Le Lieu-dit L’Ail des ours

Par |2021-05-22T12:07:28+02:00 21 mai 2021|Catégories : Albertine Benedetto, Critiques, Jacques Robinet, Sabine Péglion|

Les édi­tions L’Ail des ours est un Lieu-dit. Ce qui sup­pose qu’il s’y déploie de mul­ti­ples dimen­sions. Une pro­fondeur. Une ampli­tude. Tout ceci naît de la ren­con­tre, des ren­con­tres de la poésie et de l’in­ten­sité, autre, de la représen­ta­tion per­mise par les arts plastiques.

Ce partage d’e­space entre un artiste plas­ti­cien et un poète n’est pas pour autant quelque chose de rare. Nom­bre de recueils pro­posent d’établir une dialec­tique entre ces deux polar­ité d’ex­pres­sion artis­tique. Alors il est intéres­sant de s’in­ter­roger sur ce qui fait la par­tic­u­lar­ité de ces petits recueils pub­liés dans la Col­lec­tion Grand ours de Michel Fiévet. Une grave et grande question…

Je crois qu’il s’ag­it d’abord de qual­ité édi­to­ri­ale. Ces recueils de petit for­mat sont imprimés sur un papi­er épais, doux, dont le grain légère­ment pal­pa­ble offre épais­seur à l’ob­jet livre. Il y a ensuite la mise en page. Tout y est léger, c’est à dire aérien. Ceci façonne un écrin de papi­er qui per­met de recevoir comme un cadeau à chaque fois unique le con­tenu de la page, poèmes cen­trés dont la typogra­phie fine égraine de grandes let­tres noires en police Gara­mond 13, 11, 10 et 8, que ponctuent des pages où des œuvres de plas­ti­ciens scan­dant le rythme d’ap­pari­tion des poèmes. Un artiste et un poète se rencontrent.

Jacques Robi­net, Brèch­es, L’Ail des ours, col­lec­tion Grande ours / n°6, œuvres de l’artiste Renaud Alli­rand, La Roque d’An­théron, 2020, 65 pages, 8€.

Pour les vol­umes 6, 7 et 8, respec­tive­ment Jacques Robi­net et Renaud Alli­rand pour Brèch­es, Sabine Péglion auteure des poèmes et des œuvres plas­tiques pour Dans le vent de l’archipel, et Alber­tine Benedet­to avec encore Renaud Alli­rand cette fois-ci pour des encres, réu­nis pour le recueil Sous le signe des oiseaux.  

Que dire de ce petit vol­ume, Brèch­es, léger par la taille, mais épais, grave, grand, par le lan­gage et les quelques œuvres qui ponctuent l’ap­pari­tion des poèmes. Jacques Robi­net agence les mots avec cette ambi­tion partagée par les poètes : libér­er le lan­gage de ce car­can du sens, et ouvrir des hori­ons. Là celui de l’ex­is­tence, dans ce face à face de l’homme avec lui-même, dans une sorte de bilan, et en même temps d’é­tape, point d’orgue du par­cours avant d’emprunter une autre route.

On con­sent à n’être plus
que ce voyageur épuisé
d’avoir trop confondu
ses rêves et ses captures

Sous le cou­vert d’un arbre
on s’abandonne
au bruisse­ment de l’eau

Sans plus rien retenir.

Con­stats posés à mi chemin, et réflex­ions sur ce que peut être la vie, mag­nifiée par les mots, la poésie, écrire, qui afflue comme le sang régénère le corps.

 

La cham­bre s’éclaire
Pourquoi t’agites-tu 

Ecoute ton cœur qui bat

Les mots sont des colombes 
qui de l’in­fi­ni s’abreuvent

Laisse-les s’ébrouer
avant qu’ils ne s’évadent
dans la clarté de l’aube

Ne dérobe pas
la pous­sière des songes

 

Les pein­tures de Renaud Alli­rand représen­tent ces strates de vie, couche après couche, l’une dévoilant l’autre, dans un mag­ma col­oré et presque organique. Fouiller l’e­space, c’est ici ce que font poète et pein­tre, qui sem­blent unir leurs ten­ta­tives pour dévoil­er le sens, ultime, du silence et du blanc de la page.

 

Jacques Robi­net, Brèch­es, L’Ail des ours, col­lec­tion Grande ours / n°6, œuvres de l’artiste Renaud Alli­rand, La Roque d’An­théron, 2020, 65 pages, 8€, p. 19.

Le recueil de Sabine Péglion, accom­pa­g­né par les œuvres plas­tiques de la poète, est intéres­sant à dou­ble titre. D’abord parce que cette poésie qui joue avec l’e­space scrip­tur­al et les typogra­phies laisse entrevoir les nuances de bleu de l’océan grâce à ces mis­es en scènes des textes, qui pren­nent pour univers référen­tiel la mer. Champs lex­i­caux et iso­topies se con­juguent, et opèrent des va-et-vient entre des élé­ments biographiques, et des indi­ca­tions con­cer­nant les tra­ver­sées et l’His­toire. Des noms de lieux et le méta­lan­gage de la nav­i­ga­tion scan­dent les étapes topographiques, tan­dis que des épithètes vien­nent étay­er une métaphore, car ce voy­age est aus­si celui de l’être qui avance dans les dédales de l’ex­is­tence, que l’on devine par­fois âcre, par­fois ini­ti­a­tique, finale­ment, comme toute vie dès lors qu’elle est abor­dée en conscience. 

 

Du plus loin de la nuit
Eau si profonde
d’an­nées enfouies
Blessure muette

D’autres îles d’autres terres
Dérivent au gré des vagues

Il est des lieux qui nous hantent

 

Les toiles de l’artiste sont alors une mise en abîme de ces strates de vie, de lieux, de lec­tures aus­si, celles du poème, qui révèle sa puis­sance, mais jamais la même, à chaque lec­ture différente.

Sabine Péglion, Dans le vent de l’archipel, L’Ail des ours, collection 
Grande ours / n°7, œuvres de l’artiste, La Roque d’An­théron, 2020, 
59 pages, 8€.

Sabine Péglion, Dans le vent de l’archipel, L’Ail des ours, collection 
Grande ours / n°7, œuvres de l’artiste, La Roque d’An­théron, 2020, 
59 pages, 8€, p.25.

Alber­tine Benedet­to pour le numéro 8 de ces petits vol­umes, place sa poésie Sous le signe des oiseaux. Une gageure, que la poète relève vail­lam­ment tant le sujet porte de topos, tous plus usités les uns que les autres. Le plas­ti­cien qui accom­pa­gne ses textes est Renaud Alli­rand à nou­veau. Tous deux ont choisi une lit­téral­ité qui recèle cepen­dant bien des richess­es, et bien des habiletés pour abor­der cette thé­ma­tique chargée de déjà bien des voix. La qua­trième de cou­ver­ture évoque ceci :

 

Une fois encore 
revenir longer
les souvenirs
pour allonger
le temps

une fois encore
célébrer
la fleur et l’oiseau
en épou­sant la terre

une fois encore
la lumière
fut ce lâch­er de colombes sur la mer

 

C’est donc dans le sil­lage de ces prédécesseurs qu’est d’emblée placé le recueil. Le référen­tiel est une lignée diachronique assumée, mais jamais de manière gra­tu­ite. Le poème recèle l’énon­ci­a­tion de sa pro­pre exis­tence, et un tis­su iso­topique relayé par des choix par­a­dig­ma­tiques qui évo­quent l’écri­t­ure des­sine son pro­pre reflet.

 

Dans ce qui se dit
l’om­bre vacille
un peu

ain­si l’oiseau qui veille
tou­jours fait respir­er la nuit
d’une ponc­tu­a­tion grave
cou­sant le calme
sur la risée

N’est-ce pas le poème, qui brode le silence sur le chant du lan­gage ? De même le tracé du pinceau comme un acte de pure créa­tion est au cœur de cette mise en abyme de la créa­tion d’une créa­tion, de l’écri­t­ure d’une écri­t­ure, comme au cen­tre d’une nature d’où tout part, et où tout revient toujours.

Dans l’arabesque
dan­sée à par­tir du poignet
par pres­sions du pinceau
crissant sur l’étoffe
les doigts serrent
le roseau
tra­cent les envols
martins-pêcheurs
le soir au bord
des riv­ières sans nom
tout le bleu et le vert
de leurs ailes
éclairent le trait

Pour Abdal­lah Akar, calligraphe

Alber­tine Benedet­to, Sous le signe des oiseaux,
L’Ail des ours, col­lec­tion Grande ours / n°8, œuvres 
de l’artiste Renaud Alli­rand, La Roque d’An­théron, 2021, 
69 pages, 6€.

Alber­tine Benedet­to, Sous le signe des oiseaux,
L’Ail des ours, col­lec­tion Grande ours / n°8, œuvres 
de l’artiste Renaud Alli­rand, La Roque d’An­théron, 2021, 
69 pages, 6 €, p.27.

Il se passe bien des choses dans les pages des recueils parus chez L’Ail des ours. On met les arbres, le sable et la mer dans des poèmes, on ose con­vo­quer pour la énième fois le chant des oiseaux. Mais est-ce juste pour faire des livres ? Non, je dirai que juste­ment, c’est en cela que L’Ail des ours est un lieu-dit. Il se passe qu’af­fleure la matière du poème, son orig­ine et sa des­tinée, là où se con­juguent l’e­space et le trait, dans ce lieu-dit, L’Ail des ours. Ampli­tude. Profondeur.

Présentation de l’auteur

Albertine Benedetto

Alber­tine Benedet­to, vit et tra­vaille à Hyères depuis 1992. Ses poèmes ont paru en revue (Frich­es, Aujourd’hui Poèmes, Rehauts, …). Son pre­mier recueil, “Lus­tra­tio”, a été édité en 2001 sous le pseu­do­nyme d’Albertine Héraut. En 2018 elle reçoit le Prix Jean Fol­lain pour son recueil Le Présent des bêtes.

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

Albertine Benedetto, Vider les lieux

Sur la cou­ver­ture l’aquarelle d’Hélène Baumel, un chemin d’automne d’une tristesse envoû­tante, incite à la lec­ture de ce recueil ponc­tué d’autres lavis. Leurs ombres au brun sub­til se glis­sent, s’étalent et se diffusent […]

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Présentation de l’auteur

Sabine Péglion

Sabine Péglion est une poète française dont l’œu­vre est mar­quée par le voyage.

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Présentation de l’auteur

Jacques Robinet

Jacques Robi­net , né en 1937, vit à Paris. Il est psychanalyste.

Pub­li­ca­tions :  Veille le Silence (édi­tions St Ger­­main- des- Près, 1984 — épuisé)

En col­lab­o­ra­tion avec l’artiste pein­tre et graveur Renaud Alli­rand : Miroir d’om­bres (2000) et Traces (2013) —  Fron­tières de sable (2013) et Feux nomades (2015) ont été pub­liés par les Edi­tions la tête à l’en­vers à Méne­treuil ( 58330- Crux la Ville).

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

Chronique du veilleur (38) : Jacques Robinet

 Jacques Robi­net a pub­lié plusieurs livres de poèmes aux édi­tions La Tête à l’envers. En 2018, les édi­tions La Coopéra­tive ont fait paraître son réc­it auto­bi­ographique, Un si grand silence, boulever­sante évo­ca­tion de […]

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Carole Mesrobian

Car­ole Car­cil­lo Mes­ro­bian est poète, cri­tique lit­téraire, revuiste et per­formeuse. Elle pub­lie en 2012 Foulées désul­toires aux Edi­tions du Cygne, puis, en 2013, A Con­tre murailles aux Edi­tions du Lit­téraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sur­sis en con­séquence. En 2016, La Chou­croute alsa­ci­enne paraît aux Edi­tions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachd­jian par Van­i­na Pin­ter, Car­ole Car­ci­lo Mes­ro­bian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Flo­rence Laly, Chris­tine Tara­nov,  aux Edi­tions La chi­enne Edith. Elle est égale­ment l’au­teure d’Aper­ture du silence (2018) et Onto­genèse des bris (2019), chez PhB Edi­tions. Cette même année 2019 paraît A part l’élan, avec Jean-Jacques Tachd­jian, aux Edi­tions La Chi­enne, et Fem mal avec Wan­da Mihuleac, aux édi­tions Tran­signum ; en 2020 dans la col­lec­tion La Diag­o­nale de l’écrivain, Agence­ment du désert, paru chez Z4 édi­tions, et Octo­bre, un recueil écrit avec Alain Bris­si­aud paru chez PhB édi­tions. Elle par­ticipe aux antholo­gies Dehors (2016,Editions Janus), Appa­raître (2018, Terre à ciel) De l’hu­main pour les migrants (2018, Edi­tions Jacques Fla­mand) Esprit d’ar­bre, (2018, Edi­tions pourquoi viens-tu si tard), Le Chant du cygne, (2020, Edi­tions du cygne), Le Courage des vivants (2020, Jacques André édi­teur), Antholo­gie Dire oui (2020, Terre à ciel), Voix de femmes, antholo­gie de poésie fémi­nine con­tem­po­raine, (2020, Pli­may). Par­al­lèle­ment parais­sent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Cap­i­tal des mots, Poe­siemuz­icetc., Le Lit­téraire, le Salon Lit­téraire, Décharge, Tex­ture, Sitaud­is, De l’art helvé­tique con­tem­po­rain, Libelle, L’Atelier de l’ag­neau, Décharge, Pas­sage d’en­cres, Test n°17, Créa­tures , For­mules, Cahi­er de la rue Ven­tu­ra, Libr-cri­tique, Sitaud­is, Créa­tures, Gare Mar­itime, Chroniques du ça et là, La vie man­i­feste, Fran­copo­lis, Poésie pre­mière, L’Intranquille., le Ven­tre et l’or­eille, Point con­tem­po­rain. Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Bris­si­aud, et des pré­faces de Mémoire vive des replis de Mar­i­lyne Bertonci­ni et de Femme con­serve de Bluma Finkel­stein. Auprès de Mar­i­lyne bertonci­ni elle co-dirige la revue de poésie en ligne Recours au poème depuis 2016. Elle est secré­taire générale des édi­tions Tran­signum dirigées par Wan­da Mihuleac.
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