> Fil de lecture de Denis Heudré : Béatrice LIBERT, GUENANE

Fil de lecture de Denis Heudré : Béatrice LIBERT, GUENANE

Par | 2018-02-20T08:22:44+00:00 20 octobre 2016|Catégories : Critiques|

 

L'Aura du blanc

 

Dans ce rêve aus­si, Béatrice Libert, auteure belge, ayant reçu en 2014 le Prix Jean Kobs de l'Académie royale de langue et de lit­té­ra­ture fran­çaises de Belgique, pour son recueil poé­tique Écrire comme on part, vient de publier aux édi­tions Le Taillis Pré L'aura du blanc.

Ce livre, loin de tout éso­té­risme auquel le titre pour­rait faire pen­ser, met en miroir deux poèmes par page, le tout en sept vers (5+2 puis 4+3). Tout le charme de cet ouvrage est de pla­cer, dans le blanc qui sépare ces deux textes, le halo qui les joint dans l'interrogation du lec­teur. Béatrice Libert cherche plu­tôt à offrir un halo aux mots. Exemple de ce genre de poème-halo :

 

"Les mots où je dor­mais
Se sont éveillés à ma place
Et la nuit a ran­gé
Mes songes dans sa poche

 

Il suf­fi­rait de quelques branches
En fleurs et nous accom­pli­rions
Le plus pur des voyages"

 

Peut être une clé pour les encres de Motoko Tachikawa qui Illustrent super­be­ment ce beau livre. On ne sait qui influence l'autre entre l'illustration japo­ni­sante et écri­ture haï­ki­sante.

 Hommage donc au blanc, à la poé­sie blanche : "Tout l'art du poème /​ Consiste à bien lais­ser /​ Monter les blancs en neige". "Les mots /​ Ont le ver­tige /​ Pour amant".

 

"Écrire
Déplier un pay­sage men­tal
Calligraphié d'absence
Où chaque mot m'enracine
Un peu plus dans l'humain

 

On passe sa vie à remuer des clefs
Qui n'ouvrent aucune porte"

 

La cou­leur blanche et son aura. L’aura du blanc qui ouvre le livre "Ouvrir un livre comme on se regarde /​ Dans le miroir mati­nal /​ Non pour se contem­pler /​ Mais pour se recon­naître inquiète à l'idée /​ De s'être trom­pée d'écorce ou de coeur".

Aura de l'aube "L'aube se déplisse /​ L'ombre boit son ombre /​ Et l'odeur des muguets /​ Donne un corps à la paix”. Grand blanc des "linges de l'aube". Evidemment, la lumière est tou­jours pré­sente dans les mots de Béatrice Libert : "Au seuil de quel hori­zon /​ Poser sa lampe".

 

"La lumière a pris corps
Mailles du désir
Éveil d'oiseaux vifs
Et de lunes nacrées

 

Ne rien faire
Tout rece­voir du vide
Et mar­cher l'aura du blanc"

 

Béatrice Libert évoque aus­si son pays de neige par­fois, le "Pays blanc replié sur lui-même"

Mais s'il ne faut cher­cher dans cet ouvrage aucun éso­té­risme, l'auteure cherche cepen­dant du côté du mys­ti­cisme "Le Dieu que tu cherches /​ Marche dans la rosée", "L'oiseau son chant d'où le tient-il /​ Quand l'ange tire de la nuit /​  Le pas et la lumière des hommes ?", mais aus­si du côté de la magie de la cou­leur blanche, syn­thèse de toutes les cou­leurs. "La cou­leur est la clef /​ De l'ombre"

Et ain­si, d'haikus en apho­rismes, Béatrice Libert nous offre plus que l'aura du blanc, mais aus­si l'écho du silence, à écou­ter en soi "La source du monde".

 

*

 

La Sagesse est tou­jours en retard

 

Des conseils aux jeunes poètes, il y a eu ceux bien sûr de Rilke, de Swift, de Max Jacob, de Jacques Roubaud aus­si avec son lom­bric, et sûre­ment beau­coup d'autres. Il y a aus­si Bernard Bretonnière avec sa Lettre à un jeune P. et qui pour­rait faire mieux que moi la liste des poètes-ayant-écrit-des-conseils-aux-jeunes-poètes. Il y aura désor­mais aus­si Guénane et son der­nier ouvrage paru chez Rougerie : La sagesse est tou­jours en retard.

Je me méfie de ces ten­ta­tions de dis­pen­ser son docte savoir en matière de poé­sie. Le mieux n'est-il pas pour un jeune poète de ne suivre aucun conseil. "N’écoutez les conseils de per­sonne, sinon le bruit du vent qui passe et nous raconte l'histoire du monde." ce n'était pas un poète qui a dit cela mais un musi­cien (Debussy) .

Mais Guénane ne tombe pas dans ce tra­vers du maître pou­vant être suf­fi­sant avec son élève. Pas ques­tion pour elle de don­ner des leçons. Et donc quitte à pas­ser pour un conseilleur de conseiller, je vous pro­pose de décou­vrir la façon de Guénane de dis­til­ler avec légè­re­té et un grand recul sur ce métier de poète. Car cet ouvrage est d'abord et avant tout un ouvrage de poé­sie bien avant d'être un recueil de conseils. De la poé­sie donc du style, et un qui lui est très per­son­nel fait d'images, d'humour et de rythme…

Quelques exemples de ces conseils de Guénane : à pro­pos de la recherche de la finesse et la légè­re­té : "Mots cram­pon­nés à la page /​ que n'avez-vous la grâce /​ des grif­fures d'oiseaux sur le sable."

A pro­pos de la néces­saire intros­pec­tion : "sens fré­mir ton câble inté­rieur /​ poète funam­bule dan­seur de corde /​sur ta ligne de vie nul ne sait /​ si le balan­cier dépend du poids de ta peine. /​ /​ Voltige n'est pas le contraire de pro­fon­deur." Se désha­biller l'âme en nous sépa­rant de toute sagesse "Sous nos dents /​ sagesse sais-tu comme tu grinces /​ sous nos semelles /​ sais-tu com­bien tu pèses ?". Cette sagesse, blo­quante aus­si "Dur d'avancer avec de la glu sous la luge /​ et des bar­be­lés dans la gorge."  Garder son enfance comme un tré­sor " Ne te retire pas de ton pas­sé … Toute la vie tu vivras avec l'enfance /​ retrouve-la dans un par­fum qui passe /​ rejoins-la /​ elle brûle en veilleuse."

La sagesse nous intime de nous écar­ter du men­songe. Mais les "men­songes ne nuisent pas tous /​ cer­tains embel­lissent". Et Guénane de conseiller : "Ne jamais se leur­rer aux men­songes de l'autre /​ mais vau­trons-nous dans les nôtres /​ ils sont actes de foi à la barbe de Freud."

Économiser ses mots pour n'en viser que l'essence : "Éviter d'écrire /​ la bouche pleine de mots /​ même si chaque sou­pir /​ a son mot à dire". Travailler les mots, ne pas se conten­ter du pre­mier venu, aller les cher­cher au plus pro­fond de soi "Écrire /​ se confi­ner /​ déra­ci­ner les mots". Jouer avec les mots : "Les marier /​ pas les épou­ser /​ les mots sont infi­dèles /​ trop sou­vent l'un se cache au creux d'un autre." "Saute la rime pas le rythme /​ les mots ne savent rien du monde /​ à toi de les nour­rir !"

Réfléchir, s'interroger, mais ne pas assé­ner ses véri­tés. Il est bon de dou­ter, aus­si en poé­sie : "Dans le point d'interrogation /​ crains moins la ques­tion /​ que la chute. /​ La réponse seule sou­vent /​ gagne à res­ter muette."

Et pour ter­mi­ner sur un der­nier petit conseil pour les jeunes poètes : lisez, lisez, lisez Guénane bien sûr mais aus­si tous les poètes que vous pou­vez décou­vrir sur inter­net, dans votre média­thèque, dans une bonne librai­rie, à la radio, etc. Lisez, lisez tou­jours et écri­vez, écri­vez, ratu­rez, écri­vez encore et encore…

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