> Roland Dubillard : Je dirai que je suis tombé, suivi de La boîte à outils

Roland Dubillard : Je dirai que je suis tombé, suivi de La boîte à outils

Par |2018-05-13T20:03:51+00:00 5 mai 2018|Catégories : Critiques, Roland Dubillard|

Quand la réédi­tion de Dubillard est tom­bée dans mon escar­celle pos­tale, j’ai pous­sé un rugis­se­ment de plai­sir. Un tel génie qui entre chez moi (sans y être exac­te­ment invi­té, mais en 372 pages et 251 poèmes) ne s’écarte pas aisé­ment. En un pre­mier temps, j’ai cru accueillir à domi­cile tous les « dia­blogues » de la terre, du monde, de l’univers…. avec un outran­cier sens de la géné­ra­li­sa­tion (du genre un Dubillard est bon, donc tous les Dubillard le sont). « Hop, hop, hop » ! Dans le vaste bric à brac du créa­teur, allais-je tom­ber sur une bonne livrai­son. 

Roland Dubillard, Je dirai que je suis tom­bé, sui­vi de La boîte à outils, 372 pages, Poésie, Gallimard, 2017

J’attendais de l’absurde, me léchant les babines à l’avance. Je l’attends encore ! Zut. L’absurde y est absur­dé­ment absent. De la fumée d’absurde. Enfumée par l’absurde. « Hop, hop, hop ». Fonce plu­tôt, me dis-je, trouve quelque inté­rêt à l’inattendu. En cou­ver­ture, la pho­to de ce Duduche-au-billard entre deux zozios empaillés (au choix, ils sont pareils) sonne comme une invi­ta­tion. Allons-y, « taping, tapong », illi­co pres­to.

Il est vrai que cette « boîte à outils » impré­vue (publiée dès 1985) titillait en une France qui appré­cie si mal ses arti­sans et tra­vailleurs manuels. Elle me pro­vo­quait, mal­gré d’ordinaires consignes de lec­ture. Quels « outils » ? un tour­ne­vis ? un décap­su­leur ? Une per­ceuse vis­seuse délicieuse…Non, les « outils » dubillar­desques sont fina­le­ment assez conve­nus : pro­lon­ge­ment du corps (main, che­val) ou sub­sti­tut (mar­teau, tuyau, clef anglaise, clou, ciseau, montre, scie, etc.) ou autre (eau). Certains le sont moins (conve­nus) : punaise, para­pluie, ven­touse débouche évier, sou­coupe et tasse…Hors de cet ensemble boîte à outils, émerge un « trom­bone » trom­peur : non, il n’est pas le lieur-relieur de pape­rasses, mais bien l’instrument de musique à cou­lisses !

Fouillons dans cette pano­plie des humbles, des oubliés, bref des… outils. Saisissons-nous – au hasard – de la clef anglaise. Dubillard épluche d’abord son fonc­tion­ne­ment : com­pa­rée à un esca­lier, elle frag­mente l’effort au fil de la mol­lette. Il s’évade ensuite de sa des­crip­tion par la poé­sie, consta­tant qu’elle res­semble à un « F », puis à une « clé de fa » (avec quand même un cer­tain effort !). Passons ensuite à la hache qui « a l’air de sou­rire », tout en pen­sant à son uti­li­sa­teur : celui-ci est invi­té à y répondre en retour, tout en « rêvant » à cette « hache infi­dèle à son homme ». Puis empa­rons-nous de la pas­soire qui, tel un « agent de la cir­cu­la­tion », sépare l’eau des spa­ghet­tis ! Le tire-bou­chon, quant à lui, est « défi­gu­ré (…) à la tor­sade tor­due dans une gri­mace éter­nelle », bref c’est un « infirme à vie ». Testons enfin le las­so, lequel pour­rait cap­tu­rer « le trou­peau » des pen­sées s’éloignant de leur auteur. L’auteur réha­bi­lite – sans en avoir l’air -ces objets négli­gés. Cherchant à les décrire, à les com­prendre de l’intérieur ou à les ima­gi­ner, il leur attri­bue une exis­tence et peut-être même une âme. Pourquoi ? Penser les outils, n’est-ce pas un nou­vel outil pour dire autre chose ?

Le clou pos­sède un sta­tut pri­vi­lé­gié. Plusieurs poèmes lui sont réser­vés. Certes il n’y a pas de « cloueur » dans «  l’annuaire des pro­fes­sions ». Ils sont bons à rien. Cependant ils sont « dans le clou, le trou du clou » et même le « dedans mys­té­rieux du clou ». Ils se clouent même entre eux, (sans clou ni mar­teau), « cha­cun s’essoufflant dans un bouche à bouche à lui-même » (pas évident à ima­gi­ner). Il est vrai que ce sont des « cloueurs abso­lus » ! Le clou en soi est néan­moins « fier d’une sotte étin­celle ». Solitaire, il est embar­qué en une « aven­ture » dans les fibres de bois et s’endormant dans la planche « apai­sée ». Qui la racon­te­ra ? La pointe de métal est impli­ci­te­ment liée au mar­teau, lequel pen­dant la nuit, « rêve » dans la boîte à outils, « queue en l’air ». Les dérives du poète le conduisent par­fois à un constat impré­vu (clou et porte ont cha­cun leur mar­teau), par­fois à un jeu de mots nar­quois (« clouons nos clous »).

Enfonçons notre clou concep­tuel à sa suite. Faisons un bond de lec­ture vers l’évocation de la mort, tou­jours signi­fi­ca­tive. Cette notion essaime ça et là. Elle s’évoque d’abord avec la mort des fleurs « dont on fait des cou­ronnes ». Ailleurs, elle s’accompagne d’une envie de vomir « funèbre ». Ici, un car inso­lite trans­porte « des enfants majeurs morts », les siens (s’agit-il d’un vrai sou­ve­nir ?). Lui-même est le mor­ceau qui « manque à la bou­chée des morts ». Il a déjà vu mou­rir «  un homme qui n’était pas grand-chose ». « Un seul homme qui meurt », dit-il, « tombe de vous comme tombent les larmes ». Il voit aus­si un homme « mou­rir pour la der­nière fois » (est-ce de l’humour noir ?). Des pleurs coulent, tel un signe de « plus haut » accom­pa­gné par un vio­lo­niste et un joueur de trom­bone (un ins­tru­ment qu’il affec­tionne visi­ble­ment). Que reste-t-il des défunts ? Pharaon et per­sonnes ayant par­ti­ci­pé aux pyra­mides sont mémo­ri­sés « non pas à titre de morts, mais en qua­li­té de pierre taillée » ! Il ne lui reste plus qu’à faire « mou­rir les morts ». Pour le poète, la mort enfin est «  le cha­peau haut de forme de toute vie ». Sorte de point presque final, somme toute. Au demeu­rant, Dubillard a même envie de cas­ser par fatigue cette fou­tue boîte à drôles d’outils ouverte dans ses poèmes : c’est « une boîte pleine d’outils morts (…) pleine des gestes morts ».

Au fil élas­tique d’un laby­rinthe intime aux nom­breux recoupements/​renvois/​échos, trans­pa­raît un Dubillard tous azi­muts – en quelque sorte débri­dé – pré­sent sur tous les fronts. Il aime ain­si fusion­ner avec le monde : « dans la nuit j’ai construit ma nuit, j’ai cou­ché mon ombre avec l’ombre », « la nuit qui s’use (…) et qui m’use contre elle en une seule usure », « des fleurs qui poussent à tra­vers les fleurs », « je sen­tais son pré­nom se pré­nom­mer en moi », « tout ce qui tourne finit tou­jours par tour­ner mal ». Il sait s’abandonner à la déli­ca­tesse poé­tique (« Ce qu’un homme et une fleur ont à voir ensemble », il per­çoit deux soleils). Il ose excep­tion­nel­le­ment cari­ca­tu­rer le cadavre du misan­thrope, dont un enfant « ouvri­ra » ni plus ni moins la « bra­guette » et « cro­que­ra » les « couilles ». Il accorde une pré­sence diver­si­fiée à des dames qui n’ont pas l’air du temps jadis (Françoise, Hortense ou une cer­taine Myriam per­due dans un poème). Symboliques ou réelles ? Certaines sont « trop larges pour habi­ter Paris », d’autres donnent aux pêcheurs l’ordre de rap­por­ter les harengs où ils ont été pêchés. Il voit par­fois le monde comme une femme (« J’étais très claire » dans le poème Rencontre). Enfin l’une de ces défuntes « a le cadavre aimable ». Il sait aus­si faire preuve d’une ori­gi­na­li­té des­crip­tive (un « chat à l’imparfait » est celui qui dis­pa­raît). Il goûte les jeux mots sonores (l’eau ne pèle pas, ne bêle pas, mais gèle, « les harengs sont har­gneux » ).

Derrière ces diverses approches, s’esquisse une phi­lo­so­phie du monde. Il pro­pose une « robe de la sagesse », invi­tant à la modé­ra­tion. Hommes et char­rettes dis­posent de pieds et roues droite et gauche : les uti­li­ser par « alter­nance » per­met­tra au pié­ton d’aller plus loin. Quant à celui qui fait l’âne pour avoir du son pour son âne ou la pipe pour avoir du tabac, il « per­dra bien­tôt l’envie dont il brû­lait ».

En bref, pour résu­mer le non résu­mable, les outils men­taux de l’auteur lui per­mettent de clouer ses idées, de cle­fan­glai­ser ses illu­sions, de punai­ser ses rêves, de vriller ses phan­tasmes, etc. Cher grand Duduche, alias Roland, j’ai sans doute mal infil­tré les tré­fonds et replis de votre esprit. En tant que lec­trice, j’oserai dire que je suis aus­si « tom­bée » sur un os : entre­prendre de le ron­ger ne me déplaît pas car il y a des « os à moelle*1 » !


Notes

  1. cf Pierre Dac[]

mm

Jane Hervé

Journaliste aux Nouvelles Littéraires, auteure de La femme de lune (édi­tions Gallimard), Née du chaos, et Le soleil ivre  (édi­tions du Guetteur).

Co-auteure de  La femme tatouée et de Neige d’amour avec le peintre Michel Julliard et co-auteure de pièces de théâtre : La légende de Guritha, femme viking et de Guritha, le retour avec Danièle Saint-Bois.

janeherve@​free.​fr

X