> Yannick Torlini, Bernard Desportes, Carole Carcillo Mesrobian

Yannick Torlini, Bernard Desportes, Carole Carcillo Mesrobian

Par |2019-01-04T11:41:48+00:00 4 janvier 2019|Catégories : Bernard Desportes, Carole Carcillo Mesrobian, Critiques, Yannick Torlini|

Yannick Torlini – Ce n’est rien

Le der­nier ouvrage de Yannick Torlini est pré­sen­té comme un récit-poème sur le site des édi­tions TARMAC. Pas éton­nant quand on sait que cet auteur n’aime pas par­ler de poé­sie, mais plu­tôt de textes, qu’il écrit des textes, qu’il explore la langue avec des textes et non des poèmes.

La langue donc, l’ “ambi­guï­té de la langue“. Depuis La malangue son pre­mier recueil en 2012, ce tra­vail sur la langue est une pré­oc­cu­pa­tion constante chez Yannick Torlini. Par une suc­ces­sion de courtes strophes, comme des tweets, par des répé­ti­tions comme rebon­dis­santes, il cherche sa propre langue, la place de la langue dans le temps pré­sent, sa propre voie dans la langue.

 

 il y a une angoisse d’être de ce monde. d’être dans cette langue qui pense faire monde. /​ cette langue qui repose. sur l’obstination du sens. Sur le sol accu­mu­lé par le sens. strates après strates, pierres après pierres.

Dans la langue il y a une autre langue qui creuse, gratte et crie. dans la voix un mil­lion de voix autres. m’adressent. me tarissent.”

Yannick Torlini, Ce n’est rien,
TARMAC édi­tions, 2018, 52p, 10€

Yannick Torlini choi­sit la scan­sion pour dire et pro­fé­rer le corps et le temps. Ses textes courts s’enchaînent et se suc­cèdent dans un rythme et un style très rapide, comme autant de pas dans cette course contre le souffle qu’est le temps. Une course ponc­tuée sans majus­cules. Mais à quoi servent les majus­cules dans la décla­ma­tion ?

Torlini inter­roge aus­si bien sûr le temps qui passe “que tout pour­suive. que tout s’érode. que les os tiennent la chair encore pour­suivent que la chair tienne pour­suive ici. /​ que les matins se suc­cèdent lumière lente, sur la table, sur le bureau, sur tout ce qui porte le désastre lumière lente que tout pour­suive.”

Désastre et ruine du temps qui file “que les bouches pour­suivent. que les che­veux tombent. que les ronces rampent. que la limite évite la lumière évide. que chaque abri chaque édi­fice crie la ruine.” Comme un ravin invi­sible ou cha­cun vient à tom­ber “quelque chose du temps et des jours. quelque chose des ravins et des ronces. quelque chose sans mémoire et sans traces. /​ quelque chose quelque chose qui ne s’entend pas. ne se sent pas. ne se touche pas.

Mais Torlini n’est pas cou­pé du monde et de ses sou­cis : “j’écris pour le reste. pour la pluie et les ter­reurs liquides. pour les grillons qui tiennent encore les sai­sons debout, terre cra­que­lée, sèche, puis glaise, meuble et molle.” Et modeste face aux enjeux du monde et de son ave­nir “nous essayons d’être“.

Cet ouvrage, ce n’est rien qu’un peu de poé­sie sans doute, mais cela fait du bien. Et dans ce rien il y a presque tout.

Bernard Desportes, Le Cri muet

 

Alain Gorius et sa mai­son d’édition Al Manar ont l’habitude de nous gra­ti­fier de livres d’artistes de grande qua­li­té mais Le Cri muet  de Bernard Desportes vient ajou­ter de l’émotion à l’esthétisme.

Bernard Desportes est mort le 20 mars 2018, le cri muet est son der­nier ouvrage publié quelques semaines avant sa dis­pa­ri­tion. Ce der­nier cri est une sorte d’autobiographie, bilan d’une vie d’écrivain “serai-je allé plus loin /​ qu’au seuil /​ de moi-même ?” , tra­ver­sant vingt cinq ans de poèmes, proses, essais, lettres de 1991 à 2016. Livre hom­mage, orga­ni­sé par l’auteur lui-même, qui res­te­ra donc comme un témoin “ma vie /​ plus loin que moi“, de ce que fut son talent.

Quand, pour un poème, Desportes choi­sit comme exergue cette cita­tion d’Henry Vaughan : “et res­pire, toi, dans l’âcre monde /​ pour dire ce que je fus.” c’est pour décrire cet âcre monde qu’il dépeint au tra­vers de ce choix de textes en bleu, blanc et noir.

Le noir tout d’abord, avec le fron­tis­pice de Gilles du Bouchet qui vient bien résu­mer ce livre tou­jours sous-ten­du de noir et de gris. Mais un noir noble, le noir uni­ver­sel qui touche cha­cun de nous en nos propres tour­ments. Il y a quelques années, Anish Kapoor s’est appro­prié la cou­leur noire la plus intense, au point d’en deve­nir pro­prié­taire. Il s’agit ici pour Bernard Desportes, au contraire, de par­ta­ger ses zones d’ombres pour que son cri, bien que muet, fasse écho en nous.

Le noir d’une vie de soli­tude et de nuit : “espoir et déses­poir sont même cendres /​ même absence /​ dans l’immobilité des heures /​ même errance dans le néant du jour“. Une vie dans l’urgence d’écrire :  “j’écris /​ comme on se sauve /​ mes jambes à mon cou“, écrire en par­ti­cu­lier son lien avec la terre “est-ce ton pays /​ ce pays /​ qui t’écartèle ?” et le monde à décou­vrir “je ne suis pas en deçà de la route que je suis“, “un écho bruis­sant du monde dépo­sé dans la matière brute, la pierre, le caillou, le grain de sable, la pous­sière.

Bernard Desportes, Le Cri muet,
Al Manar, 2018, 88p,18€

Se sachant malade, Desportes se confronte aus­si à la mort “j’ai lais­sé la route /​ se défaire /​ de mes pas” avec au bilan “tout ne fut pas vain dans ce désastre /​ il nous reste des mots des rêves“. Ouvrage-leg que ce cri, “une déchi­rure qui est la matière des mots“.

Mais le noir n’est pas la seule cou­leur de cet ouvrage. Le blanc neige des “jours évi­dés”  y occupe aus­si une bonne place. Le blanc de la page, dans l’amitié d’André du Bouchet “en amont du mot /​ sur la page vierge“. En fili­grane aus­si René Char en son Isle.

Mais la cou­leur Desportes la côtoie aus­si dans son com­pa­gnon­nage avec des artistes comme Katuchevski.  Et son recueil fait aus­si bonne place au bleu lumi­neux de quelques détours au soleil de Provence, des Cévennes ou de Tanger, pays de ciels, de vents et de pierre.

Bien enten­du, ce Cri muet, d’un noir mul­ti­co­lore, n’est qu’un frag­ment de la vie de Desportes mais “ce dont on ne peut par­ler /​ reste seul à dire” mais aus­si “ce qui n’est pas dit /​ demeure en mémoire dans le ciel“.

Que Bernard Desportes trouve sa demeure en nos mémoires.

 

Carole Carcillo Mesrobian, Aperture du silence

Pour Carole Carcillo Mesrobian, “écrire c’est ten­ter de sai­sir un ins­tant, une seconde, l’aperture d’un uni­vers enclos dans le silence.” Et cette aper­ture est le maître mot de son der­nier ouvrage, publié chez PhB édi­tions. Car il ne s’agit pas sim­ple­ment d’une simple ouver­ture mais aus­si en lin­guis­tique, l’ouverture du canal buc­cal au point d’articulation d’un pho­nème. Et que pro­nonce le silence sinon le chant inau­dible du monde végé­tal ? C’est en tout cas ce que laisse sug­gé­rer l’incipit de cet ouvrage : “J’irai tu le savais por­ter le chant des arbres /​ Aux fenêtres du ciel

Et au-delà du végé­tal, Carole Carcillo Mesrobian, dans un style mêlant abs­trac­tion, sur­réa­lisme, regor­geant d’images, passe en revue toutes les vies silen­cieuses qui ont tant à expri­mer : le feu “J’irai tordre le feu pour ver­ser sa cha­leur au seuil de tes hivers“. Les larmes “Nos corps ne plus /​ Comme un chien qui s’ébroue pleut des larmes per­dues“. Les sai­sons “Sous le sillon des aper­tures se dépe­naillent les étés /​ Et rime autant que la clô­ture l’entêtement de res­pi­rer“. La soli­tude “La nuit jamais ne s’apprivoise […] La soli­tude est son habit […] “. Les ombres “Mais la vie ne mesure l’espace de nos rêves qu’à l’empan de nos ombres“. La pous­sière “Et encen­ser la pous­sière /​ Pour ce qu’elle offre au sablier /​ D’éternité

Carole Carcillo Mesrobian, Aperture du silence,
PhB édi­tions 2018,58 p, 10€

Mais aus­si “Il y a le bleu­té d’un bruit de papillon“, image qui, en ce qu’elle évoque en trois dimen­sions : cou­leur, son et mou­ve­ment, est sans doute encore plus belle que la terre orange d’Eluard.

Le style de Carole Carcillo Mesrobian inter­roge notre façon de per­ce­voir la poé­sie, dans une liber­té qui peut dérou­ter un lec­teur peu habi­tué à la poé­sie contem­po­raine, mais qui garde l’enfance comme source. “Je porte man­teau de vieillesse et parole de nou­veau-né.”  Tout en res­tant exi­geante et ori­gi­nale dans son appel à l’imaginaire du lec­teur.

Elle qui cherche à “Écrire contre le lan­gage, contre soi-même, contre toute pos­si­bi­li­té de dire, de vou­loir dire, d’énoncer” garde à l’esprit que “Ecrire, c’est répandre un sang vani­teux sur une vacui­té irré­duc­tible.”

 

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