> Jacques Demarcq, d’ubu fait dure loupe

Jacques Demarcq, d’ubu fait dure loupe

Par | 2017-12-27T20:56:54+00:00 22 novembre 2017|Catégories : Critiques, Jacques Demarcq|

Dubuffet, c’est déjà du brut de brut ; mais Dubuffet dans une ver­sion Jacques Demarcq, c’est encore plus brut que le brut de brut.  « Plus il fait clair, moins on y voit », sou­te­nait  Jean Dubuffet . Jacques Demarcq (un autre J .D, tout le monde l’a remar­qué) le prouve. Ca finit donc par se voir qu’on ne voit rien ou  qu’on ne croit rien voir dans ce drôle d’opuscule.  Sous l’apparence d’un enfan­tillage, il est cepen­dant lon­gue­ment éla­bo­ré et mérite une tra­duc­tion acces­sible. Objet de papier, il n’a nul besoin de pagi­na­tion (pagi­ner le délire serait une insulte). Explorer ce même délire s’avère com­plexe, parce qu’il faut bien com­men­cer par quelque chose pour finir par quelque chose qui soit autre chose… pour que la notule soit lisible de bout en bout.

Le recueil arti­sa­nal agra­fé pro­pose deux papiers de gram­mage, teinte et tex­ture dif­fé­rents. L’intérieur  en papier par­che­min bis secrète un coq en fili­grane. On entre dans  trois pages de graphies/​collages à l’état pur.

 

Jacques DEMARCQ, D’Ubu fait dure loupe, Editions Ti Press, MMXVI, juillet 2016

Jacques DEMARCQ, D’Ubu fait dure loupe, Éditions Ti Press, MMXVI, juillet 2016

Tout com­mence dans le jar­din où grand-mère  (« iagran­mer ») ramasse des poi­reaux et des navets pour la soupe. Cette aven­ture pota­gère se passe au prin­temps. Dans un ceri­sier, un  sale piaf bou­zille tout, avant de faire le tour des cas­sis (« déka­sis ») et des gro­seilles et des fram­boises (« dégro­sey et défran­boaz »).  Ca fera ça de moins en confi­ture ! Sans comp­ter que le « lance-pierre (« lans­pier ») d’un  copain « inko­pin » per­met­tra de rôtir les zozios qui auront été dégom­més. Puis un jeu­di sans école, le même « kopin »  sort un cahier de femmes nues (« léfam­nu »), celui qu’on se passe sous les tables (« sou­lé­ta­bl »). En  sur­gissent des femmes  alan­guies sur plu­sieurs doubles-pages (soli­taires ou en com­pa­gnie oise­lière de per­ro­quet ou cygne). Tout ça pour conduire à une Vénus en com­pa­gnie de Cupidon (ma pré­fé­rée). Un ange­lot fécon­da­teur rap­pelle le saint-esprit (« lan­jé­lo pan­dans­tan, il ébé­ni duva­ti­kan, bon­ka téchist ». Il vous peint Léda levant la cuisse. Cette ultime dame  est en com­pa­gnie d’angelots jumeaux.  En fait, cer­tains tableaux de maîtres (Picasso, Michel-Ange, Matisse, Courbet) trouvent dans ces pages une tra­duc­tion dubuf­fesque.  Ces Dubuffetwomen ont un corps décom­po­sé en zones unies ou striées du tra­di­tion­nel bleu-blanc-rouge,  en forme et orien­ta­tions tous azi­muts. Femmes puzzles aux formes rebon­dies et aux organes com­po­sites, elles exhibent seins, muscles nom­bri­lesques ou avant-bras­desques par­fois han­tées d’écrits cultu­rels.

Cet « Ubu » Dubuffet  « fait » quelques entour­loupes (« dure loupe »). Nul ne pour­ra cri­ti­quer son aspect sur­pre­nant, tant les exi­gences de tra­duc­tion du son en graphe sont redou­tables. (Nous l’avons car­ré­ment véri­fié avec des spé­cia­listes amu­sés lors d’une expo­si­tion de tega­mis de jeunes autistes). Bref, ce texte est un long rébus syl­la­bi­co-sonore qu’il n’est pas néces­saire de vou­loir com­prendre. L’incompréhensible nait jus­te­ment des limites de la com­pré­hen­sion. Voila qui pose le pro­blème de cette notule. Doit-elle être écrite en jar­gon, en mot-valises ou ne pas être écrite.  De fait, ce pré­sent écrit est un gag. Ce drôle de recueil n’est pas encore paru : « Juste un tiré à part d’inédit !! Un truc qu’existe pas !!! »,  pré­cise l’auteur.  La com­men­ta­trice, ravie de cet imbro­glio et de l’inutilité de son ana­lyse, s’interroge : un tiré à part ira-t-il vrai­ment nulle part ? un « inédit » sera-t-il dit  un jour ou l’autre ? » Bref,  l’inexistence est-elle condam­née à le res­ter ?

 

En annexe, dic­tion­naire de tra­duc­tion du Demarcquien en fran­çais :
Sétin naxé­soar nésé­sé­ra­lar kin­per oké =  c’est un acces­soire néces­saire à l’art qu’un per­ro­quet
Obordinlak = au bord d’un lac
Pourfer duko­lo­ryaj = pour faire du colo­riage
jre­ko­pi pour­fer duko­lo­ryaj = je reco­pie pour faire du colo­riage.

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Jane Hervé

Journaliste aux Nouvelles Littéraires, auteure de La femme de lune (édi­tions Gallimard), Née du chaos, et Le soleil ivre  (édi­tions du Guetteur).

Co-auteure de  La femme tatouée et de Neige d’amour avec le peintre Michel Julliard et co-auteure de pièces de théâtre : La légende de Guritha, femme viking et de Guritha, le retour avec Danièle Saint-Bois.

janeherve@​free.​fr

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