Le por­tail dans les ronces est le dix-sep­tième recueil de Roland Reutenauer paru aux édi­tions Rougerie. C’est d’autant plus remar­quable que chez ce poète, l’œuvre est le miroir d’un chem­ine­ment, allant vers tou­jours plus de sim­plic­ité sans renier ce que cette sim­plic­ité peut avoir de rugueux – vers plus de sincérité aus­si, sans souci de l’artifice, mais sans non plus se défaire des détours de l’humour, de l’ironie, de l’autodérision.

Avec ce dernier recueil, c’est le mot de « dépouille­ment » qui vient à l’esprit ; chaque page est réduite à l’essen­tiel, lequel n’est surtout pas dit, mais est plutôt ce autour de quoi l’on tourne, poème après poème.

 

   

Roland Reutenauer, Le por­tail dans 
les ronces
, édi­tions Rougerie (Mortemart, 2018)

Il y a quelque chose de brûlé entre ces mots, de meur­tri ou de vio­len­té, qui n’est pas même bal­bu­tié : cela échappe, et est ce vers quoi le poème tend. Me vient l’im­age de la feuille qu’on brûle et qui immé­di­ate­ment se recro­queville sur son cen­tre, comme font les mots ici dans chaque poème.

Chaque texte a ain­si quelque chose de recueil­li. Une seule émo­tion ou une seule pen­sée est prélevée et ciselée dans cha­cun, avec économie et pré­ci­sion ; c’est d’une justesse impa­ra­ble et émouvante. 

En lisant m’est revenu en mémoire un pas­sage du Gai savoir de Niet­zsche. Dans l’aphorisme dont il est tiré, Niet­zsche cri­ti­quait la ten­dance des philosophes à régler le prob­lème de l’in­con­nu en recourant à du con­nu — comme le glisse­ment vers le con­cept d’ ”Idées” chez Pla­ton par exem­ple, et il pour­suiv­ait ain­si : “Même les plus pru­dents d’en­tre eux pensent qu’à tout le moins, le bien con­nu est plus facile à con­naître que l’é­tranger ; ce serait par exem­ple une exi­gence méthodologique de par­tir du “monde intérieur”, des “faits de con­science” parce qu’ils seraient pour nous le monde le mieux con­nu ! Erreur des erreurs ! Le bien con­nu est l’habituel ; et l’habituel est ce qu’il y a de plus dif­fi­cile à “con­naître”, c’est-à-dire à voir comme prob­lème, c’est-à-dire à voir comme étranger, éloigné, “extérieur à nous”…” (Livre 5, § 355, éd. GF, page 306). 

Ce que pro­pose Le por­tail dans les ronces c’est exacte­ment ça : de voir l’habituel comme soudain à des années lumières pos­si­bles ou sur le point de l’être, sans recours, défini­tive­ment étranger, comme si con­naître per­dait de son sens, de sa sub­stance même. C’est ce que dit par­faite­ment le si beau texte page 57 (et qui se ter­mine ain­si : “le com­mun le banal / uniques dans la bouche et le silence / de cha­cun doit-il admet­tre” ). L’usage de la 3ème per­son­ne, avec la dis­tan­ci­a­tion qu’elle opère, accentue ou entre­tient cet effet. Cela donne d’emblée l’im­pres­sion d’un jour­nal sans lieu ni date ni con­texte bien cam­pé, un jour­nal dont l’emprise appar­ente sur les jours ressem­ble déjà ici à un aban­don (comme un peu ce que sug­gère le poème page 15) — et c’est très beau, très touchant. Par ailleurs, cet emploi général­isé de la 3ème per­son­ne con­fère une unité non plus seule­ment thé­ma­tique mais aus­si formelle au recueil.

Pour cor­ro­bor­er cela, j’ou­vre le livre au hasard. Pages 38–39 : “Aucun rêve ne s’at­tarde plus / dans son esprit…” et “Sur les sourires de ses proches / sur ce bon­heur tout court…”. Les deux textes débu­tent donc sur une vision ou un con­stat tan­tôt amer tan­tôt mélan­col­ique dont on imag­ine très bien que tout un cha­cun les a éprou­vés ou les éprou­vera ; et pour­tant, si courts soient-ils, ils déroulent quelque chose qui, à mesure, devient très fin, de plus en plus fin : ain­si ces mots qui “rechig­nent” et “n’ont pas les mots” pour le sec­ond, et le réel “devant [la] porte”, tous songes retirés, “devenu rêve qui s’ac­com­plit / à tout moment du jour” à la fin du pre­mier (encore une image bien niet­zschéenne ! ). 

Tous les poèmes fonc­tion­nent de cette façon — allant vers plus de nudité dans l’év­i­dence ou de coupant dans le sub­til. Le poète polit là quelque chose de rugueux, d’âpre, qui résiste, jusqu’à attein­dre une blancheur, une trans­parence devant laque­lle les mots se ren­dent (dans tous les sens du verbe). Ces poèmes sont désar­mants, d’al­li­er ain­si douceur triste, pen­sée fine et rigueur tail­lée, façon­née au cœur même de ce qui boule­verse. 

Il con­vient enfin de soulign­er la touche d’hu­mour égrenée dans ces textes, laque­lle sert la pro­fondeur (comme à la fin du poème page 10), relaie ou appuie l’ironie (page 30), allège l’an­goisse (page 23), dilue l’amer dans le ten­dre (page 45). 

La langue est pour sa part fine­ment ouvragée, et l’on peut s’attarder, pour s’en con­va­in­cre, sur les très beaux poèmes page 14 (le jeu sur le rythme qui s’emballe dans la pre­mière stro­phe, puis soudain ralen­tit jusqu’à couper le souf­fle, dans la 2ème stro­phe) et page 15 (les asso­nances en “i” et “u”, nom­breuses et con­trastant avec les a écla­tants de “date”, “pages” et “agen­da”, trois mots qui à eux seuls por­tent  l’effet de drama­ti­sa­tion du poème) ou encore des for­mules comme “(…) et le ciel a lâché / sa ven­trée de grêlons durs” (page 21) ou “voir la vase pro­fonde / miroi­ter dans les roseaux / marcher où le silence prend l’eau” (page 33).

Plus je le lis et plus ce recueil m’apparaît comme un aboutisse­ment de la poésie de Roland Reutenauer. Il la rap­proche, pour moi, de cette poésie chi­noise si inspirée et déli­cate des 8ème et 9ème siè­cles, où en peu de mots, de vers, toutes les nuances de l’in­téri­or­ité s’a­grè­gent autour d’un instant, d’une pen­sée, d’une émotion.

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Olivier Vossot

 

 

 

 

 

 

 

 

Né à Dijon en 1980, Olivi­er Vos­sot réside depuis 2005 en Alsace, où il enseigne les let­tres anci­ennes. Un pre­mier recueil de poèmes, Per­son­ne ne s’éloigne, vient de paraître (L’échappée belle édi­tion, Paris, 2017). Des textes ont égale­ment été pub­liés en revues (Arpa, Décharge, Diérèse, Traversée…).