> Cécile Coulon, Seyhmus Dagtekin et Roland Reutenauer

Cécile Coulon, Seyhmus Dagtekin et Roland Reutenauer

Par |2019-02-03T07:28:46+00:00 3 février 2019|Catégories : Cécile Coulon, Critiques, Roland Reutenauer, Seyhmus Dagtekin|

Trois auteurs, trois âges, trois styles et pour­tant des points com­muns. Des ponts et des ronces, mais sur­tout la poé­sie dans les mots.

 

Les ronces de Cécile Coulon

Cécile Coulon est la plus jeune de ces trois poètes. Elle publie Les ronces au Castor Astral. Bien que le titre ne le laisse pas pen­ser, cet ouvrage est bien un appel à ” vivre dans les hautes lumières “.

Poèmes écrits sur plu­sieurs années, Cécile Coulon revient sur son pas­sé avec sans doute quelques ” ronces “, ” Ma force c’est d’avoir enfon­cé mon poing sanglant/​dans la gorge du pas­sé “, ” On se remet de tout/​mais jamais/​à l’endroit “.

Mais ce recueil est aus­si un chant d’amour “ce visage endor­mi que tes yeux éclaboussent/​de ce bleu si pro­fond où la nuit/​je ramasse/​ce qu’il faut de tra­jet de tes lèvres à ma bouche/​pour pou­voir le matin s’arrêter/se sus­pendre au bord/​du temps qui passe/​comme deux grands oiseaux/​alourdis par la pluie/​font sécher au soleil/​leurs plumes d’oreillers”.

Cécile Coulon, Les Ronces, Le Castor Astral 2018, 240 pages, 14€

” C’est la fièvre qui parle/​avec ses lèvres cre­vées d’avoir aus­si soif/qu’un chien mou­rant sous une marche d’escalier/avec son corps bri­sé en tra­vers des draps trempés/​ces plaintes tran­chées par des larmes brûlantes/​nous n’avons plus l’habitude d’avoir mal/​cette nuit, mon amour/c’est la fièvre qui parle “.

” je ces­se­rai d’écrire des poèmes le jour où l’on cessera/​de considérer/​les hommes sincères/​comme des hommes malades/​en atten­dant la rivière continue/​elle/​la pluie continue/​elle/​demain matin les ronces vont grif­fer les renards dans les bois/​le ciel ce grand pou­mon sau­vage a jeté ses filets/​sur les hommes tout en bas/​seul le bruit de la terre arrive depuis la fenêtre ouverte “.

Avec une poé­sie nar­ra­tive, par­se­mée de quelques ana­phores, Cécile Coulon situe ses poèmes, assez sou­vent, dans les pay­sages d’Auvergne et de la Drôme mais aus­si du Vanuatu.

Le style de Cécile Coulon est une écri­ture qui donne envie de dire je t’aime autre­ment avec plus de lumière et d’herbe sau­vage. Lisez cet ouvrage magni­fique, vous regar­de­rez le quo­ti­dien autre­ment.

 

Juste un pont sans feu de Seyhmus Dagtekin

Les édi­tions du Castor Astral viennent de réédi­ter Juste un pont sans feu qui avait reçu en 2007 les pres­ti­gieux prix Mallarmé et le prix Théophile-Gautier. Ce fut le 5ème ouvrage de Seyhmus Dagtekin édi­té par le Castor Astral, et de nom­breux autres sui­virent dans la fidé­li­té des mots et des com­bats.

” Il y aura quelques ronces, mais les choses fini­ront par s’arranger.” C’est une vision opti­miste que pro­pose Seyhmus Dagtekin. Il tente de relier l’humain par le pont des mots que cha­cun emprunte à sa manière. Avec un regard bien­veillant sur l’humanité ” Comment exis­ter dans le regard de l’autre, com­ment faire exis­ter l’autre dans mon regard ?  “.

Seyhmus Dagtekin, Juste un pont sans feu, Le Castor Astral 2018, 10€

Dans un style foi­son­nant, Dagtekin déploie tout un lyrisme très per­son­nel dans son tra­vail sur le lan­gage poé­tique ” La langue s’éloigne comme une poche qui se vide “. ” Je chan­te­rai et m’éloignerai de tout ce qui est langue pour m’approcher du mot que tu n’auras pas à pro­non­cer “. Et par moment, ce lyrisme se mélange à un sur­réa­lisme trans­fi­gu­ré que l’auteur revi­site à sa façon. ” Je sais que tu ne sors pas de mes mots. Que tu n’es pas char­gée que de mes minus­cules. Que tes doigts ne sont pas tirés que par mes majuscules/​Pas de poin­tillés. Pas de lignes/​Que le vert de tes yeux/​Mais je suis tom­bé dans le suaire de mes becs/​Bon repas/​Bon trépas/​Entre chien et louve/​Elle s’y terre et y démasque ses oreilles/​Par des trèfles à quatre feuilles/​Elle y perce la mâchoire des séden­taires “.

On trouve éga­le­ment dans ce recueil un peu de mélan­co­lie “A défaut de dou­ceur, ne nous res­te­ra-t-il que mélan­co­lie ? “. ” Bien sûr, l’on tient la main de l’autre pour évi­ter de trou­ver la sienne dans le vide. Pour ne pas ouvrir un cime­tière à côté d’un lit. Parce qu’à cha­cun ses han­tises, à cha­cun ses cau­che­mars qui lui dévorent le jour. ” Une forme d’inquiétude face à l’avenir ” Sait-on de quelle tare sur­gi­ra l’avenir ? “. Et puis aus­si une belle invi­ta­tion à l’intégration dans notre pays : ” Vas-y, bouge-toi dans ce pays des clos/​Face à la varié­té de tes douleurs/​Qui passent  sous les ponts bor­dant les collines/​Boisées d’arbres et de couleurs/Vas-y bou­lange ta pâte/​Boulange ton pays d’orangers avec ce pays de col­lines  “.

Cette réédi­tion, onze ans plus tard, prouve que le talent de Dagtekin récom­pen­sé par les prix Mallarmé et Théophile Gautier s’est confir­mé. Quel que soit votre che­min, emprun­tez ce pont sans feu, allez vers le style de cet auteur kurde qui mélange à mer­veille sa double culture.

Le portail dans les ronces de Roland Reutenauer

Quant à Roland Reutenauer, il publie Le por­tail dans les ronces chez Rougerie (lui aus­si une belle fidé­li­té à noter) .

Cet ouvrage, avec la luci­di­té liée à l’âge ” avec ses années nom­breuses “, est comme un che­min vers ” le por­tail dans les ronces “. Cette mort, ce seuil à fran­chir, ce ” pont fati­dique “, quand il s’agit “de poser/​ses lèvres une der­nière fois/​sur la pau­pière du jour “. Reutenauer est atten­tif aux moindres détails qui lui par­viennent du monde (les avis de décès ou la pro­fa­na­tion de tombes juives) mais aus­si de la nature ” Coupé une branche basse du bouleau/​la sève tombe goutte à goutte/​et scin­tille au soleil de mars /​/​ il applique un pan­se­ment sur le moignon/​car toute la sève il faudra/​pour faire les feuilles une nou­velle fois /​/​ on ne pour­ra pas dire/qu’il a atten­té à la vie de son bou­leau “.

 

Roland Reutenauer, Le Portail dans les ronces, Rougerie 2018, 12€

Un che­min de vie donc, au contact de la nature et des mots pour dire la vie et la nature, avec pour l’accompagner les mots de Goethe, Héraclite, Mallarmé, Rutebeuf, Trakl. Toujours moti­vé par l’invention du lan­gage ” Il se sent pressé/d’écrire encore quelques mots­sans les obs­cur­cir /​/​ de la langue apprise/​il vou­drait gar­der les premiers/​qui conjuguent le mieux/​présence et perte“.  “Il tré­buche sur les poncif/​et les vieilles phrases/​à l’approche du grand por­tail /​/​ il tient à his­ser du profond/​une parole de son âge/c’est comme si le jamais entendu/​le jamais lu dédai­gnaient de s’immiscer “.

Reutenauer, même s’il n’utilise pas le je et pri­vi­lé­gie la troi­sième per­sonne, ” déroule le fil de son enfance ” et revoit ses grands-parents. ” Le soir, il trie quelques souvenirs/​et s’ils n’en garde que les plaisants/​les autres dévastent sa nuit “. ” Il sou­haite fort la paix intérieure/​il la sait hors d’atteinte “.

Son por­tail dans les ronces reste tou­jours ouvert à l’émotion et la nos­tal­gie ” Jusqu’à la der­nière goutte /​ il pres­se­ra la nos­tal­gie /​/​ il relève la tête et vou­drait s’engager/léger les poches vides sur le sen­tier des chèvres/​qui mène à l’herbe courte aux rares fleurs/​avant de s’effacer dans le bleu et le froid “.

La poé­sie comme pont par-des­sus les ronces. Lisez ces trois auteurs.

 

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