> Bernard Fournier, Lire les rivières, précédé de La rivière des parfums

Bernard Fournier, Lire les rivières, précédé de La rivière des parfums

Par |2017-12-27T20:55:00+00:00 22 novembre 2017|Catégories : Bernard Fournier, Critiques|

 ll faut appri­voi­ser le poème, le lire, le relire, faire une pause, le reprendre, le relire peut-être à voix haute, s’arrêter. Le même poème n’est jamais le même, comme le lec­teur emporté.e par son propre che­mi­ne­ment. Un livre de poèmes ne se livre pas, mais attend patiem­ment d’être déli­vré de sa gangue, telle une pépite enfouie au cœur des pages. Ainsi en est-il de ces « rivières » qui coulent et s’écoulent dans la pen­sée de Bernard Fournier. Que sont-elles ? Qui sont-elles ? Selon le titre de l’opuscule, elles sont à « lire » (sen­ti­ment glo­bal décou­pé en par­celles : « en barque, tra­ver­sée inau­gu­rale, galets, rivières »),  après avoir cap­té ou géné­ré des « par­fums » (expé­rience plus spé­ci­fique). Le double  titre men­tionne qu’un de ces ensembles « pré­cède » l’autre, lais­sant le lec­teur dubi­ta­tif. Y a-t-il un ordre/​désordre de lec­ture ou de créa­tion ? De la rivière à la mer, com­mence-t-on à lire l’onde ou l’écume ?

Notre regard libre se pro­mène sur les mots, puis se laisse enva­hir au gré de ses rêve­ries. Il glisse sur de douces alli­té­ra­tions tout en flui­di­té : « effluves du fleuve (p.10), fleurs de fleuve » (p., 26), sur mes rêves, sur mes rives » (p.78) qui s’immergent dans ce flux de mots. Elles s’entrechoquent  par­fois en « eaux tumultueuses,/têtues,tueuses » ou jouent en toute dis­cré­tion du « lot et lit » ou du « sable des sai­sons ». Le lec­teur s’abandonne aux « fri­se­lis », heurte les galets,  por­té par une gabare jusqu’à se décou­vrir un « corps qui se fait barque » (36).

Bernard FOURNIER, Lire les rivières, précédé de La rivière des parfums, Editions Aspect*, Collection Folium, 2017, 14€.

Bernard FOURNIER, Lire les rivières, pré­cé­dé de La rivière des par­fums, Editions Aspect*, Collection Folium, 2017, 14€.

 La beau­té déployée d’une rivière révèle-t-elle autre chose qu’elle-même ? Ici la rivière est une femme avec un « sou­rire » dont les rives sont « des lèvres ». Son corps s’allonge, ses jambes sont lui­santes, son ventre res­plen­dit. Elle bruit, res­pire, se gonfle ou « parle à la mer ». Cette femme s’incarne à trois reprises en une dis­crète Ophélie ou en celle « qui dépose » ou « lâche une fleur de papier ». Elle devient même « sage comme un enfant ». Or cette eau méta­mor­phique se trans­forme  aus­si en écho, en sou­hait, en mémoire enfin selon l’errance d’un ima­gi­naire aqua­tique. Cependant la rivière ne sau­rait exis­ter sans la mer qu’elle va rejoindre. Une mer « ogre et vorace qui englou­tit tous les fleuves » ou un océan qui avale les rivières « sans les connaître ». Il advient néan­moins qu’un dia­logue inso­lite s’instaure entre ces puis­sances liquides : ain­si la rivière « dit tout à la mer » ou les fleuves « croient à la mer ».

Le Je du poète s’offre volon­tiers une place sym­bo­lique pri­vi­lé­giée : « je suis le nau­to­nier des monstres », mais il se défi­nit plu­tôt comme réa­liste : « j’ai vu cette main, je main­tiens le cap, je regarde et j’ai peur, j’entends le pas­seur,  je rêve d’une barque ». Il hale en quelque sorte le lec­teur vers le « je » éblouis­sant du « je tremble, moi aus­si de la beau­té du monde ». Le poète, celui qui a « soif de tous les mots du monde » se découvre alors face à ce monde-là : «  j’ai appris l’univers », émer­geant d’une barque du soleil. Rivières, eaux et fleuve lui sont des eaux de jou­vence, une façon d’oublier l’eau létale du Léthé. Au terme de l’ouvrage, Bernard Fournier invite, avec la même sen­suelle dou­ceur, à oublier « les fron­tières » et à retrou­ver la val­lée dont la pierre et le soleil sont pro­té­gés des vents et des haines.

 Certes ma lec­ture poé­tique reste aus­si inache­vée et incer­taine que l’est – par essence – le moindre poème. Elle s’autorise même un ave­nir de lec­ture où d’autres ten­dances trans­pa­raî­tront. Au demeu­rant, le recueil le sug­gère sans en avoir l’air : la fleur est « un espoir ».

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Jane Hervé

Journaliste aux Nouvelles Littéraires, auteure de La femme de lune (édi­tions Gallimard), Née du chaos, et Le soleil ivre  (édi­tions du Guetteur).

Co-auteure de  La femme tatouée et de Neige d’amour avec le peintre Michel Julliard et co-auteure de pièces de théâtre : La légende de Guritha, femme viking et de Guritha, le retour avec Danièle Saint-Bois.

janeherve@​free.​fr

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