Sur la cou­ver­ture l’aquarelle d’Hélène Baumel, un chemin d’automne d’une tristesse envoû­tante, incite à la lec­ture de ce recueil ponc­tué d’autres lavis. Leurs ombres au brun sub­til se glis­sent, s’étalent et se dif­fusent en tach­es d’un orange ambré.

Vider les lieux est un titre rude et imprévu. Une injonc­tion qui aurait pu se ter­min­er par un point d’exclamation (!)? Un con­stat qui aurait pu se ter­min­er par des points de sus­pen­sion (…)? Une métaphore qui aurait pu…Mystère. Recevoir l’ouvrage le jour même du décès d’une amie d’adolescence1 lui a don­né une portée imprévue : il s’est fait l’écho d’une évo­ca­tion libre et autre de la mort.

Pour Alber­tine Benedet­to, cette mort est si proche qu’elle har­cèle jusqu’à nos pro­pres mots : « Le monde est habité par les mots – il suf­fit d’enlever le R de mort ». Nous devenons des sur­vivants, dont «  les mots » désor­mais pri­or­i­taires jon­g­lent, fab­riquent et rap­pel­lent l’histoire des absents2.

Alber­tine Benedet­to, Vider les
lieux
, Ed. Al Man­ar, 2019, 16€

Il nous faut « con­duire le deuil / en pro­ces­sion de mots », à « nos aimés ».  Que devient ce cha­grin a pos­te­ri­ori, « toutes ces vies / en forme de réc­its / sur des car­nets / illis­i­bles » ? A décrypter donc. Les objets posthumes – cad sans pro­prié­taire — devenus por­teurs d’un sens libéré, pro­posent alors « un labyrinthe de signes / où s’égarer ». L’histoire de ces « meubles déchus » se con­tin­uera sans eux en ce « tombeau léger / des mots arrangés d’un poème ».  Les ani­maux domes­tiques rescapés devi­en­nent aus­si la proie de nos expres­sions et de notre vocab­u­laire. Même  « le mot cheval souf­fle douce­ment sur un pré / à la sai­son incer­taine », en quelque sorte évadé du vrai corps de l’animal. Autant de ter­mes qui sont « comme des cail­loux / pour retrou­ver le chemin / de la cham­bre où dor­maient les par­ents ». Des cail­loux — repères et sou­venirs — que suit la Petite Poucette poétesse. Pour preuve, son ouvrage à la poésie déli­cate est ryth­mé selon le découpage tri­par­tite de sa pen­sée en deuil : « Lieux, Reliques, Je suis là ». Un découpage ras­sur­ant sans doute car il est un itinéraire pos­si­ble à tra­vers la mort, à tra­vers l’expérience de la dis­pari­tion, donc à tra­vers le ou la défunt.e.  Un voy­age dans le lan­gage que l’autrice pro­pose pour­tant sans la moin­dre ponc­tu­a­tion, comme une lente coulée de sen­ti­ments et d’observations.

Il faut bien com­mencer quelque part ce voy­age si par­ti­c­uli­er. Alber­tine Benedet­to s’ancre d’abord en ce « lieu » où vécut et/où mou­rut le dis­paru. Qu’en reste-t-il ?  L’acte de se per­dre ensuite dans une « ville des morts », ces cat­a­combes, lieu col­lec­tif de deuils indi­vidu­els. Là, les vivants cherchent sous la terre « comme un avant-goût des ténèbres / comme un mode d’emploi / ou quoi ?».

Les habi­ta­tions sont égale­ment des lieux dans le lieu où se cherchent des traces infimes : Les « maisons / à l’heure du tri / sat­urées de choses / des petits riens ». Elles sont d’une banal­ité exem­plaire : « La mai­son aux yeux clos/ que rien ne dis­tingue d’une autre ».  Néan­moins des ves­tiges demeurent à l’intérieur, « des pacotilles de sou­venirs / ces nids à pous­sière ». Elles cap­turent les vécus enfan­tins de ce temps d’avant : « Tou­jours l’enfance bon­dit / de pierre en pierre dans le lit du tor­rent ». Un vécu de nos­tal­gie qui con­duit à l’avenir de sépa­ra­tion d’avec sa pro­pre enfance: « les draps envelop­pent les restes / de l’enfance qui fini­ra ». La dis­pari­tion engen­dr­era le départ de la mai­son après un grand ménage : « Bien enc­los dans leurs cham­bres, les morts s’étonnent en novembre ».

Avec la présence des « reliques », un autre temps poé­tique survient. Tous les objets pren­nent un autre sens. Ils ont d’abord été une pro­tec­tion ras­sur­ante : « Etre dans ses meubles /comme être dans sa peau ». Ils sont ensuite engloutis dans le tour­bil­lon de la mort. Ain­si les « meubles déchus/en bout de succession/ désossés / plus que morceaux de bois ». Lais­sés en tas sur le trot­toir, ils par­ticipent au « tombeau ». Il con­vien­dra ensuite de recon­naître la présence de l’être endeuil­lé (par­tie Je suis là), por­teur de ces « mots tombés du tri­cot de la vie ».

Au fil de ces pages, partout, des « ombres » se glis­sent, com­posant secrète­ment un cer­tain monde par­al­lèle, fluc­tu­ant et fugace. Par­fois réelles, par­fois fig­urées. Nées en tout cas de la lumière qui éclaire l’opacité du défunt et du décès. Des choses d’abord : objet, arbre, nuage…  Ain­si « l’ombre d’un rabot / sur la planche équar­rie », qui va se « fon­dre dans une autre ombre / un autre silence ». Ain­si  «  la lumière échap­pée de l’ombre d’un tilleul » qui laisse apercevoir les bal­ançoires du jardin. Ain­si « on ne voit que des ombres / pas­santes sur le pré / des nuages flot­tent » : elles ren­voient  aux ombrelles de couleur vive dont les « sil­hou­ettes » sont « découpées dans l’ombre des murs ».

Ombre des sou­venirs per­son­nels ensuite …Ain­si l’« ombre sur le drap »  où git la mémoire de jeux d’enfance avant de se trans­former en linceul. Ain­si  « avec l’ombre de nos mains /nous nous toucherons encore ». Ombres de soi-même et du vivant, « avant de revenir /errer  dans nos ombres pâles/ igno­rant de quelle déchirure nous sommes faits ». Mais toutes con­duisent à l’ombre des morts et de leurs traces fan­toma­tiques : « leurs ombres s’étirent se remuent / flot­tent en vapeur douce/au-dessus des mar­bres luisants ». D’évidence toutes ces ombres ont « un cœur », un seul, celui de la poétesse.

Les mots effleurent les moments du deuil qui, recon­nais­sons-le, sont  ici séparés par com­mod­ité, juste pour par­venir à penser la mort impens­able. S’ils con­duisent tous à ce « Je » qui réca­pit­ule le vécu de la sépa­ra­tion, un tel vécu est déjà présent dans le lieu et dans les reliques. Cette poétesse vit en out­re sur  deux niveaux, lors de voy­ages bien réels qui rap­pel­lent aus­si la mort. Une super­po­si­tion qui fait ressur­gir ça et là la mémoire du deuil et de la mort en d’autres lieux  (Cat­a­combes San Cal­lis­to, Vil­la Adri­ana, Via Appia en Ital­ie). Une super­po­si­tion qui ren­voie aus­si à un poète con­tem­po­rain, James Sacré. Autant de strates de soi qui coulent et s’écoulent vers l’affirmation de la vie, vers le Je suis là. Autre façon d’annoncer que nous sommes là aussi !

Notes

(1) Cather­ine Grup­per qui défendit tant de caus­es justes du MRAP à la libéra­tion de Mumia.

(2) Le pein­tre Michel Jul­liard m’écrira en écho à cette dis­pari­tion : « Les ami(e)s ne par­tent jamais tout à fait, tant que leurs ami(e)s pensent à eux, ils sont juste un peu absents ».

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Jane Hervé

Jour­nal­iste aux Nou­velles Lit­téraires, auteure de La femme de lune (édi­tions Gal­li­mard), Née du chaos, et Le soleil ivre  (édi­tions du Guet­teur). Co-auteure de  La femme tatouée et de Neige d’amour avec le pein­tre Michel Jul­liard et co-auteure de pièces de théâtre : La légende de Guritha, femme viking et de Guritha, le retour avec Danièle Saint-Bois. janeherve@free.fr — voir aus­si : http://leguedelange.over-blog.com/