> Fil de Lecture de Denis Heudré : Heissler, Péglion, Girerd

Fil de Lecture de Denis Heudré : Heissler, Péglion, Girerd

Par |2018-10-19T00:27:09+00:00 30 novembre 2015|Catégories : Critiques|

 

Déborah Heissler – Sorrowful songs

 

Sorrowful songs. Cela sonne bien. Ce pour­rait être un titre de Léonard Cohen ou de Bob Dylan. Mais non, ce titre fait réfé­rence à une com­po­si­tion d'Henryk Górecki de 1976, la Troisième Symphonie, Symphonie des Chants Plaintifs ou Symphony of Sorrowful Songs. De la musique en tout cas, il y en a beau­coup dans les ouvrages de Déborah Heissler. Et avec son écri­ture pro­fonde et fra­gile, où les cordes sen­sibles du pia­no se tissent des fils intimes de l'émotion brute, Déborah Heissler nous livre à nou­veau une belle poly­pho­nie en trois actes.

Autour de la thé­ma­tique du deuil de l’Être aimé, « Toucher abso­lu de la dis­tance qui nous sépare désor­mais », « Toi rien, puis toi exac­te­ment. Plus rien de toi que /​ nous. Tu – à la chute du jour, non moins brû­lante. » nous retrou­vons Blanche, la musi­cienne, entra­per­çue déjà dans le pre­mier ouvrage de Déborah Heissler, près d'eux, la nuit sous la neige, publié il y a dix ans aux édi­tions Cheyne et qui a reçu le prix de poé­sie de la voca­tion décer­né par la fon­da­tion Bleustein-Blanchet. « Blanche /​/​ Ce bleu. D'un seul trait égal et sans nuance. Ten- /​ dant à l'absolu. Énigme de l'herbe dans ta main. /​/​ Tu as gor­gé mon œil de basalte, souf­flé la neige /​ sur mes pas. »

Mais dans les pages de Déborah Heissler, point de pathos, ni de larmes, juste de l'émotion et de l'intelligence. Blanche, c'est bien sûr la neige et ses flo­cons qui tombent comme des blanches sur une por­tée musi­cale en une sym­pho­nie dépouillée (Déborah Heissler a l'intuition du dépouille­ment comme expres­sion du lyrisme). Une sorte de recueille­ment des mots pour dire mieux l'absence et la perte. « Bruissements du ciel comme une main. Blanche. /​ Je te visage. »

Poésie du recueille­ment ou bien par­ti­tion de cris silen­cieux ? La perte de l’Être aimé c'est aus­si une perte d'un peu du patri­moine de l'humanité à la fois musi­cal, lit­té­raire et pic­tu­ral. A noter ici éga­le­ment dans cet ouvrage, les 4 illus­tra­tions de Peter Maslow, archi­tecte-artiste new-yor­kais, et la très belle édi­tion par Æncrages & Co. Avec en musique sub­li­mi­nale, les pas de Debussy dans la neige, il y a tout un mys­tère dans ces chants plain­tifs. Mais la poé­sie uti­lise sou­vent l'alphabet com­pli­qué de la vie pour en dis­til­ler l'émotion. Et Déborah Heissler sait à mer­veille dis­po­ser sur notre che­min de lec­ture quelques cailloux blancs de repère pour évo­quer, au-delà d'Henryk Górecki Bach, Mozart, Debussy, René Char, Philippe Jaccottet, Roland Barthes, André du Bouchet, etc.

 

« Vides ensuite, très vite, les heures creuses de la /​ nuit qui couvrent de confu­sion le silence pro­fond /​ de quelques mar­teaux – Sensiblement. Fixement. /​ Sans maître désor­mais. »

 

Il est de cou­tume de dire qu'un poète à sa propre musique. Mais pour Déborah Heissler, cela va bien plus loin. La musique est une (la?) trame de son œuvre et de sa vie. Et qui mieux que la musique et la poé­sie pour trans­for­mer des plaintes en sym­pho­nie ? Qui mieux que les mots et les notes pour bri­ser nos bar­rières ? Écrire n'est jamais que cher­cher à trans­per­cer. Et ces chants plain­tifs, par­fois requiem, par­viennent à nous tou­cher à plus d'un titre.

 

Sorrowful Songs
Déborah Heissler
Æncrages & Co
ISBN : 078-2-35439-072-3
Collection Voix-de-Chants
64 pages avec des repro­duc­tions en séri­gra­phie de 4 des­sins de Peter Maslow.
Prix : 18 euros

 

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Sabine Péglion – Le nid

 

Dominique Sierra, direc­trice des édi­tions la tête à l'envers, vient de publier le der­nier ouvrage de Sabine Péglion, Le nid. Une élé­gie bou­le­ver­sante.

« Les enfants ont quit­té la mai­son, le nid est vide désor­mais » C'est par cette phrase enten­due par l'auteure que com­mence ce livre avec un texte intro­duc­tif nous don­nant sans doute quelques clés de lec­ture. Mais dès les pre­mières strophes, le lec­teur sent que ce nid n'est pas que le cocon douillet duquel les enfants s'envolent, mais qu'il annonce quelques pro­fondes souf­frances :

 

« Attente ou rési­gna­tion /​ il hésite […] Ombre noire déchi­que­tée /​ trans­per­cée d'étoiles /​/​ elles y sombrent /​ une à une »

 

Car le nid se fabrique avec de petites brin­dilles et des plumes mais aus­si avec les branches noires de la souf­france : « En toi /​ gît à pré­sent ce nid /​ sus­pen­du /​/​matrice indé­fec­tible /​ nid vide /​ inflexible au centre /​ de toutes tour­mentes. »

Vus du nid « les visages d'enfants /​ en absence d'eux-mêmes /​/​ Tu ins­cris la terre qui se cra­quelle /​ et l'horreur de la mère dans l'enfant dis­pa­ru ». Et défilent les jours, la vie, la rouille, l'écorce, les bour­rasques, « le gris obs­cur des nuages ».

Puis le nid se fait barque, « Du nid indé­fec­tible /​ à la barque du temps /​ tu dérives […] terme ou départ /​ on n'oserait y croire ».Le voyage (envol ou dérive?) tourne enfin vers le soleil là où la lumière réchauffe l'intime sans renier le noir effon­dré.

J'aime la poé­sie quand, comme avec Sabine Péglion, elle n'est pas évi­dente, qu'elle ne nous saute pas aux yeux, comme elle nous sau­te­rait à la gorge. Que les mots durs ne nous soient pas assé­nés comme aux actua­li­tés télé­vi­sées ou les séries poli­cières. On ne sait rien de l'histoire qui sous-tend ce poème. Et c'est tant mieux, à cha­cun d'imaginer, de res­sen­tir… et de res­sen­tir sur­tout toute l'émotion et l'humanité qui trans­pa­raît de cette élé­gie bou­le­ver­sante, rehaus­sée des belles encres sombres de l'auteur et si bien mises en valeur par le tra­vail de l'éditrice. Un beau livre, à la belle âme.

 

Sabine Péglion
Le Nid

édi­tions la tête à l'envers
Encres de l'auteur
47 p.
13,50 euros
ISBN : 979-10-92858-09-9

 

Voir ici un entre­tien en vidéo entre Sabine Péglion et son édi­trice Dominique Sierra

 

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Laurent Girerd – Le Millier d'arbres sous le regard

 

Quand Laurent Girerd se fixe comme mis­sion de rendre aux ceri­siers les pétales envo­lés, l'on se dit qu'il y aura bien de la poé­sie dans ce nou­veau tirage des édi­tions Le temps qu'il fait. Faire mis­sion d'un impos­sible n'est-il pas ce qui honore l'écrivain ? Et quand celui-ci s'astreint quo­ti­dien­ne­ment à « faire ses exer­cices d'admiration » nul doute que l'écrivain se fait poète.

Avec ce voyage au Japon, Laurent Girerd sou­haite aller fêter Hanami, le retour sacré du prin­temps où les japo­nais, se ras­semblent sous les « nuages roses et flot­tants » des ceri­siers en fleurs.

Dans ce recueil de courtes proses poé­tiques, Girerd ne cherche pas à fabri­quer une énième japo­niai­se­rie haï­ki­sante. Car, même si j'aime sa ful­gu­rance et sans faire de basho bashing, je com­mence à me las­ser des haï­kus. Sans doute qu'à force d'ateliers d'écritures, il s'est tel­le­ment répan­du qu'il en a per­du jus­te­ment sa ful­gu­rance…

Ici, sur le che­min des pétales envo­lés, Girerd expé­ri­mente en petites proses com­bien « le goût des choses n'est pas inné » et nous fait décou­vrir ce Japon ances­tral qui attache de l'importance à la façon de croi­ser les pans du kimo­no. Les pétales de ceri­siers sym­bo­lisent le retour du prin­temps et des aigrettes. Mais l'auteur sait bien que « ces pétales fri­pés repliés /​ Pourquoi comme au soir de la vie ? », que le cycle des sai­sons ne s'applique pas à la vie humaine et que l'hiver ne don­ne­ra pas un nou­veau prin­temps.

Bien sûr, Girerd ne se prive pas de méta­phores intel­li­gentes pour évo­quer ces pétales de ceri­siers : « La Voie lac­tée qui bat ses mate­las. », « La traîne en mous­se­line de la brise en jeune mariée ». Mais « l'image des confet­tis ne conve­nant pas /​ à ces noix d'onguent /​ à ce déta­che­ment du monde /​ presque aris­to­cra­tique », jamais ne se conten­tant de la faci­li­té, l'auteur dit s'efforcer « de ban­nir tout pro­saïsme dans [sa] manière de poser le regard ».

Ce voyage au Japon, ini­tia­tique à plus d'un titre sur les pas de Saigyô, Bashô et Buson, est un hom­mage à la « gran­deur d'un arbre qui ne don­ne­ra pas de noyau à replan­ter, de confi­ture à tar­ti­ner, de liqueur à dégus­ter. Qui fera seule­ment naître chez son contem­pla­teur l'émotion qui réchauffe l'esprit. ». Faire naître l'émo­tion qui réchauffe l'esprit, ce pour­rait être là, aus­si, l'autre mis­sion du poète…

Bien qu'arrivé trop tard d'une dizaine de jours à Yoshino, but de son voyage, Laurent Girerd trans­forme cette quête per­son­nelle en un véri­table hom­mage à cette belle culture japo­naise qui mérite mieux que des exer­cices approxi­ma­tifs en ate­lier d'écriture.

 

Le Millier d'arbres sous le regard
Laurent Girerd

Editions le temps qu'il fait
2015. 96 p
ISBN 978.2.86853.606.8
14,00 €

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