> Bernard Desportes, Le Cri muet

Bernard Desportes, Le Cri muet

Par |2018-10-05T04:13:35+00:00 5 octobre 2018|Catégories : Bernard Desportes, Critiques|

Alain Gorius et sa mai­son d’édition Al Manar ont l’habitude de nous gra­ti­fier de livres d’artistes de grande qua­li­té mais Le Cri muetde Bernard Desportes vient ajou­ter de l’émotion à l’esthétisme.

Bernard Desportes est mort le 20 mars 2018, le cri muet est son der­nier ouvrage publié quelques semaines avant sa dis­pa­ri­tion. Ce der­nier cri est une sorte d’autobiographie, bilan d’une vie d’écrivain “serai-je allé plus loin /​ qu’au seuil /​ de moi-même ? ” , tra­ver­sant vingt cinq ans de poèmes, proses, essais, lettres de 1991 à 2016. Livre hom­mage, orga­ni­sé par l’auteur lui-même, qui res­te­ra donc comme un témoin “ma vie /​ plus loin que moi “, de ce que fut son talent.

Quand, pour un poème, Desportes choi­sit comme exergue cette cita­tion d’Henry Vaughan : “et res­pire, toi, dans l’âcre monde /​ pour dire ce que je fus.” c’est pour décrire cet âcre monde qu’il dépeint au tra­vers de ce choix de textes en bleu, blanc et noir.

 

Bernard Desportes, Le Cri muet,
Al Manar, 2018, 88p,, 18€

Le noir tout d’abord, avec le fron­tis­pice de Gilles du Bouchet qui vient bien résu­mer ce livre tou­jours sous-ten­du de noir et de gris. Mais un noir noble, le noir uni­ver­sel qui touche cha­cun de nous en nos propres tour­ments. Il y a quelques années, Anish Kapoor s’est appro­prié la cou­leur noire la plus intense, au point d’en deve­nir pro­prié­taire. Il s’agit ici pour Bernard Desportes, au contraire, de par­ta­ger ses zones d’ombres pour que son cri, bien que muet, fasse écho en nous.

Le noir d’une vie de soli­tude et de nuit : ” espoir et déses­poir sont même cendres /​ même absence /​ dans l’immobilité des heures /​ même errance dans le néant du jour “. Une vie dans l’urgence d’écrire :  ” j’écris /​ comme on se sauve /​ mes jambes à mon cou“, écrire en par­ti­cu­lier son lien avec la terre “est-ce ton pays /​ ce pays /​ qui t’écartèle ? ” et le monde à décou­vrir ” je ne suis pas en deçà de la route que je suis “, ” un écho bruis­sant du monde dépo­sé dans la matière brute, la pierre, le caillou, le grain de sable, la pous­sière.

Se sachant malade, Desportes se confronte aus­si à la mort ” j’ai lais­sé la route /​ se défaire /​ de mes pas ” avec au bilan ” tout ne fut pas vain dans ce désastre /​ il nous reste des mots des rêves “. Ouvrage-leg que ce cri, ” une déchi­rure qui est la matière des mots “.

Mais le noir n’est pas la seule cou­leur de cet ouvrage. Le blanc neige des ” jours évi­dés ”  y occupe aus­si une bonne place. Le blanc de la page, dans l’amitié d’André du Bouchet ” en amont du mot /​ sur la page vierge “. En fili­grane aus­si René Char en son Isle. Mais la cou­leur Desportes la côtoie aus­si dans son com­pa­gnon­nage avec des artistes comme Katuchevski.  Et son recueil fait aus­si bonne place au bleu lumi­neux de quelques détours au soleil de Provence, des Cévennes ou de Tanger, pays de ciels, de vents et de pierre.

Bien enten­du, ce Cri muet, d’un noir mul­ti­co­lore, n’est qu’un frag­ment de la vie de Desportes mais “ce dont on ne peut par­ler /​ reste seul à dire ” mais aus­si “ce qui n’est pas dit /​ demeure en mémoire dans le ciel “.

Que Bernard Desportes trouve sa demeure en nos mémoires.

X