> Fil de lecture de Denis Heudré : Gilles Baudry et Pierre Tanguy /​ Titos Patrikios /​ Imhauser

Fil de lecture de Denis Heudré : Gilles Baudry et Pierre Tanguy /​ Titos Patrikios /​ Imhauser

Par | 2018-01-06T16:07:35+00:00 3 novembre 2015|Catégories : Critiques, Gilles Baudry|

 

Abbaye de Landévennec, l’âme d’un lieu

 

Ayant quit­té le che­min de la foi depuis de nom­breuses années, j’ai peu l’habitude de lire des livres reli­gieux. Mais atti­ré sans doute par les noms de Gilles Baudry et Pierre Tanguy, poètes bre­tons aux mots sou­vent justes, je me laisse atti­rer vers un lieu plein de mys­tère : l’abbaye de Landévennec. « Un mys­tère s’ouvre à moi fait de beau­té et de mys­tère… » (P.Tanguy). Véritable cocon spi­ri­tuel, cette abbaye reti­rée au fond de la rade de Brest au détour d’une boucle de l’Aulne, a été fon­dée au cin­quième siècle et pos­sède l’âme de tous les lieux d’histoire. Mais avec en plus, l’âme des mots ins­pi­rés du silence, écrits par G.Baudry. Ou com­ment l’homme peut contri­buer à l’âme d’un lieu…

Mystère de la vie mona­cale pour le simple pas­sant comme moi, « ce sen­ti­ment de ren­trer par effrac­tion dans un domaine où des paroles venues d’ailleurs bruissent même entre les feuilles » (Pierre Tanguy). L’abbaye, lieu de retrait, de silence et de len­teur (« Nos pas /​ seraient plus purs /​ s’ils avaient la len­teur de la sève /​ et notre sang /​ bat­trait à l’unisson de la forêt » G.Baudry), à l’opposé du monde moderne que l’on nous impose, attire chaque année de nom­breux pèle­rins de tous hori­zons. Et cette vie mona­cale est sans doute pour beau­coup dans le dénue­ment de la poé­sie de Gilles Baudry comme elle l’a été pour Pierre Reverdy et Max Jacob. Aller à l’essentiel des mots qui font sens…

Mais au-delà du simple mys­tère, ce livre cosi­gné par Gilles Baudry et Pierre Tanguy et illus­tré par Jacques Dary, est celui de l’attachement à la terre, cette foi dans un lieu qui rap­proche sou­vent toutes les reli­gions par­tout dans le monde et qui devrait les unir plu­tôt que les oppo­ser. De l’attachement à la terre de Bretagne « Pays aux vents de haute lisse /​ Où brodent les fou­gères /​ Où d’herbe en arbre /​ La sève remonte le fil de sa mémoire » (G.Baudry).

Gilles Baudry publie depuis plus de trente ans, la plu­part chez Rougerie, des ouvrages d’une poé­sie dépouillée, à l’aplomb du silence du lieu qu’il ne quitte jamais. Et tous ses écrits contri­buent à ajou­ter de l’âme à ce lieu de pierre et de terre, de vent et d’eau.

Un lieu plein d’âme conserve une pré­sence en nous même dans l’éloignement : « Nous avons beau nous éloi­gner /​ le pay­sage ne nous quitte pas /​/​ sur l’estuaire /​ il s’ouvre comme un livre d’heures » (G.Baudry). C’est pour cela éga­le­ment que les livres ont aus­si une âme et ce livre-là n’en manque assu­ré­ment pas.

 

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Sur la bar­ri­cade du temps – Titos Patrikios

 

 

 

Avec la publi­ca­tion d'une antho­lo­gie bilingue des œuvres du poète grec Titos Patrikios, les édi­tions Le Temps des Cerises nous offrent l'occasion de com­prendre la crise grecque par le prisme de la poé­sie tout aus­si effi­cace que celui de l'économie ou de la socio­lo­gie. En effet, avec les poèmes de ce grand auteur maintes fois pri­mé, et dont la vie fut un com­bat pour la liber­té et la démo­cra­tie, nous plon­geons dans l'histoire dif­fi­cile d'un pays aux mul­tiples souf­frances.

Titos Patrikios, l'un des poètes les plus impor­tants de Grèce et ami de Yannis Ritsos, fait par­tie de ces intel­lec­tuels qui, après la seconde guerre, par le seul fait d'être com­mu­nistes et por­teurs d'une autre vision du monde, ont eu à connaître l'emprisonnement dans des camps de « réha­bi­li­ta­tion ». La vie de ce poète trop peu connu en France illustre par­fai­te­ment la devise grecque : « la liber­té ou la mort ». Car sa vie fut un com­bat et son temps une bar­ri­cade où il ten­ta tou­jours d'y cher­cher le bon­heur « Le bon­heur ici et main­te­nant /​ le bon­heur où que ce soit, tou­jours /​ bon­heur seule­ment dans le com­bat ».

Comme si le com­bat contre les nazis (Patrikios s'engagea à 14 ans en 1942 dans la résis­tance) ne suf­fi­sait pas pour ce peuple ber­ceau de la civi­li­sa­tion euro­péenne, il fal­lu souf­frir sous la férule d'anciens col­la­bos remis au pou­voir par les bons soins des anglais et des amé­ri­cains dans l'immédiat après-guerre. Malheureusement pour elle, la Grèce n'a pas eu la chance d'avoir un de Gaulle pour uni­fier la résis­tance et défendre les inté­rêts de la démo­cra­tie dans la recons­truc­tion. Il fau­dra attendre 1974 pour mettre fin à la dic­ta­ture et le retour de Patrikios dans son pays un an plus tard après un exil en France (1959-1964) et en Italie (1967-1975).

L'aventure d'une telle vie n'est pas une quel­conque dis­trac­tion télé­vi­suelle, elle n'est pas non plus une com­pé­ti­tion mais un appé­tit de liber­té qui appelle aux armes. Titos Patrikios sait cepen­dant res­ter modeste (mais peut-il en être autre­ment pour un poète?). « A l'âge que j'ai atteint désor­mais /​ quel pou­voir ai-je acquis /​ sur les autres, sur moi ? /​ Quelle véri­té ai-je réus­si à dire ? /​ J'essayai de répondre /​ quand le rêve sui­vant a sur­gi. »

Mais Patrikios est un poète et le com­bat n'empêche pas la réflexion sur la langue « c'est dans cette langue que me par­laient même les morts », sur la poé­sie « c'est là que te trouve la poé­sie » et sur les mythes qui ont bâti la Grèce.

Dans ma lec­ture silen­cieuse, j'entends réson­ner l'histoire dif­fi­cile d'un pays en souf­france. « Pauvre Grèce, aux pieds gon­flés /​ dans de vieilles chaus­sures défor­mées, /​ avec les défroques des patrons »… Le dik­tat des mar­chés et de l'Europe mer­can­tile venant après celui des nazis et des dic­ta­tures qui s'en sont sui­vies. A lire Titos Patrikios, je pense aux com­bats actuels du peuple grec et j'ai envie de dire aux fran­çais « Ne tirez pas sur un pays qui souffre. » Mais gar­dons confiance, un pays qui s'est libé­ré seul du joug nazi, oui seul, sans les alliés, est capable de se libé­rer de la dic­ta­ture des spé­cu­la­teurs. L'éclaircissement par l'histoire, c'est un peu ce que pro­pose cette antho­lo­gie bilingue, dans une tra­duc­tion de Marie-Laure Coulmin Koutsaftis.

 

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Intempéries d’Emmanuelle Imhauser

 

 

 

Poète belge née en 1959, Emmanuelle Imhauser publie aux Ateliers de l’agneau un deuxième ouvrage de poé­sie pla­cé sous la sai­son­na­li­té de l’existence et de la joie d’écrire ce temps qui passe. «  ne pas se lais­ser prendre à l’obscurité froide de /​ contrées sans sai­sons /​ et trou­ver dans le pli des rides de l’été /​ le foin fumant et chaud ». Sous-titré « zeit wet­ter » ce recueil prend les sai­sons comme point com­mun entre le temps qui passe (en alle­mand : zeit) et le temps qu’il fait (wet­ter). A chaque sai­son ses Intempéries. Réflexion sur ce temps qui nous laisse périr, sur son expres­sion, son lan­gage et la façon de l’écrire. Car le jour n’est pas qu’une lumière, c’est aus­si un mor­ceau de temps. « un peu de temps gagné /​/​/​ la pluie tombe tou­jours /​ assez fine et légère /​/​/​ le carillon qui sonne /​/​ zeit » Et puis pour exemple, ce bel alexan­drin qui joue bien sur la dua­li­té séman­tique de ce temps : « demain se lève­ra aux yeux mouillés de l’aube ».

Car Emmanuelle Imhauser marie l’alexandrin avec le quo­ti­dien de sa vie de femme, de mère. « mais que fait-on ce soir /​ a-t-on fait à man­ger /​ la table est-elle mise /​/​ le ser­vice atten­du à l’heure bien pré­cise /​/​ il ne fau­drait pas rire de choses aus­si graves ». Gourmande d'écriture gour­mande des petits moments à écrire car le temps c'est aus­si une suc­ces­sion d'instants pas­sés à net­toyer la cave, à renouer son écharpe, à ne pas dor­mir et pen­ser à son petit. ..
Mais « pour­quoi cher­cher ailleurs les pistes du lan­gage » ? Le temps qui passe. Des années-alexan­drins de douze mois bien taillés. Mais pour rompre ce ron­ron­ne­ment à douze temps, l’auteur casse le rythme en cher­chant à écrire une « langue presque par­faite /​ l’humus d’une voix qui mur­mure à l’oreille les /​ ter­reaux de l’automne ».

C’est pour­quoi ces intem­pé­ries pro­po­sées par Emmnuelle Imhauser ne sont pas à redou­ter. Plutôt s’en délec­ter.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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