Quand la réédi­tion de Dubil­lard est tombée dans mon escar­celle postale, j’ai poussé un rugisse­ment de plaisir. Un tel génie qui entre chez moi (sans y être exacte­ment invité, mais en 372 pages et 251 poèmes) ne s’écarte pas aisé­ment. En un pre­mier temps, j’ai cru accueil­lir à domi­cile tous les « dia­blogues » de la terre, du monde, de l’univers…. avec un out­ranci­er sens de la général­i­sa­tion (du genre un Dubil­lard est bon, donc tous les Dubil­lard le sont). « Hop, hop, hop » ! Dans le vaste bric à brac du créa­teur, allais-je tomber sur une bonne livraison. 

Roland Dubil­lard, Je dirai que je suis tombé, suivi de La boîte à out­ils, 372 pages, Poésie, Gal­li­mard, 2017

J’attendais de l’absurde, me léchant les babines à l’avance. Je l’attends encore ! Zut. L’absurde y est absur­dé­ment absent. De la fumée d’absurde. Enfumée par l’absurde. « Hop, hop, hop ». Fonce plutôt, me dis-je, trou­ve quelque intérêt à l’inattendu. En cou­ver­ture, la pho­to de ce Duduche-au-bil­lard entre deux zozios empail­lés (au choix, ils sont pareils) sonne comme une invi­ta­tion. Allons‑y, « tap­ing, tapong », illi­co presto.

Il est vrai que cette « boîte à out­ils » imprévue (pub­liée dès 1985) tit­il­lait en une France qui appré­cie si mal ses arti­sans et tra­vailleurs manuels. Elle me provo­quait, mal­gré d’ordinaires con­signes de lec­ture. Quels « out­ils » ? un tournevis ? un décap­suleur ? Une perceuse vis­seuse délicieuse…Non, les « out­ils » dubil­lardesques sont finale­ment assez con­venus : pro­longe­ment du corps (main, cheval) ou sub­sti­tut (marteau, tuyau, clef anglaise, clou, ciseau, mon­tre, scie, etc.) ou autre (eau). Cer­tains le sont moins (con­venus) : punaise, para­pluie, ven­touse débouche évi­er, soucoupe et tasse…Hors de cet ensem­ble boîte à out­ils, émerge un « trom­bone » trompeur : non, il n’est pas le lieur-relieur de paperass­es, mais bien l’instrument de musique à coulisses !

Fouil­lons dans cette panoplie des hum­bles, des oubliés, bref des… out­ils. Sai­sis­sons-nous – au hasard — de la clef anglaise. Dubil­lard épluche d’abord son fonc­tion­nement : com­parée à un escalier, elle frag­mente l’effort au fil de la mol­lette. Il s’évade ensuite de sa descrip­tion par la poésie, con­statant qu’elle ressem­ble à un « F », puis à une « clé de fa » (avec quand même un cer­tain effort !). Pas­sons ensuite à la hache qui « a l’air de sourire », tout en pen­sant à son util­isa­teur : celui-ci est invité à y répon­dre en retour, tout en « rêvant » à cette « hache infidèle à son homme ». Puis emparons-nous de la pas­soire qui, tel un « agent de la cir­cu­la­tion », sépare l’eau des spaghet­tis ! Le tire-bou­chon, quant à lui, est « défig­uré (…) à la tor­sade tor­due dans une gri­mace éter­nelle», bref c’est un « infirme à vie ». Testons enfin le las­so, lequel pour­rait cap­tur­er « le trou­peau » des pen­sées s’éloignant de leur auteur. L’auteur réha­bilite — sans en avoir l’air ‑ces objets nég­ligés. Cher­chant à les décrire, à les com­pren­dre de l’intérieur ou à les imag­in­er, il leur attribue une exis­tence et peut-être même une âme. Pourquoi ? Penser les out­ils, n’est-ce pas un nou­v­el out­il pour dire autre chose ?

Le clou pos­sède un statut priv­ilégié. Plusieurs poèmes lui sont réservés. Certes il n’y a pas de « cloueur » dans «  l’annuaire des pro­fes­sions ». Ils sont bons à rien. Cepen­dant ils sont « dans le clou, le trou du clou» et même le « dedans mys­térieux du clou ». Ils se clouent même entre eux, (sans clou ni marteau), « cha­cun s’essoufflant dans un bouche à bouche à lui-même » (pas évi­dent à imag­in­er). Il est vrai que ce sont des « cloueurs abso­lus » ! Le clou en soi est néan­moins « fier d’une sotte étin­celle ». Soli­taire, il est embar­qué en une « aven­ture » dans les fibres de bois et s’endormant dans la planche « apaisée ». Qui la racon­tera ? La pointe de métal est implicite­ment liée au marteau, lequel pen­dant la nuit, « rêve » dans la boîte à out­ils, « queue en l’air ». Les dérives du poète le con­duisent par­fois à un con­stat imprévu (clou et porte ont cha­cun leur marteau), par­fois à un jeu de mots nar­quois (« clouons nos clous »).

Enfonçons notre clou con­ceptuel à sa suite. Faisons un bond de lec­ture vers l’évocation de la mort, tou­jours sig­ni­fica­tive. Cette notion essaime ça et là. Elle s’évoque d’abord avec la mort des fleurs « dont on fait des couronnes ». Ailleurs, elle s’accompagne d’une envie de vom­ir « funèbre ». Ici, un car inso­lite trans­porte « des enfants majeurs morts », les siens (s’agit-il d’un vrai sou­venir ?). Lui-même est le morceau qui « manque à la bouchée des morts ». Il a déjà vu mourir «  un homme qui n’était pas grand-chose ». « Un seul homme qui meurt », dit-il, « tombe de vous comme tombent les larmes ». Il voit aus­si un homme « mourir pour la dernière fois » (est-ce de l’humour noir ?). Des pleurs coulent, tel un signe de « plus haut » accom­pa­g­né par un vio­loniste et un joueur de trom­bone (un instru­ment qu’il affec­tionne vis­i­ble­ment). Que reste-t-il des défunts ? Pharaon et per­son­nes ayant par­ticipé aux pyra­mides sont mémorisés « non pas à titre de morts, mais en qual­ité de pierre tail­lée » ! Il ne lui reste plus qu’à faire « mourir les morts ». Pour le poète, la mort enfin est «  le cha­peau haut de forme de toute vie ». Sorte de point presque final, somme toute. Au demeu­rant, Dubil­lard a même envie de cass­er par fatigue cette foutue boîte à drôles d’outils ouverte dans ses poèmes : c’est « une boîte pleine d’outils morts (…) pleine des gestes morts ».

Au fil élas­tique d’un labyrinthe intime aux nom­breux recoupements/renvois/échos, transparaît un Dubil­lard tous azimuts – en quelque sorte débridé — présent sur tous les fronts. Il aime ain­si fusion­ner avec le monde : « dans la nuit j’ai con­stru­it ma nuit, j’ai couché mon ombre avec l’ombre », « la nuit qui s’use (…) et qui m’use con­tre elle en une seule usure », « des fleurs qui poussent à tra­vers les fleurs », « je sen­tais son prénom se prénom­mer en moi », « tout ce qui tourne finit tou­jours par tourn­er mal ». Il sait s’abandonner à la déli­catesse poé­tique (« Ce qu’un homme et une fleur ont à voir ensem­ble », il perçoit deux soleils). Il ose excep­tion­nelle­ment car­i­ca­tur­er le cadavre du mis­an­thrope, dont un enfant « ouvri­ra » ni plus ni moins la « braguette » et « cro­quera » les « couilles ». Il accorde une présence diver­si­fiée à des dames qui n’ont pas l’air du temps jadis (Françoise, Hort­ense ou une cer­taine Myr­i­am per­due dans un poème). Sym­bol­iques ou réelles ? Cer­taines sont « trop larges pour habiter Paris », d’autres don­nent aux pêcheurs l’ordre de rap­porter les harengs où ils ont été pêchés. Il voit par­fois le monde comme une femme (« J’étais très claire » dans le poème Ren­con­tre). Enfin l’une de ces défuntes « a le cadavre aimable ». Il sait aus­si faire preuve d’une orig­i­nal­ité descrip­tive (un « chat à l’imparfait » est celui qui dis­paraît). Il goûte les jeux mots sonores (l’eau ne pèle pas, ne bêle pas, mais gèle, « les harengs sont hargneux » ).

Der­rière ces divers­es approches, s’esquisse une philoso­phie du monde. Il pro­pose une « robe de la sagesse », invi­tant à la mod­éra­tion. Hommes et char­rettes dis­posent de pieds et roues droite et gauche : les utilis­er par « alter­nance » per­me­t­tra au pié­ton d’aller plus loin. Quant à celui qui fait l’âne pour avoir du son pour son âne ou la pipe pour avoir du tabac, il « per­dra bien­tôt l’envie dont il brûlait ».

En bref, pour résumer le non résum­able, les out­ils men­taux de l’auteur lui per­me­t­tent de clouer ses idées, de cle­fanglais­er ses illu­sions, de punais­er ses rêves, de vriller ses phan­tasmes, etc. Cher grand Duduche, alias Roland, j’ai sans doute mal infil­tré les tré­fonds et replis de votre esprit. En tant que lec­trice, j’oserai dire que je suis aus­si « tombée » sur un os : entre­pren­dre de le ronger ne me déplaît pas car il y a des « os à moelle*1cf Pierre Dac » !

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Jane Hervé

Jour­nal­iste aux Nou­velles Lit­téraires, auteure de La femme de lune (édi­tions Gal­li­mard), Née du chaos, et Le soleil ivre  (édi­tions du Guet­teur). Co-auteure de  La femme tatouée et de Neige d’amour avec le pein­tre Michel Jul­liard et co-auteure de pièces de théâtre : La légende de Guritha, femme viking et de Guritha, le retour avec Danièle Saint-Bois. janeherve@free.fr — voir aus­si : http://leguedelange.over-blog.com/

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