> Sophie G. Lucas, Moujik moujik suivi de Notown

Sophie G. Lucas, Moujik moujik suivi de Notown

Par |2017-12-27T04:05:38+00:00 24 novembre 2017|Catégories : Critiques, Sophie G. Lucas|

Les édi­tions La Contre Allée ont la bonne idée de réédi­ter en un seul volume les recueils de Sophie G.Lucas Moujik mou­jik dif­fu­sé en 2010 et Notown sor­ti lui en 2013. Entre poé­sie et docu­men­taire d’indignation, l’auteure nan­taise a choi­si de poser ses mots au ras du sol dans les villes, là où le regard ne porte pas, et où vivent de nom­breux sans abri. Avec tout d’abord nos SDF fran­çais et puis la des­cente irré­mé­diable d’une ancienne ville phare des USA : Détroit, dite Notown.

Quand la poé­sie naît d’une colère et d’une impuis­sance. Quand la poé­sie décrit aus­si notre monde tel qu’il se montre, noir, imper­son­nel, impi­toyable pour les faibles. Quand la poé­sie dénonce notre pas­si­vi­té devant les morts de froid dans la rue chaque hiver. Quand la poé­sie donne la parole aux petits, les nou­veaux mou­jiks ou nou­veaux serfs (les jeunes savent-ils encore la signi­fi­ca­tion de ces mots?) du sei­gneur Libéralisme, tout en bas de l’échelle sociale, sur qui l’on marche au sens figu­ré sans les voir. Ces com­pa­gnons de la manche qui, à force d’indifférence des pas­sants, ont « per­du le goût des gens » et que le moindre détail de la vie quo­ti­dienne fait rêver :

 

 

Sophie G. LUCAS, Moujik mou­jik sui­vi de Notown, La Contre Allée, 2017, 176 p., 18€ ; 

 Je don­ne­rais n’importe quoi
pour entendre de nou­veau
une chaise grin­cer sur un car­re­lage
L’effet que ça fait d’ouvrir une fenêtre

Un livre pour caf­ter la misère et redon­ner noblesse aux sans-logis qui dorment dans des cabanes, des recoins, des bâches ou des car­tons. Ils auront été plus de 500 à en mou­rir en 2016. Vous ren­dez-vous compte, 500 décès sans le moindre bruit média­tique…

   ça s’effondre un hom
me
dans le Bois
ça
ne fait pas de bruit
dans les feuilles 

Les mai­ries font cou­per les arbres, raser les ter­rains vagues, comme si elles vou­laient délo­ger des rats. Faire fuir les indé­si­rables. Ceux qu’on n’aime pas voir. Pas éton­nant que cer­tains perdent le nord, se mettent à boire « tout s’en va /​ de moi ». Certains tra­vaillent, mais pas assez pour avoir un salaire décent, alors on se débrouille alors que les ins­ti­tu­tions essayent mal­adroi­te­ment de ras­su­rer. Nombreux sont ceux qui ne se plaignent pas d’être pauvres, juste de se sen­tir deve­nir inutiles.

Je regarde mes mains
Est-ce qu’il y a un homme des­sous

Ces pauvres reve­nus de toutes les belles pro­messes des hommes poli­tiques plus sou­cieux de leur cou­ver­ture média­tique que de la cou­ver­ture sociale que cer­tains sou­hai­te­raient même détri­co­ter. Ces pauvres ne pos­sé­dant plus rien que quelques sacs de super­mar­ché pour trans­por­ter un peu de linge pour res­ter digne.

Moujik mou­jik en soli­loques du pauvre, réfé­rence à l’exergue de Jehan-Rictus. Portraits au Bois à la pre­mière per­sonne avec les vers cou­pés pour signi­fier l’absence de pers­pec­tive et l’hésitation dans la parole, docu­men­taires d’instants à la troi­sième per­sonne avec pré­ci­sions entre paren­thèses, poèmes en je, poèmes en Lui, le père vaga­bond mort, qu’il faut bien habiller avant la céré­mo­nie. Poèmes-explo­ra­tions de la pau­vre­té, de l’âme humaine qui reste encore en veille quand il n’y a plus rien.

Puis départ pour Detroit, sym­bole de l’effondrement de l’économie, ville mise en faillite en 2013 et qui peine à pan­ser ses plaies. Sophie G. Lucas nous pro­pose un col­lage docu­men­taire à par­tir d’extraits d’interviews TV, d’émissions de radio etc. Ville sinis­trée, quand même les SDF sont par­tis. Exploration de ces états unis des villes fan­tômes, bien après la ruée vers l’or.  Là où “plus de soixante mille mai­sons ont été sai­sies” et bon nombre ont été incen­diées pour ne pas engrais­ser les vau­tours. Làl’espoir dis­pa­raît comme un reflet dans le ciel nua­geux, là où même “le soleil finit par puer”. Une autre vision du rêve amé­ri­cain…

Et comme conclu­sion de ces deux cha­pitres, rap­pe­ler que ce monde est le nôtre, que le poète nous aide à réflé­chir à notre propre conduite “à quel moment tout ça nous a échap­pé”.

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