> Claude Ber, Titan-bonsaï et l’extrêmophile de la langue

Claude Ber, Titan-bonsaï et l’extrêmophile de la langue

Par | 2018-04-12T20:55:44+00:00 6 avril 2018|Catégories : Claude Ber, Essais & Chroniques|

Claude Ber aime à croi­ser les iti­né­raires et quand, en décembre 2015, il lui a été pro­po­sé de venir en rési­dence de créa­tion dans un labo­ra­toire scien­ti­fique, elle n’a pas hési­té. Elle ren­con­tra alors Nathalie Carrasco, chi­miste et pro­fes­seure en chi­mie atmo­sphé­rique au labo­ra­toire atmo­sphère, milieux, et obser­va­tions spa­tiales (LATMOS) à l’université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, spé­cia­li­sée dans l’étude de l’atmosphère de Titan, un des satel­lites de Saturne.

Claude Ber, Titan-bon­saï et l’extrêmophile de la langue, édi­tions Les Lieux Dits, 80p, 18€

Ce pro­jet fut en fait une triple ren­contre puisque la pho­to­graphe Adrienne Arth s’est jointe à elles, pour ajou­ter son regard aux mots de l’écrivaine.

Cette ren­contre entre une poète, une pho­to­graphe et une scien­ti­fique se fit autour d’une pla­nète recréée en labo­ra­toire pour cher­cher l’origine de l’apparition de la forme la plus infime de la vie : les extrê­mo­philes. Un Titan minus­cule (d’où le Titan-bon­saï du titre).

Claude Ber, dans ce labo­ra­toire, se sent un peu per­due à la fois par l’immensité des dis­tances de l’espace et l’immensité des savoirs de cette langue de science si loin de celle de poé­sie :

Elle écrit : […] La pro­pa­ga­tion d’incertitude par simu­la­tion Monte Carlo per­met de quan­ti­fier ces incer­ti­tudes pour des sys­tèmes com­plexes, même pré­sen­tant des non-linéa­ri­tés.

Je ne com­prend plus vrai­ment

– car ce n’est pas com­prendre que vague­ment com­prendre-
Incertitude est à prendre à la lettre

Elle prend des frag­ments de note, elle écrit des poèmes, un conte même autour de ce Titan-Bonzaï et cet extrê­mo­phile de la langue qu’est le poème. Avec en fili­grane de nom­breuses réflexions sur le monde actuel, si peu enclin à appro­fon­dir la réflexion (science et poé­sie contem­po­raine unis dans “le plai­sir du pour­quoi“), pour ne suivre que les péri­pé­ties de l’actualité et ses faits divers par­fois dra­ma­tiques (“anti­dote de l’opinion que sont sciences et poé­sie“).

Bien enten­du, Claude Ber cherche aus­si des simi­li­tudes entre ces deux dis­ci­plines :

Même rigueur à la science du poème et au récit de la science. Aux deux embouts on visse à la vir­gule et à la déci­male, au chiffre et à la lettre. Dans la vigi­lance à ce que ramène le filet et à ce qui tou­jours s’en échappe.

Le poème aus­si est réac­teur, mais pas d’acier inoxy­dable.

Oxydé oxy­dant plu­tôt.

Et la science qu’est-elle à l’étalon du poème ?

Science et poé­sie peuvent aus­si don­ner nais­sance à un conte, où Claude Ber ana­lyse le reproche d’hermétisme fait sou­vent à la fois à la science et à la poé­sie contem­po­raine :

Titan-bon­zaï confie à l’Extrémophile ren­con­trer quel­que­fois les obs­tacles du pré­ju­gé ou de l’obscurantisme. Se voir de temps à autre, iso­lé au désert d’une rai­son froide, péremp­toire et dénuée d’imaginaire. Être assailli par des inces­sants “Tu sers à quoi?” qui le feraient virer au rouge quitte à trans­gres­ser les lois phy­si­co-chi­miques de son exis­tence. […] 

L’Extrémophile, de son côté, lui avoue être cycli­que­ment relé­gué dans la cage des hur­lu­ber­lus allu­més, consi­dé­ré comme un insi­gni­fiant rêveur can­ton­né à la babiole et à la niai­se­rie sen­ti­men­tale ou, au contraire, accu­sé d’être her­mé­tique.

S’il est évident que le point com­mun entre le poète et le scien­ti­fique est la ten­ta­tive per­ma­nente d’expliquer l’inexplicable, de décrire le monde avec les outils de l’abstraction, Claude Ber et Nathalie Carrasco se jouent des doubles sens de leur spé­cia­li­té, entre­mêlent leur curio­si­té dans un échange fécond entre l’ici du lan­gage et le loin­tain sidé­ral. Le résul­tat est ce recueil de songes poé­zien­tiques qui explore une autre face de la poé­sie, plus exi­geante et moins conve­nue, plus inté­res­sante donc.

 

 

 

 

 

 

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Denis Heudré

né en 1963 à Rennes, denis heu­dré cultive son jar­din dis­cret dans un coin de la web­sphère sur son site inter­net