> Jacques Demarcq, Suite Apollinaire

Jacques Demarcq, Suite Apollinaire

Par | 2017-12-27T20:45:28+00:00 22 novembre 2017|Catégories : Critiques, Jacques Demarcq|

 Harpo, le har­piste des Marx Brothers, sort des replis de son large man­teau des choses impro­bables : gamelle, tou­tou, et même cuisse-mol­let de man­ne­quin. Autant d’objets aléa­toires sou­vent dési­gnés par l’index bran­di – vers le pia­no ou sur la harpe – du plus célèbre muet du ciné­ma amé­ri­cain.  Non, cette Suite Apollinaire n’a rien à voir avec lui. Et pour­tant, cher­chons quand même la petite bête...

En consul­tant le pré­sent opus­cule, l’éditeur Plaine Page offi­cie déjà à 83670 Barjols (et non Barjot,  c’est de l’humour si facile qu’il n’en est même pas !). Rien à voir avec Harpo, Madame la com­men­ta­trice, il y a erreur d’article ou d’opusculeBon, repre­nons. L’auteur Jacques Demarcq cir­cule appa­rem­ment au Sénégal (dont il remer­cie au pas­sage ses amis logeurs). Là, il agré­mente la poé­sie de sculp­tures de vola­tiles afri­cains et/​ou la déploie en zig­zags cal­li­gram­més, tant et si bien que Guillaume Apollinaire, qui pro­dui­sit le pre­mier « 1 tout petit oiseau », semble avoir fait des petits, de page en page.

 

Jacques Demarcq, Suite Apollinaire, Ed. Plaine page, Calepins, 32 pages, 10€

Jacques Demarcq, Suite Apollinaire, Ed. Plaine page, Calepins, 32 pages, 10€

Toujours rien à voir avec Harpo qui n’a jamais sor­ti de din­don ni de cal­li­gramme de sa poche ! Continuons donc notre périple de lec­trice obses­sion­nelle. Le poète-tra­duc­teur J. Demarcq est connu pour adu­ler les zozios dont il imite le chant ou la forme avec convic­tion.  Approcherions-nous donc d’Harpo par la musique ou la faune ? Qui sait ? Est-ce un cul-de-sac men­tal ? Les « figures aviaires » sculp­tées et/​ou écrites pro­po­sées dans l’ouvrage pro­viennent des eth­nies yaka,  senou­fo, baga, bwa­ba, auquel s’ajoutent des ver­sions (eth­ni­ci­sées?!) de Picasso (sa gui­tare), Delaunay Madame et Monsieur (ses roues et sa tour Eiffel), Calder (ses mobiles), Viallat (son hari­cot style caca­huète) et même Arp – enfin – ce qui m’autorise  déjà – ouf – à par­ler d’une démarche har­pol­li­naire, autre­ment dit qui n’a rien de linéaire !

En pio­chant dans les poches de ce recueil har­pol­li­nai­rien, on découvre les « idéo­grammes lyriques et colo­rés», autant de poèmes gra­phiques réac­ti­vés ou réin­ven­tés par l’auteur avec une pré­ci­sion redou­table : chaque com­po­si­tion et source d’inspiration – sculp­ture, assem­blage et/​ou poème – est détaillée dans les « notes » avec sa double source d’inspiration (des lettres et des formes). Piochons donc ici ou là selon une pioche far­fe­lue et éventuellement…surréaliste.

Sur le plan de la typo­gra­phie ludique : tan­tôt le O d’un mot gros­sit au fil de la ligne et de la phrase ; tan­tôt le O  – encore lui – encercle le mot auquel il appar­tient (« P ussent » est entou­ré par un O qu’il convient de repla­cer entre le P et le U si on veut suivre sérieu­se­ment la lec­ture : « poussent ») ; tan­tôt le C capri­cieux  et fla­gor­neur se dédouble, détriple ( !), déqua­druple ( !)  et déquin­tuple (!) tou­jours sur la même ligne du poème ; tan­tôt le corps (cad la taille) d’un même mot se met à ondoyer, gon­flant et dégon­flant sur la même ligne (« sor­cier », « s’inquiète ») ;  tan­tôt le X ou le Z tra­cés avec une épée à la Zorro ont un corps géant « X, Z » défiant la rigueur typo ; tan­tôt les lettres d’un même mot dis­pa­raissent sur la page (« silen­cieux ») comme un son qui s’éloigne ; tan­tôt… tan­tôt !!!!

Sur les jeux gra­phiques, les poèmes – ins­pi­rés sur­tout par Guillaume – prennent la forme par­fois d’un visage ailé  bwa­ba (Burkina) ; par­fois de queue d’un oiseau baga (Guinée). Parfois la forme de mobiles de Calder, artiste ayant le grand pri­vi­lège de dis­po­ser d’un mobile « bis » cal­li­gram­mant sa propre tra­duc­tion, (the cal­der poem hangs by a thread…). Seules les deux der­nières lignes ne sont pour­tant pas tra­duites, sans doute à cause de l’évocation de Joséphine Baker ! Parfois la forme d’une tour Eiffel à la Robert Delaunay, cet « échas­sier haut bec en l’air de 300m »,  dont « Gui vou­lait faire/​un appoème de cet/​ oiseau qui n’a qu’une aile ». Parfois… par­fois. !!!!

Sur le plan oral,  les mots jouent subrep­ti­ce­ment avec leurs sono­ri­tés par­fois sim­ple­ment dépla­cées : les « papas triotes », la « future gérée nation », le « manioc des maniaques », l’oiseau-rire. Ils gri­gnotent par­fois leurs propres syl­labes comme des sou­ris (« sroud­jou­riii »), quitte même à deve­nir « muet(s) » comme le « zin­zin du muez­zin ». Attention, ce der­nier mot a la chance d’être tra­duit-écrit en consonnes arabes – m, ou, z, n 1 – sans res­pec­ter tou­te­fois la cou­tume d’écrire de droite à gauche. Les mots voient  enfin « à la télé des mil­lions de vieilles pies VIP (lire vi-aye-pi) ou pigeons qui prient épris de paix au prix » !

Qui donc a écrit  ce recueil dans un monde où les « oiseaux portent des bobines de bois » ? Harpo le bran­qui­gnole ?  Ce « ber­ger des nuages » qui s’écrie : « j’ai poli mes plâtres de frô­le­ments d’ailes par-des­sus la forêt » et appré­cie « le galop sou­dain des étoiles » ? Que fait-il ? « A l’oiseau du bénin tu deman­dais de te sculp­ter une pro­fonde sta­tue en rien comme est la poé­sie ». Que pense-t-il ? « Personne ne peut me prou­ver que je ne suis pas un aigle ». Personne ne prou­ve­ra non plus que ce texte n’est pas un com­men­taire.

Bon, je m’en sorsHarpo est quand même sor­ti du cha­peau avant la fin de la notule. Au for­ceps ?  De fait,  quelle chance d’avoir ten­té d’harpollinariser ce cher Guillaume et son bric à brac sau­gre­nu. Autrement dit, de n’avoir pas appro­fon­di le  mot d’esprit qui me titillait le cer­ve­let : trou­ver tout ce qui aurait pu être apo­mil­lon­naire 2 dans cette Suite Apollinaire ! Avec un tel mot-valise, je serai encore à l’ouvrage ! J’ai aus­si échap­pé à l’apolignehoraire ou à l’aponoraire ou… Nul n’ayant uni­ver­sel­le­ment rai­son (ni Guillaume, ni Pablo, ni Robert, ni Sonia, ni Jean, ni Jacques,…) et tous ayant pro­ba­ble­ment tort, je peux appo­ser ma signa­ture sans hési­ta­tion.


Notes

  1. Mais je ne peux les repro­duire même si je les aie véri­fiées.[]
  2. dixit famil­lion­naire dans Le mot d’esprit et ses rap­ports avec l’inconscient.[]

mm

Jane Hervé

Journaliste aux Nouvelles Littéraires, auteure de La femme de lune (édi­tions Gallimard), Née du chaos, et Le soleil ivre  (édi­tions du Guetteur).

Co-auteure de  La femme tatouée et de Neige d’amour avec le peintre Michel Julliard et co-auteure de pièces de théâtre : La légende de Guritha, femme viking et de Guritha, le retour avec Danièle Saint-Bois.

janeherve@​free.​fr

Sommaires