> Fil de Lecture de Denis Heudré : Jean-Luc Despax, Alain Roussel

Fil de Lecture de Denis Heudré : Jean-Luc Despax, Alain Roussel

Par | 2018-05-25T18:48:52+00:00 24 novembre 2015|Catégories : Critiques|

 

Jean-Luc Despax – 9.3 blondes light

 

Despax fume un max. 93 ciga­rettes sans dor­mir (un peu moins que les 113 du pote-poète HFT, lui aus­si Très Haute Tension dans les mots. Oh mais laisse allu­mé tes clopes en ce monde clo­pin-clo­pant. 93 ciga­rettes, calibre 9.3, fumer tue (les espa­gnols plus pru­dents : fumar puede matar). Écrire nuit gra­ve­ment à votre san­té et celle de votre entou­rage. Une ciga­rette allu­mée éclaire les visages, et si le poème en fai­sait autant ?

Dans son der­nier livre, Despax allume, il allume les visages de leur feu inté­rieur, allume les regards sur le monde actuel et ses zones d'ombres par­fois éro­gènes. Ici on ne chi­pote ni ne vapote avec un ersatz de pen­sées light. Tout est dit cash. La libre cir­cu­la­tion des biens et des malles de billets. La libre cir­cu­la­tion des hommes mais pas de leurs idées. Liberté de penser/​fumer. Société de consom­ma­tion, conso­la­tion à la con, cons som­més de consom­mer. Despax crame du poème pour se moquer des incul­tures ("le coca zéro de l'écriture"… )

Le temps d'une ciga­rette s'approprier l'instant. Photographies slam­mées, en rime ou pas, en rythme et en humour assu­ré­ment. Le monde entier s'échappe de ces volutes sur­prises au coin fumeur. La poé­sie toute entière dans tous les lieux les plus impro­bables (grand aqua­rium, maga­sin d'antiquités, chez MacDo ou à Lisbonne, Amsterdam ou Magny les Hameaux, etc.)

Despax, pour une écri­ture à réac­tion poé­tique et poli­tique salu­taire. Et en refer­mant cet ouvrage se dire qu'il serait bon de pou­voir arrê­ter la conne­rie comme une ciga­rette.

9.3 Blondes Light
Jean-Luc Despax
Préface de Serge Pey
Le temps des cerises
150 pages
12 €

 

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Alain Roussel, exhaus­teur d'imagination

 

Alain Roussel est un enchan­teur oni­rique, exhaus­teur d'imagination comme on parle d'exhausteur de goût, de ces allu­meurs d'univers qui marquent dès la pre­mière lec­ture. Mais c’est aus­si un racon­teur qui sait manier le style et les mots du poète. Son der­nier livre Le Labyrinthe des Singes n’est pas à pro­pre­ment par­ler de la poé­sie mais comme sou­vent dans sa col­lec­tion « piqué d’étoiles » qu’il dirige pour les édi­tions Apogée, Jacques Josse aime à y publier des auteurs qui ont la poé­sie en eux. D’ailleurs, un roman dont le pre­mier cha­pitre s’intitule « un coup de dés » n’est for­cé­ment pas loin de la poé­sie. Et ce livre, avec ce mélange d’humour et de poé­sie, et la même effer­ves­cence des mots, ne nous fait pas regret­ter le choix d’Alain Roussel d’avoir eu recours au roman et non au poème. Et puis, quelle bonne sur­prise ces brèves appa­ri­tions de Joë Bousquet, Henri Michaux et Petr Král !

 

Ce laby­rinthe, publié donc par Apogée, est en fait un dédale jouis­sif, une auto­route pour le non-sens féé­rique à la Charles Dodgson, comme une nou­velle ver­sion d’une Alice qui aurait ren­con­tré Benjamin Péret, le Petit Rapporteur et Marcel Proust, Dès le pre­mier cha­pitre on découvre immé­dia­te­ment Alain Roussel, comme un bous­cu­leur d’horizons, un aven­tu­rier de la réa­li­té en porte à faux. Et le plai­sir qu’il a eu à écrire ce roman trans­pa­rait bien vite à la lec­ture pour notre plus grand régal.

Roman oni­rique, his­toire fabu­leuse (au sens pre­mier et non pas au sens dévoyé uti­li­sé sou­vent actuel­le­ment) au style ample où les phrases s’allongent pour le plai­sir d’en pro­lon­ger la dégus­ta­tion

 

La faune locale, très ser­viable, appor­tait à l’homme un sou­tien non négli­geable dans la réso­lu­tion des pro­blèmes cou­rants et l’exercice des tâches subal­ternes. Ainsi les arai­gnées confec­tion­naient-elles de superbes robes, des bas de soie, des pan­ta­lons, des jupes, des jupons et des gilets de fla­nelle dont on van­tait à mille lieues à la ronde l’élégance et la soli­di­té. Certains arbres, dont on avait modi­fié à par­tir de la graine le code géné­tique, pous­saient direc­te­ment en forme de mai­sons, ce qui sim­pli­fiait consi­dé­ra­ble­ment le tra­vail de construc­tion, mais don­nait sou­vent aux vil­lages une appa­rence bis­cor­nue où le sens pra­tique fai­sait par­ti­cu­liè­re­ment défaut.

 

Dans une taverne d’improbables fli­bus­tiers « au ren­dez-vous des nau­fra­gés », six per­son­nages, les « marins de l’apocalypse » se pré­sentent à nous : Jim Maléfice, dres­seur de hibou, « dégus­ta­teur de bave de cra­paud mélan­gée à la bière », Archibald le magi­cien dit « cala­mi­té par­lante » avec sur l’épaule son per­ro­quet bavard et amou­reux de la belle Mélusine, Chingachgook dit le der­nier des Mohicans reve­nu de son île déserte, Thomas qui doute de tout et lutte contre cette malé­dic­tion en dou­tant de son doute, Mercurio le « fort en tout », Mimesis, sosie, imi­ta­teur en tous genres spé­cia­li­sé dans les sosies de « dic­ta­teurs pré­voyants et dans le rem­pla­ce­ment de maris en fuite », celui qui bébé, « imi­tait par­fai­te­ment son ber­ceau » et qui vit comme un drame son inca­pa­ci­té à « s’imiter lui-même.

Ces six per­son­nages, syn­thèse de toutes les mytho­lo­gies, vont par­tir à la recherche d’un impro­bable tré­sor et ren­con­tre­ront le dénom­mé Aluminium Roussette qui se pré­sente en maître dis­po­sant des per­son­nages comme de ses créa­tures. Personnage en qui l’auteur trans­fère beau­coup de lui-même et en par­ti­cu­lier sa vision du Raymondin de Mélusine. Ce tré­sor ne serait-il pas la pierre d’alun angu­laire et néan­moins phi­lo­so­phale de l’auteur lui-même, pierre à recher­cher peut-être du côté d’Agartha ?

Dans un flam­boie­ment fabu­leux, avec aucune limite dans l’inexpliqué, l’imagination d’Alain Roussel nous pro­pose :

  • des arai­gnées qui confec­tionnent « des pan­ta­lons, des jupes, des jupons et des gilets de fla­nelle »,

  • des crabes scribes et vice ver­sa,

  • des cou­leurs qui n’en sont pas,

  • des marées ter­riennes où l’attraction de la lune tan­tôt sou­lève les mon­tagnes tan­tôt les enfonce,

  • un oiseau de voyelles qui a per­du son S et qui trouve sa place dans une genèse revi­si­tée avec Adam, Eve, le ser­pent et la pomme.

 

Mais ce laby­rinthe bien nom­mé brouille les pistes et de féé­rie le roman passe ensuite par un style plus clas­sique, mais tou­jours aus­si savou­reux :

 

Parmi toute cette foule pres­sée qui s’engouffrait dans des auto­mo­biles ou se dis­per­sait par les rues avoi­si­nantes, tu tra­quais sur les visages la marque d’un dieu errant qui ne se mani­fes­tait presque jamais, mais c’était sur­tout les femmes qui t’attiraient, comme si tu pres­sen­tais en elles la pos­si­bi­li­té d’un voyage plus exci­tant encore vers un pays, pour toi à cette époque, encore en friche. Tu en choi­sis­sais une, cher­chais à croi­ser son regard, et, tan­dis qu’elle s’éloignait cruel­le­ment, indif­fé­rente et désin­volte, tu la sui­vais des yeux, res­sen­tant une joie intense et sau­vage, mêlée à un sen­ti­ment indé­fi­nis­sable qui te met­tait le rouge aux joues. Puis le livre ouvert de la vie se refer­mait dès le pre­mier tour­nant der­rière lequel elle dis­pa­rais­sait, t’abandonnant à la mélan­co­lie.

 

Autour du rap­port entre l’auteur et ses per­son­nages, Alain Roussel nous confie son humour comme fil d’Ariane dans cette déam­bu­la­tion laby­rin­thique et son ima­gi­na­tion comme moyen de trans­port. Il nous pro­pose le rêve insen­sé comme miroir de nos propres ver­tiges. Ici les mythes sont revi­si­tés par de nom­breux intrus. .Mais les qua­li­tés d’écriture de ce livre devraient plaire aux pas­sion­nés du style et je vous invite à plon­ger serei­ne­ment dans ce laby­rinthe.

A vous qui gar­dez cette soif de songe qui remonte à votre enfance, qui cher­chez des péré­gri­na­tions plus jouis­sives que ces voyages élec­tro­niques du monde actuel, qui appré­ciez la lit­té­ra­ture avec de grandes ailes, n’hésitez pas à accueillir ces visi­teurs ver­ti­gi­neux sor­tis de ce laby­rinthe du singe. Vous vous sou­vien­drez de ce voyage.

 

Alain Roussel
Le Labyrinthe des Singes
Editions Apogée

170 pages
17€

 

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