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Dissonances – Le Nu

Par | 2018-02-04T16:04:32+00:00 30 septembre 2017|Catégories : Revue des revues|

Voici une revue qui  tombe des mains. Je la ramasse. Elle retombe. Je tourne trois pages…Cela devient un jeu. Par où com­men­cer ?

Dissonance est par­fai­te­ment déran­geante, idéa­le­ment déca­lée. Cela  réjouit d’être enfin poé­ti­que­ment déran­gée, sans se lais­ser pour autant reca­ler en lec­ture. Entre les opus­cules d’un sérieux inexo­rable, conçus- rédi­gés-et-lus par des gens au sérieux  inoxy­dable qui par­ti­cipent au grand fatras infor­ma­tif et par­fois poé­tique, cette Dissonance là paraît une excep­tion donc un pri­vi­lège. Ni plus, ni moins. Elle se joue des codes depuis 33 numé­ros. Il nous faut quand même  apprendre à la… déco­der.  Osons ?

L’édito d’une exem­plaire dis­cré­tion (de Jean-Marc  Flapp, en haut de la page 2)  esquisse et ébauche les inévi­tables dévoi­le­ments du thème « Nu ». De fait « nu », c’est ni Le nu, ni La nudi­té, mais la liber­té du sty­lo. Attention de ne pas le confondre avec  les thèmes proches pré­cé­dem­ment choi­sis – comme Le vide et La peau… Nu, c’est nu,  l’état brut de l’art et de la chair. Pas nunuche du tout !  Dans ce bazar – le mot  qui n’est pas mépri­sant  en révèle la richesse conte­nue – du nu de hasard, on trou­ve­ra du cul sous forme l’ « haÏcul » (Marc Benetto) ; on trou­ve­ra de  la mise à nu par deux auteures dont l’une (Béatrice Machet)  désha­bille car­ré­ment  l’alphabet, tan­dis que l’autre (Ingrid S. Kim) effeuille, elle, la langue (et ses « mots-tapins en résille ») ; on trou­ve­ra aus­si du vieux sous forme de « encore belle » (toi­let­tage de vieille dame de la mar­quise de Carabas) ; on trou­ve­ra…. Qui dit mieux ?

Dissonances, Nu, Eté 2017, revue plu­ri­dis­ci­pli­naire à but non objec­tif, 5€.

Ainsi donc, une porte d’entrée s’est ouverte à ce fou­tu « Nu » qui ne l’est en rien, car il est fait de  sur­prises essai­mant de rubrique en rubrique. Des sur­prises ran­gées selon deux par­ties (créa­tion et cri­tique), dont la pre­mière pos­sède une apo­théose créa­tive (la carte blanche), tan­dis que la seconde accouche de quatre sous-par­ties cri­tiques (dis­sec­tion, dis­jonc­tion, dis­si­dences, digres­sion). Des sur­prises qui  ne peuvent pas ne pas en être : le pro­jet édi­to­rial marque une volon­té démo­cra­tique basée sur l’idée que « tous les auteurs ont la même chance de se faire publier ». Pour ce faire et pour obte­nir le pré­cieux visa de publi­ca­tion, les textes reçus sont  pure­ment et sim­ple­ment « ano­ny­més » quels qu’ils soient (issus de col­la­bo­ra­teurs ou d’auteurs autres) avant d’être sélec­tion­nés par l’équipe édi­to­riale.

La  dis­sec­tion dis­so­nante – presque ento­mo­lo­gique – a choi­si le poète Philippe Jaffeux (pas le délé­gué phar­ma­ceu­tique, son double ?,  qui plas­tronne  sur Internet).  Il faut bien s’arrêter quelque part, être injuste en pio­chant dans un ouvrage col­lec­tif, en rai­son des limites de toute lec­ture ou la fini­tude d’une recen­sion-notule-cri­tique de livre. C’est lui que je choi­sis parce qu’il a  choi­si  pour épi­taphe un point d’exclamation ( ?), parce qu’il appré­cie les « ques­tions sans réponse » et que toute ques­tion – jus­te­ment – contient déjà sa propre réponse (dont  la ques­tion cru­ciale «  Qu’est-ce que la poé­sie ? » et – enfin – parce qu’il attend des autres qu’ils ne soient plus « des autres ».  Sa pho­to – est-ce lui ? – en gamin per­plexe n’a même  pas de besoin d’être légen­dée (« petit ») car il n’a rien d’un vieillard caco­chyme.

La dis­jonc­tion (cri­tique) est para­doxa­le­ment une conjonc­tion (aye, tant pis) :  un haro en quatre temps qui tombe sur le pale­tot du sieur Michel Houellebecq.

La dis­per­sion pro­pose un flo­pée de cita­tions tous azi­muts qui s’égarent : à  nu dans les nues, sur une double page,  de Quignard à Barrico en pas­sant par Foucault et en venant de…. Musset.

Tiens, la dis­tinc­tion, à ne pas oublier : les élus publiés dans la revue peuvent, par rico­chet, élire un film, un disque et un livre de leur choix. Mon élu  à moi sera Lambert Schlechter (Montaigne-Truffaut-Glenn Gould) !

Question dis­tri­bu­tion, la revue Dissonance donne au lec­teur et à la lec­trice une envie : se rendre au bis­trot La route du sel qui, à Ingrandes- sur-Loire, la pro­pose en vente.

Quelques ques­tions néan­moins (la mala­die de la phi­lo­sophe) ? « ?? » Je case déjà mes deux points d’interrogation, à l’espagnole. Question 1. Est-ce par ce qu’un des écrits qui com­mence  chaque ali­néa par des points de sus­pen­sion mis de sur­croît entre paren­thèses  dépasse la contrainte  de 9 000 signes ? Ou l’auteur Henri Clerc  a-t-il  sim­ple­ment pro­po­sé un texte  pour­vu de cette logique der­ri­dienne ? Question 2. L’œuvre de Laure Missir, Madame Image, concré­tise-t-elle les phan­tasmes de Ducasse Isodore, à savoir la ren­contre for­tuite sur une table à dis­sec­tion d’une machine à coudre et d’un para­pluie ? Celle qui fait « dérailler le déjà vu », fera-t-elle désor­mais dérailler le déjà nu ?

Bref, toute la revue est un appel du pied expé­ri­men­tal, rédi­gé par­fois sur une vieille Remington (typo) que cer­tains auteurs d’époque (les­quels ? il y en a tant) n’auraient  pas renié. Bref  (autre bref plus bref), cette revue non conforme est du vrai poil à grat­ter et ça me plaît.

 

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Jane Hervé

Journaliste aux Nouvelles Littéraires, auteure de La femme de lune (édi­tions Gallimard), Née du chaos, et Le soleil ivre  (édi­tions du Guetteur).

Co-auteure de  La femme tatouée et de Neige d’amour avec le peintre Michel Julliard et co-auteure de pièces de théâtre : La légende de Guritha, femme viking et de Guritha, le retour avec Danièle Saint-Bois.

janeherve@​free.​fr

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