> Jean-Luc Despax, Mozart s’est échappé

Jean-Luc Despax, Mozart s’est échappé

Par | 2018-06-17T10:40:59+00:00 3 juin 2018|Catégories : Critiques, Jean-Luc Despax|

Tout serait-il dans le titre ? « De la musique avant toute chose et pour cela pré­fère l’impair », ce à quoi nous son­geons, de prime abord… Et comme Mozart n’y est plus, son esca­pade ne signa­le­rait-elle pas un cer­tain appel à un renou­veau de la poé­sie, une évic­tion du  pas­sé, tant pour ce qui est de la forme que pour les thé­ma­tiques abor­dées géné­ra­le­ment par le poème ? S’il est des hori­zons d’attente sin­gu­liers, en voi­ci un, et la par­ci­mo­nie des vers qui com­posent  les poèmes  laisse pres­sen­tir le trait de moder­ni­té sug­gé­rée par le titre.

La « Table des poèmes » ne laisse pas de doutes quant à la teneur inédite de ce que nous pro­pose l’auteur du recueil : « Prière aux grand patrons », « L’Esquisse d’une véri­té », « Urgences », « Dans la rue de Mandelstam », « Mozart court encore », « Labyrinthe bruxel­lois »,  « Les humeurs d’un petit archi­tecte »…Certains titres sont humo­ris­tiques, tel « Analyse car­té­sienne et pour pas un rond », ou caus­tiques : « Nouveau code du tra­vail pour un seul hori­zon »…Engagés, aus­si, dans une réa­li­té poli­tique , « Planète pou­tine »…D’autres convoquent des phi­lo­sophes, Kierkegaard, Heidegger…Ces décou­pages tuté­laires évoquent les voyages de l’auteurs, et le regard por­té sur chaque pays traversé…Où est Mozart ? Et bien, il est cité dans un des poèmes du recueil, là où on ne s’attendrait pas à le trou­ver, tant le titre, drôle, mais stri­dent, annonce la tona­li­té cri­tique du texte, au dia­pa­son de ceux qui com­posent le recueil :

Jean-Luc Despax, Mozart s’est échap­pé,  Editions Henry,  124 pages, 10 €

 

Carte de cré­dible

 

Au bout de trois ten­ta­tives de sui­cide
La carte de groupe san­guin est ava­lée

Les  pro­chaines notices nécro­lo­giques
Seront faites à Taiwan.

La rumeur de la ville
Se moque des réseaux

Et ce n’est pas le tout d’être « écou­té »
Il faut être enten­du

Non tant chan­ger de vie
Mais façon de la vivre

Toujours l’heure du leurre
Et bien temps de se détrom­per

Assigné à rési­lience
Mozart s’est échap­pé

 

Et nous sommes édi­fiés, car si l’auteur évoque Mozart, c’est bien parce que dans cette moder­ni­té bros­sée au vitriol par le poète Mozart, et de fait ce qu’il repré­sente, ne peut que fuir !

Ne s’arrêter qu’à la teneur humo­ris­tique de plé­thore de poèmes serait omettre de  rendre compte du ton sar­cas­tique de la plu­part d’entre eux qui, non sans une cer­taine légè­re­té, tracent les contours de socié­tés dif­fé­rentes et res­ti­tuent une vision pla­né­taire des aber­ra­tions éco­no­miques et poli­tiques qui mal­heu­reu­se­ment per­durent. Le regard cri­tique du poète décode sur le ton le plus léger qui soit une moder­ni­té dont il énonce toutes les dérives, car il ne manque pas de sou­le­ver les pro­blé­ma­tiques actuelles les plus impor­tantes

Engagement poli­tique et constat des échecs de la mise en pra­tique de plu­sieurs théo­ries huma­nistes, cer­tains des textes de l’auteur ne sont pas sans rap­pe­ler qu’il a lui aus­si nour­ri des espoirs, déçus…

 

Poètes vivants de l’étagère

Pas un livre de Marx pour sau­ver le rayon

C’est Ovide au com­plet mais aus­si Xénophon
Le Marx de mon lycée je le laisse aux lin­gères

Oh sans mépris aucun. Dante, je le digère
Il m’aide à pas­ser les sai­sons, les congères
Les poètes vivants peuplent mes éta­gères
Cela ne suf­fit pas cher petit com­mis­saire ?

 

On ne sait si Mozart n’y est pas, mais, quoi qu’il en soit, la musi­ca­li­té et l’humour étoi­lé de la poé­sie de Jean-Luc Despax ne seraient pas, sûre­ment, sans inter­pe­ler le com­po­si­teur. Et puis, la gra­vi­té, sou­dain, dans un décor d’une bana­li­té décon­cer­tante, inouïe et écla­tante comme un coup de canon dans une forêt tran­quille, sur­git pour nous rap­pe­ler que l’horreur n’est pas loin….sous un ciel qui « demeure entier » !

 

Le Ciel demeure entier

Mort des éphémùé­rides et bai­sars de velours
Les canons sont chan­gés aux ser­rures des portes
C’est égal main­te­nant
Le train m’attend à quai comme cour­sier trop sage

Je pos­sède l’arrogance des papillons
Je fais du NOSTOS une arme de conquête
LK’éclairage public inno­cente mes vers

Dans les gares,
Ils nous regardent comme des bes­tiaux
N’auront paq min déses­poir lorsque je des­cen­drai

Heureux d’être vivant

L’espace conti­nue de muti­ler le Temps

 

Rien à ajou­ter, car oui, l’espace conti­nue de muti­ler le temps.

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Carole Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne en 1966. Elle réside en région pari­sienne. Professeure de Lettres Modernes et Classiques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’Université Denis Diderot. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence. En 2016, La Choucroute alsa­cienne paraît aux Editions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  Editions La chienne Edith, 2018.

Parallèlement paraissent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., Le Littéraire, le Salon Littéraire, Décharge, Texture, Sitaudis, De l’art hel­vé­tique contem­po­rain. Elle publie des articles ou textes dans des revues papier telles que Libelle, L’Atelier de l’agneau, Décharge, Passage d’encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste.

Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et de nom­breuses notes de lec­ture et d’articles, publiés sur le site Recours au Poème.

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