Ce que pro­pose Le por­tail dans les ronces c’est exac­te­ment ça : de voir l’habituel comme sou­dain à des années lumières pos­sibles ou sur le point de l’être, sans recours, défi­ni­ti­ve­ment étran­ger, comme si connaître per­dait de son sens, de sa sub­stance même. C’est ce que dit par­fai­te­ment le si beau texte page 57 (et qui se ter­mine ain­si : “le com­mun le banal /​ uniques dans la bouche et le silence /​ de cha­cun doit-il admettre” ). L’usage de la 3ème per­sonne, avec la dis­tan­cia­tion qu’elle opère, accen­tue ou entre­tient cet effet. Cela donne d’emblée l’impression d’un jour­nal sans lieu ni date ni contexte bien cam­pé, un jour­nal dont l’emprise appa­rente sur les jours res­semble déjà ici à un aban­don (comme un peu ce que sug­gère le poème page 15) – et c’est très beau, très tou­chant. Par ailleurs, cet emploi géné­ra­li­sé de la 3ème per­sonne confère une uni­té non plus seule­ment thé­ma­tique mais aus­si for­melle au recueil.

Pour cor­ro­bo­rer cela, j’ouvre le livre au hasard. Pages 38-39 : “Aucun rêve ne s’attarde plus /​ dans son esprit…” et “Sur les sou­rires de ses proches /​ sur ce bon­heur tout court…”. Les deux textes débutent donc sur une vision ou un constat tan­tôt amer tan­tôt mélan­co­lique dont on ima­gine très bien que tout un cha­cun les a éprou­vés ou les éprou­ve­ra ; et pour­tant, si courts soient-ils, ils déroulent quelque chose qui, à mesure, devient très fin, de plus en plus fin : ain­si ces mots qui “rechignent” et “n’ont pas les mots” pour le second, et le réel “devant [la] porte”, tous songes reti­rés, “deve­nu rêve qui s’accomplit /​ à tout moment du jour” à la fin du pre­mier (encore une image bien nietz­schéenne ! ). 

Tous les poèmes fonc­tionnent de cette façon – allant vers plus de nudi­té dans l’évidence ou de cou­pant dans le sub­til. Le poète polit là quelque chose de rugueux, d’âpre, qui résiste, jusqu’à atteindre une blan­cheur, une trans­pa­rence devant laquelle les mots se rendent (dans tous les sens du verbe). Ces poèmes sont désar­mants, d’allier ain­si dou­ceur triste, pen­sée fine et rigueur taillée, façon­née au cœur même de ce qui bou­le­verse. 

Il convient enfin de sou­li­gner la touche d’humour égre­née dans ces textes, laquelle sert la pro­fon­deur (comme à la fin du poème page 10), relaie ou appuie l’ironie (page 30), allège l’angoisse (page 23), dilue l’amer dans le tendre (page 45). 

La langue est pour sa part fine­ment ouvra­gée, et l’on peut s’attarder, pour s’en convaincre, sur les très beaux poèmes page 14 (le jeu sur le rythme qui s’emballe dans la pre­mière strophe, puis sou­dain ralen­tit jusqu’à cou­per le souffle, dans la 2ème strophe) et page 15 (les asso­nances en “i” et “u”, nom­breuses et contras­tant avec les a écla­tants de “date”, “pages” et “agen­da”, trois mots qui à eux seuls portent  l’effet de dra­ma­ti­sa­tion du poème) ou encore des for­mules comme “(…) et le ciel a lâché /​ sa ven­trée de grê­lons durs” (page 21) ou “voir la vase pro­fonde /​ miroi­ter dans les roseaux /​ mar­cher où le silence prend l’eau” (page 33).

Plus je le lis et plus ce recueil m’apparaît comme un abou­tis­se­ment de la poé­sie de Roland Reutenauer. Il la rap­proche, pour moi, de cette poé­sie chi­noise si ins­pi­rée et déli­cate des 8ème et 9ème siècles, où en peu de mots, de vers, toutes les nuances de l’intériorité s’agrègent autour d’un ins­tant, d’une pen­sée, d’une émo­tion.

mm

Olivier Vossot

 

 

 

 

 

 

 

 

Né à Dijon en 1980, Olivier Vossot réside depuis 2005 en Alsace, où il enseigne les lettres anciennes. Un pre­mier recueil de poèmes, Personne ne s’éloigne, vient de paraître (L’échappée belle édi­tion, Paris, 2017). Des textes ont éga­le­ment été publiés en revues (Arpa, Décharge, Diérèse, Traversée…).     

 

 

 

 

 

 

 

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