Yannick Torlini – Ce n’est rien

Le dernier ouvrage de Yan­nick Tor­li­ni est présen­té comme un réc­it-poème sur le site des édi­tions TARMAC. Pas éton­nant quand on sait que cet auteur n’aime pas par­ler de poésie, mais plutôt de textes, qu’il écrit des textes, qu’il explore la langue avec des textes et non des poèmes.

La langue donc, l’ “ambiguïté de la langue”. Depuis La malangue son pre­mier recueil en 2012, ce tra­vail sur la langue est une préoc­cu­pa­tion con­stante chez Yan­nick Tor­li­ni. Par une suc­ces­sion de cour­tes stro­phes, comme des tweets, par des répéti­tions comme rebondis­santes, il cherche sa pro­pre langue, la place de la langue dans le temps présent, sa pro­pre voie dans la langue.

 

 il y a une angoisse d’être de ce monde. d’être dans cette langue qui pense faire monde. / cette langue qui repose. sur l’ob­sti­na­tion du sens. Sur le sol accu­mulé par le sens. strates après strates, pier­res après pier­res.

“Dans la langue il y a une autre langue qui creuse, grat­te et crie. dans la voix un mil­lion de voix autres. m’adressent. me taris­sent.”

Yan­nick Tor­li­ni, Ce n’est rien,
TARMAC édi­tions, 2018, 52p, 10€

Yan­nick Tor­li­ni choisit la scan­sion pour dire et profér­er le corps et le temps. Ses textes courts s’en­chaî­nent et se suc­cè­dent dans un rythme et un style très rapi­de, comme autant de pas dans cette course con­tre le souf­fle qu’est le temps. Une course ponc­tuée sans majus­cules. Mais à quoi ser­vent les majus­cules dans la déclamation?

Tor­li­ni inter­roge aus­si bien sûr le temps qui passe “que tout pour­suive. que tout s’érode. que les os tien­nent la chair encore pour­suiv­ent que la chair tienne pour­suive ici. / que les matins se suc­cè­dent lumière lente, sur la table, sur le bureau, sur tout ce qui porte le désas­tre lumière lente que tout pour­suive.”

Désas­tre et ruine du temps qui file “que les bouch­es pour­suiv­ent. que les cheveux tombent. que les ronces ram­p­ent. que la lim­ite évite la lumière évide. que chaque abri chaque édi­fice crie la ruine.” Comme un ravin invis­i­ble ou cha­cun vient à tomber “quelque chose du temps et des jours. quelque chose des ravins et des ronces. quelque chose sans mémoire et sans traces. / quelque chose quelque chose qui ne s’en­tend pas. ne se sent pas. ne se touche pas.

Mais Tor­li­ni n’est pas coupé du monde et de ses soucis : “j’écris pour le reste. pour la pluie et les ter­reurs liq­uides. pour les gril­lons qui tien­nent encore les saisons debout, terre craque­lée, sèche, puis glaise, meu­ble et molle.” Et mod­este face aux enjeux du monde et de son avenir “nous essayons d’être”.

Cet ouvrage, ce n’est rien qu’un peu de poésie sans doute, mais cela fait du bien. Et dans ce rien il y a presque tout.

Bernard Desportes, Le Cri muet

 

Alain Gorius et sa mai­son d’édi­tion Al Man­ar ont l’habi­tude de nous grat­i­fi­er de livres d’artistes de grande qual­ité mais Le Cri muet  de Bernard Desportes vient ajouter de l’é­mo­tion à l’esthétisme.

Bernard Desportes est mort le 20 mars 2018, le cri muet est son dernier ouvrage pub­lié quelques semaines avant sa dis­pari­tion. Ce dernier cri est une sorte d’au­to­bi­ogra­phie, bilan d’une vie d’écrivain “serai-je allé plus loin / qu’au seuil / de moi-même ?” , tra­ver­sant vingt cinq ans de poèmes, pros­es, essais, let­tres de 1991 à 2016. Livre hom­mage, organ­isé par l’au­teur lui-même, qui restera donc comme un témoin “ma vie / plus loin que moi”, de ce que fut son talent.

Quand, pour un poème, Desportes choisit comme exer­gue cette cita­tion d’Hen­ry Vaugh­an : “et respire, toi, dans l’âcre monde / pour dire ce que je fus.” c’est pour décrire cet âcre monde qu’il dépeint au tra­vers de ce choix de textes en bleu, blanc et noir.

Le noir tout d’abord, avec le fron­tispice de Gilles du Bouchet qui vient bien résumer ce livre tou­jours sous-ten­du de noir et de gris. Mais un noir noble, le noir uni­versel qui touche cha­cun de nous en nos pro­pres tour­ments. Il y a quelques années, Anish Kapoor s’est appro­prié la couleur noire la plus intense, au point d’en devenir pro­prié­taire. Il s’ag­it ici pour Bernard Desportes, au con­traire, de partager ses zones d’om­bres pour que son cri, bien que muet, fasse écho en nous.

Le noir d’une vie de soli­tude et de nuit : “espoir et dés­espoir sont même cen­dres / même absence / dans l’im­mo­bil­ité des heures / même errance dans le néant du jour”. Une vie dans l’ur­gence d’écrire :  “j’écris / comme on se sauve / mes jambes à mon cou”, écrire en par­ti­c­uli­er son lien avec la terre “est-ce ton pays / ce pays / qui t’é­cartèle ?” et le monde à décou­vrir “je ne suis pas en deçà de la route que je suis”, “un écho bruis­sant du monde déposé dans la matière brute, la pierre, le cail­lou, le grain de sable, la pous­sière.

Bernard Desportes, Le Cri muet,
Al Man­ar, 2018, 88p,18€

Se sachant malade, Desportes se con­fronte aus­si à la mort “j’ai lais­sé la route / se défaire / de mes pas” avec au bilan “tout ne fut pas vain dans ce désas­tre / il nous reste des mots des rêves”. Ouvrage-leg que ce cri, “une déchirure qui est la matière des mots”.

Mais le noir n’est pas la seule couleur de cet ouvrage. Le blanc neige des “jours évidés”  y occupe aus­si une bonne place. Le blanc de la page, dans l’ami­tié d’An­dré du Bouchet “en amont du mot / sur la page vierge”. En fil­igrane aus­si René Char en son Isle.

Mais la couleur Desportes la côtoie aus­si dans son com­pagnon­nage avec des artistes comme Katuchevs­ki.  Et son recueil fait aus­si bonne place au bleu lumineux de quelques détours au soleil de Provence, des Cévennes ou de Tanger, pays de ciels, de vents et de pierre.

Bien enten­du, ce Cri muet, d’un noir mul­ti­col­ore, n’est qu’un frag­ment de la vie de Desportes mais “ce dont on ne peut par­ler / reste seul à dire” mais aus­si “ce qui n’est pas dit / demeure en mémoire dans le ciel”.

Que Bernard Desportes trou­ve sa demeure en nos mémoires.

 

Carole Carcillo Mesrobian, Aperture du silence

Pour Car­ole Car­cil­lo Mes­ro­bian, “écrire c’est ten­ter de saisir un instant, une sec­onde, l’aper­ture d’un univers enc­los dans le silence.” Et cette aper­ture est le maître mot de son dernier ouvrage, pub­lié chez PhB édi­tions. Car il ne s’ag­it pas sim­ple­ment d’une sim­ple ouver­ture mais aus­si en lin­guis­tique, l’ouverture du canal buc­cal au point d’articulation d’un phonème. Et que prononce le silence sinon le chant inaudi­ble du monde végé­tal? C’est en tout cas ce que laisse sug­gér­er l’in­cip­it de cet ouvrage : “J’i­rai tu le savais porter le chant des arbres / Aux fenêtres du ciel

Et au-delà du végé­tal, Car­ole Car­cil­lo Mes­ro­bian, dans un style mêlant abstrac­tion, sur­réal­isme, regorgeant d’im­ages, passe en revue toutes les vies silen­cieuses qui ont tant à exprimer : le feu “J’i­rai tor­dre le feu pour vers­er sa chaleur au seuil de tes hivers”. Les larmes “Nos corps ne plus / Comme un chien qui s’ébroue pleut des larmes per­dues”. Les saisons “Sous le sil­lon des aper­tures se dépe­nail­lent les étés / Et rime autant que la clô­ture l’en­tête­ment de respir­er”. La soli­tude “La nuit jamais ne s’ap­privoise […] La soli­tude est son habit […] “. Les ombres “Mais la vie ne mesure l’e­space de nos rêves qu’à l’empan de nos ombres”. La pous­sière “Et encenser la pous­sière / Pour ce qu’elle offre au sabli­er / D’é­ter­nité

Car­ole Car­cil­lo Mes­ro­bian, Aper­ture du silence,
PhB édi­tions 2018,58 p, 10€

Mais aus­si “Il y a le bleuté d’un bruit de papil­lon”, image qui, en ce qu’elle évoque en trois dimen­sions : couleur, son et mou­ve­ment, est sans doute encore plus belle que la terre orange d’Eluard.

Le style de Car­ole Car­cil­lo Mes­ro­bian inter­roge notre façon de percevoir la poésie, dans une lib­erté qui peut dérouter un lecteur peu habitué à la poésie con­tem­po­raine, mais qui garde l’en­fance comme source. “Je porte man­teau de vieil­lesse et parole de nou­veau-né.”  Tout en restant exigeante et orig­i­nale dans son appel à l’imag­i­naire du lecteur.

Elle qui cherche à “Écrire con­tre le lan­gage, con­tre soi-même, con­tre toute pos­si­bil­ité de dire, de vouloir dire, d’énon­cer” garde à l’e­sprit que “Ecrire, c’est répan­dre un sang van­i­teux sur une vacuité irré­ductible.”

 

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Denis Heudré

né en 1963 à Rennes, denis heudré cul­tive son jardin dis­cret dans un coin de la web­sphère sur son site inter­net