Claude Ber aime à crois­er les itinéraires et quand, en décem­bre 2015, il lui a été pro­posé de venir en rési­dence de créa­tion dans un lab­o­ra­toire sci­en­tifique, elle n’a pas hésité. Elle ren­con­tra alors Nathalie Car­ras­co, chimiste et pro­fesseure en chimie atmo­sphérique au lab­o­ra­toire atmo­sphère, milieux, et obser­va­tions spa­tiales (LATMOS) à l’u­ni­ver­sité de Ver­sailles-Saint-Quentin-en-Yve­lines, spé­cial­isée dans l’étude de l’atmosphère de Titan, un des satel­lites de Saturne.

Claude Ber, Titan-bon­saï et l’extrêmophile de la langue, édi­tions Les Lieux Dits, 80p, 18€

Ce pro­jet fut en fait une triple ren­con­tre puisque la pho­tographe Adri­enne Arth s’est jointe à elles, pour ajouter son regard aux mots de l’écrivaine.

Cette ren­con­tre entre une poète, une pho­tographe et une sci­en­tifique se fit autour d’une planète recréée en lab­o­ra­toire pour chercher l’o­rig­ine de l’ap­pari­tion de la forme la plus infime de la vie : les extrê­mophiles. Un Titan minus­cule (d’où le Titan-bon­saï du titre).

Claude Ber, dans ce lab­o­ra­toire, se sent un peu per­due à la fois par l’im­men­sité des dis­tances de l’e­space et l’im­men­sité des savoirs de cette langue de sci­ence si loin de celle de poésie :

Elle écrit : […] La prop­a­ga­tion d’in­cer­ti­tude par sim­u­la­tion Monte Car­lo per­met de quan­ti­fi­er ces incer­ti­tudes pour des sys­tèmes com­plex­es, même présen­tant des non-linéarités.

Je ne com­prend plus vraiment

- car ce n’est pas com­pren­dre que vague­ment comprendre-
Incer­ti­tude est à pren­dre à la lettre

Elle prend des frag­ments de note, elle écrit des poèmes, un con­te même autour de ce Titan-Bon­zaï et cet extrê­mophile de la langue qu’est le poème. Avec en fil­igrane de nom­breuses réflex­ions sur le monde actuel, si peu enclin à appro­fondir la réflex­ion (sci­ence et poésie con­tem­po­raine unis dans “le plaisir du pourquoi”), pour ne suiv­re que les péripéties de l’ac­tu­al­ité et ses faits divers par­fois dra­ma­tiques (“anti­dote de l’opin­ion que sont sci­ences et poésie”).

Bien enten­du, Claude Ber cherche aus­si des simil­i­tudes entre ces deux disciplines :

Même rigueur à la sci­ence du poème et au réc­it de la sci­ence. Aux deux embouts on visse à la vir­gule et à la déci­male, au chiffre et à la let­tre. Dans la vig­i­lance à ce que ramène le filet et à ce qui tou­jours s’en échappe.

Le poème aus­si est réac­teur, mais pas d’aci­er inoxydable.

Oxy­dé oxy­dant plutôt.

Et la sci­ence qu’est-elle à l’é­talon du poème?

Sci­ence et poésie peu­vent aus­si don­ner nais­sance à un con­te, où Claude Ber analyse le reproche d’her­métisme fait sou­vent à la fois à la sci­ence et à la poésie contemporaine :

Titan-bon­zaï con­fie à l’Ex­tré­mophile ren­con­tr­er quelque­fois les obsta­cles du préjugé ou de l’ob­scu­ran­tisme. Se voir de temps à autre, isolé au désert d’une rai­son froide, péremp­toire et dénuée d’imag­i­naire. Être assail­li par des inces­sants “Tu sers à quoi?” qui le feraient vir­er au rouge quitte à trans­gress­er les lois physi­co-chim­iques de son existence. […] 

L’Ex­tré­mophile, de son côté, lui avoue être cyclique­ment relégué dans la cage des hurlu­ber­lus allumés, con­sid­éré comme un insignifi­ant rêveur can­ton­né à la babi­ole et à la niais­erie sen­ti­men­tale ou, au con­traire, accusé d’être hermétique.

S’il est évi­dent que le point com­mun entre le poète et le sci­en­tifique est la ten­ta­tive per­ma­nente d’ex­pli­quer l’in­ex­plic­a­ble, de décrire le monde avec les out­ils de l’ab­strac­tion, Claude Ber et Nathalie Car­ras­co se jouent des dou­bles sens de leur spé­cial­ité, entremê­lent leur curiosité dans un échange fécond entre l’i­ci du lan­gage et le loin­tain sidéral. Le résul­tat est ce recueil de songes poézi­en­tiques qui explore une autre face de la poésie, plus exigeante et moins con­v­enue, plus intéres­sante donc.

 

 

 

 

 

 

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Denis Heudré

né en 1963 à Rennes, denis heudré cul­tive son jardin dis­cret dans un coin de la web­sphère sur son site inter­net