> Jean Fanchette, L’île équinoxe

Jean Fanchette, L’île équinoxe

Par |2018-07-11T12:31:27+00:00 5 juillet 2018|Catégories : Critiques, Jane Hervé|

Les poèmes de Jean Fanchette, réunis sur cette « île » nom­mée Equinoxe ou située à l’équinoxe,  nous entraînent au fil de leur dérive. Le poète capte-t-il  la brû­lure zéni­thale du soleil au-des­sus de l’équateur ? Frôle-t-il ce moment par­ti­cu­lier d’un jour qui dure autant que la nuit ? L’ordre poé­tique de son recueil est presque chro­no­lo­gique : d’Osmoses (1954) jusqu’à la Mémoire de la saxi­frage (1991), en pas­sant par Archipel, Identités pro­vi­soires, etc.

Jean Fanchette, L’île équi­noxe, Poésie, Préface J.M.G. Le Clezio,
Postface Michel Deguy, 2016.

Chaque éva­sion du cœur et de l’âme, ,  convoque ponc­tuel­le­ment ses ami(e)s (de Lawrence Durrell à Danièle Saint-Bois) et s’inscrit en un lieu d’errance pré­ci­sé ou décrit (fleuve Congo, Tanzanie, Flandres, Grèce, Belgique, Paris, etc.). L’ensemble est dédié à son épouse Martine.

En chaque écrit se déposent les bribes de cette nos­tal­gie d’exil1qui fut sienne. Un iti­né­raire sou­vent autom­nal dont l’exploration, loin de se figer sur ce qui est décou­vert, ouvre le monde en éven­tail. Réinventons-le à notre tour.

 « Arpenteur du vide » tel qu’il se pressent être dans son der­nier poème, le poète est por­té par un « visage qu’habite le ver­tige ». Né du « silence d’eau » lors de son entrée en poé­sie, il est ensuite ryth­mé de « copeaux de silence » et situé  en une « savane de silence, immo­bile en plein vent », non loin du « silence ouvra­gé de la mer ». Un tel silence lui est une parole à décryp­ter avec nos incer­ti­tudes et par­tia­li­tés. Cet homme de l’île Maurice est cer­né par une mer qui sug­gère toutes les ima­gi­naires, un vent qui nour­rit tous les rêves et un exil qui hante tous ses ins­tants poé­tiques.

La mer d’abord. Un « geste d’eau » y fait « naître, vivre et mou­rir ». Cette mer lui est une « litur­gie chu­cho­tée » avec des « bri­sures du chant de mer ancienne ».  « Sommeilleuse », elle mur­mure aus­si les souf­frances de ces hommes qui avaient « erré jusqu’au bout de la nuit, per­du jusqu’au sel de leurs larmes » (c’est à dire les esclaves ou les bagnards de Venus de mer). Même le poème – mari­time à sa façon – finit par se bri­ser quelque part « en den­telles d’écume ».

Le vent mul­tiple ensuite souffle par­tout dans ses textes « en plein vent ». Il « fouille » le che­min et « brouille » les plus « secrètes géo­gra­phies ». Parfois un lieu : la cha­pelle de Roubignac, un lieu, est « ven­teuse ». Parfois des sons ; les voyelles du nom de sa fille – Frédérique – sont « man­gées de vent ».

L’exil enfin et tou­jours, hante son esprit au point de le défi­nir et de le pla­cer par­tout en état d’extériorité à lui-même, d’être un « exil qui n’est pas dans l’exil » (in Exils). Cet entre-deux, qui n’est pour­tant pas un nulle part,  se résume en un « Je ne suis pas d’ici, je ne suis plus d’Ailleurs ». Telle est son « enfance d’exil morte sans sépul­ture » (in La litur­gie d’écume). Dans son espace,  le « grand ciel mauve » est « atte­lé à l’exil », engen­drant ain­si un « ciel des exils » (in Hier la mer..). Néanmoins cet exil, par­mi mille exils, peut par­fois être « de neige » (in Mémoire).

Paul Gauguin, Bord de mer, Martinique.

Fait de dépay­se­ment et d’expatriation, il féconde aus­si son ouvrage et sa pen­sée : le poète « engerme son exil » (néo­lo­gisme, in Rivière). Et sou­dain, Jean Fanchette recon­nait la vio­lence de sa propre his­toire : « J’ai renié l’âme des îles ». 

Voila  qui ren­voie à notre exil inté­rieur,  tout autre, au fond d’un esprit et d’un cœur qui l’ignorent trop sou­vent.


Notes

  1. Exil, Ex-îles, com­men­te­ra Michel Deguy[]

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Jane Hervé

Journaliste aux Nouvelles Littéraires, auteure de La femme de lune (édi­tions Gallimard), Née du chaos, et Le soleil ivre  (édi­tions du Guetteur).

Co-auteure de  La femme tatouée et de Neige d’amour avec le peintre Michel Julliard et co-auteure de pièces de théâtre : La légende de Guritha, femme viking et de Guritha, le retour avec Danièle Saint-Bois.

janeherve@​free.​fr

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