> Denis HEUDRÉ : autour de la collection “l’Orpiment”

Denis HEUDRÉ : autour de la collection “l’Orpiment”

Par |2018-08-16T15:53:19+00:00 21 mai 2017|Catégories : Critiques|

 

 

L’Orpiment, une nou­velle col­lec­tion de poé­sie aux édi­tions le Réalgar

 

Le Réalgar, mai­son d'édition sté­pha­noise, tire son nom du com­po­sé chi­mique, déri­vé de l’arsenic, extrait entre autres dans la mine Ricamarie, non loin de Saint Etienne. Mais le réal­gar est éga­le­ment cité par François Villon dans sa Ballade des langues ennuyeuses (ou veni­meuses…)  "En réal­gar, en arse­nic rocher, en orpi­ment, en sal­pêtre et chaux vive, en plomb bouillant". Il était donc tout natu­rel d’entamer l’aventure d’une nou­velle col­lec­tion en la nom­mant l’Orpiment. L’orpiment est aus­si un déri­vé de l’arsenic, sauf qu’il est jaune et que le réal­gar est rouge. C’est Lionel Bourg en alchi­miste moderne qui va trans­for­mer cet arse­nic en poé­sie, en diri­geant cette col­lec­tion qui pro­po­se­ra quatre ouvrages par an. Antoine Choplin est le pre­mier à explo­rer ce nou­veau filon avec son ouvrage éga­le­ment très miné­ral : Tectoniques, illus­tré par les des­sins de Corinne Penin). Olivier Deschizeaux est le deuxième avec une tec­to­nique plus inté­rieure avec « et la mort comme reine » dans le chaos de la perte mater­nelle.

 

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Antoine Choplin – Tectoniques

 

Antoine Choplin est un auteur qui aime gra­vir les pentes des mon­tagnes proches de chez lui, « dans l’espoir des dièdres et autres livres des parois ». Et for­cé­ment que l’élément miné­ral ne lui est pas étran­ger. Roche d’ici « Au cré­pus­cule des terres /​ le gra­nit debout /​ moque le cra­chin et les lois ver­ti­cales », ou d’ailleurs « sous la dolo­mie ocre /​ dans le chif­fon des pre­miers plis » que l’on esca­lade « au grée­ment des sen­ti­nelles /​ la route ira debout /​ à frô­ler les épaules » en com­mu­ni­ca­tion avec les élé­ments « J’entends le par­ler-franc /​ des mon­tagnes /​/​ la sereine apos­trophe ».

Plaisirs des som­mets et som­met du plai­sir, « le plai­sir est un géant debout ». Antoine Choplin explore la tec­to­nique des plis. « voi­la bien des bon­tés » ces plis et val­lons « en col­lines assa­gies bien que /​ coquines encore par le jeu des ron­deurs » ou le corps s’égare. Faire corps avec la mon­tagne quand la mon­tagne est corps « aux parois bat le res­sac des sangs »

Dans cette « ode au silex », à l’eau vive des tor­rents, et aux som­mets du désert, par­ta­gée entre Crolles et Beni-Snassen, le poète se fait fau­con « incen­die le silence », « Sur la poi­trine faillible des hori­zons ». Le poème est tec­to­nique quand il fouille comme celui d’Antoine Choplin, dans ces ébou­lis intimes et ces géo­lo­gies inté­rieures, dans une sorte d’élégie égo­lo­gique.

Un mot aus­si pour les œuvres de Corinne Penin qui semblent enra­ci­ner le texte d’Antoine Choplin dans la terre blanche de poé­sie de cette col­lec­tion l’Orpiment tra­vaillée par Lionel Bourg.

 

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Olivier Deschizeaux – Et la mort comme reine

 

 

Olivier Deschizeaux, poète né en 1970 et lau­réat en 2004 du prix Louis Guillaume, nous offre une autre vision égo­lo­gique avec une vio­lente plon­gée dans l'obscurité du chaos inté­rieur, moins miné­rale que Choplin, plus vis­cé­rale, dans la dévas­ta­tion du deuil.

Car l’enfance pour Deschizeaux reste comme un drame. Ainsi en 2014 dans son recueil Au seuil de la nuit, il écri­vait «  L’enfance semble être un chien étreint par les larmes du deuil […] l’enfance est une cerise de chry­san­thèmes et des pleurs écorchent ta gorge ». Deux ans plus tard, dans cet ouvrage inti­tu­lé Et la mort comme reine : «  l’enfance lieu de mort de misère où périt la genèse des rêves ».

Et plus tard, les années pas­sées n'ont rien apai­sé de cette « mala­die psy­cho-poé­tique » dévo­rante "mes yeux sont un chœur de ténèbres". Les jours "gan­gré­nés par l'ancolie noi­râtre", conti­nuent à faire res­sor­tir l’image de la dis­pa­rue « et ton cadavre de rebon­dir comme une lune dans la foire à bes­tiaux »… « Mais il s'avère que cet homme qui erre en moi, que je hante depuis tant de siècles, n'est autre que mon reflet sous tes pau­pières. ». « sans toi que serais-je sinon une mon­tagne nue un voca­bu­laire noir ».

Les allu­sions (illu­sions, hal­lu­ci­na­tions ?) mys­tiques voi­sinent avec « les étoiles du rock’n’roll » et les « riff de gui­tare », « des cordes élec­triques qui étreignent le vent de ton deuil » comme pour rendre plus de ful­gu­rance et d’intensité à ces mots qui ne peuvent lais­ser indif­fé­rent. Comme englué dans cette déses­pé­rance en l’absence de seuil à fran­chir après le deuil, Deschizeaux fouille dans la mort, « sonde la grande nuit » pour se cher­cher un deve­nir.

Il y a aus­si dans ce livre une tec­to­nique inté­rieure faite de défla­gra­tions intimes, et d’appels à l’incandescence de l’âme. Poèmes de l’outran(s)e, ces psaumes en courtes proses vio­lentes vont au-delà de la folie. Mais le poète n’est pas là pour choi­sir entre le bien et le mal, il cherche ce qu’il y a der­rière le noir sans se pré­va­loir de l’excuse d’obscurité.

 

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