ll faut apprivois­er le poème, le lire, le relire, faire une pause, le repren­dre, le relire peut-être à voix haute, s’arrêter. Le même poème n’est jamais le même, comme le lecteur emporté.e par son pro­pre chem­ine­ment. Un livre de poèmes ne se livre pas, mais attend patiem­ment d’être délivré de sa gangue, telle une pépite enfouie au cœur des pages. Ain­si en est-il de ces « riv­ières » qui coulent et s’écoulent dans la pen­sée de Bernard Fournier. Que sont-elles ? Qui sont-elles ? Selon le titre de l’opuscule, elles sont à « lire » (sen­ti­ment glob­al découpé en par­celles : « en bar­que, tra­ver­sée inau­gu­rale, galets, riv­ières »),  après avoir cap­té ou généré des « par­fums » (expéri­ence plus spé­ci­fique). Le dou­ble  titre men­tionne qu’un de ces ensem­bles « précède » l’autre, lais­sant le lecteur dubi­tatif. Y a‑t-il un ordre/désordre de lec­ture ou de créa­tion? De la riv­ière à la mer, com­mence-t-on à lire l’onde ou l’écume ?

Notre regard libre se promène sur les mots, puis se laisse envahir au gré de ses rêver­ies. Il glisse sur de douces allitéra­tions tout en flu­id­ité : « effluves du fleuve (p.10), fleurs de fleuve » (p., 26), sur mes rêves, sur mes rives » (p.78) qui s’immergent dans ce flux de mots. Elles s’entrechoquent  par­fois en « eaux tumultueuses,/têtues,tueuses » ou jouent en toute dis­cré­tion du « lot et lit » ou du « sable des saisons ». Le lecteur s’abandonne aux « friselis », heurte les galets,  porté par une gabare jusqu’à se décou­vrir un « corps qui se fait bar­que » (36).

Bernard FOURNIER, Lire les rivières, précédé de La rivière des parfums, Editions Aspect*, Collection Folium, 2017, 14€.

Bernard FOURNIER, Lire les riv­ières, précédé de La riv­ière des par­fums, Edi­tions Aspect*, Col­lec­tion Foli­um, 2017, 14€.

 La beauté déployée d’une riv­ière révèle-t-elle autre chose qu’elle-même? Ici la riv­ière est une femme avec un « sourire » dont les rives sont « des lèvres ». Son corps s’allonge, ses jambes sont luisantes, son ven­tre resplen­dit. Elle bruit, respire, se gon­fle ou « par­le à la mer ». Cette femme s’incarne à trois repris­es en une dis­crète Ophélie ou en celle « qui dépose » ou « lâche une fleur de papi­er ». Elle devient même « sage comme un enfant ». Or cette eau méta­mor­phique se trans­forme  aus­si en écho, en souhait, en mémoire enfin selon l’errance d’un imag­i­naire aqua­tique. Cepen­dant la riv­ière ne saurait exis­ter sans la mer qu’elle va rejoin­dre. Une mer « ogre et vorace qui engloutit tous les fleuves » ou un océan qui avale les riv­ières « sans les con­naître ». Il advient néan­moins qu’un dia­logue inso­lite s’instaure entre ces puis­sances liq­uides : ain­si la riv­ière «dit tout à la mer » ou les fleuves « croient à la mer ».

Le Je du poète s’offre volon­tiers une place sym­bol­ique priv­ilégiée : « je suis le nau­tonier des mon­stres », mais il se définit plutôt comme réal­iste : « j’ai vu cette main, je main­tiens le cap, je regarde et j’ai peur, j’entends le passeur,  je rêve d’une bar­que ». Il hale en quelque sorte le lecteur vers le « je » éblouis­sant du « je trem­ble, moi aus­si de la beauté du monde ». Le poète, celui qui a « soif de tous les mots du monde » se décou­vre alors face à ce monde-là : «  j’ai appris l’univers », émergeant d’une bar­que du soleil. Riv­ières, eaux et fleuve lui sont des eaux de jou­vence, une façon d’oublier l’eau létale du Léthé. Au terme de l’ouvrage, Bernard Fournier invite, avec la même sen­suelle douceur, à oubli­er « les fron­tières » et à retrou­ver la val­lée dont la pierre et le soleil sont pro­tégés des vents et des haines.

 Certes ma lec­ture poé­tique reste aus­si inachevée et incer­taine que l’est – par essence – le moin­dre poème. Elle s’autorise même un avenir de lec­ture où d’autres ten­dances transparaîtront. Au demeu­rant, le recueil le sug­gère sans en avoir l’air : la fleur est « un espoir ».

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Jane Hervé

Jour­nal­iste aux Nou­velles Lit­téraires, auteure de La femme de lune (édi­tions Gal­li­mard), Née du chaos, et Le soleil ivre  (édi­tions du Guet­teur). Co-auteure de  La femme tatouée et de Neige d’amour avec le pein­tre Michel Jul­liard et co-auteure de pièces de théâtre : La légende de Guritha, femme viking et de Guritha, le retour avec Danièle Saint-Bois. janeherve@free.fr — voir aus­si : http://leguedelange.over-blog.com/