Accueil> Luminitza C. Tigirlas, Noyer au rêve, Avec Lucian Blaga, Poète de l’autre mémoire, Fileuse de l’invisible, Marina Tsvetaeva

Luminitza C. Tigirlas, Noyer au rêve, Avec Lucian Blaga, Poète de l’autre mémoire, Fileuse de l’invisible, Marina Tsvetaeva

Par |2020-10-07T09:53:22+02:00 6 octobre 2020|Catégories : Luminitza C. Tigirlas|

Elle est poète, elle est d’origine roumaine, elle est née en Mol­davie, elle est psy­ch­an­a­lyste lacani­enne, elle a un prénom qui pressent la lumière1 et elle écrit en français. J’ignore pour­tant tout d’elle. Tant mieux. Elle se nomme Luminitza C.Tigirlas.

Il  appa­raît d’emblée que les trois ouvrages trans­mis (je sol­lic­i­tais orig­inelle­ment celui sur Tsvé­taïé­va) sont  soit com­posés en duo poé­tique avec des  défunt.es (Lucian Bla­ga et Mar­i­naTsvé­taïé­va), soit pré­facé par un con­tem­po­rain (Xavier Bor­des). Comme si sa pen­sée  s’appuyait sur ces autres-là (élu.es  par son esprit et/ou  son cœur) pour avancer par­fois seule sur le chemin des mots. Serait-ce pos­si­ble d’écrire sans les autres, sans la fusion qu’ils sus­ci­tent, éclairent ou incarnent ?

Le recueil de ses pro­pres poèmes Noy­er au rêve, s’inspire de l’arbre, cet être vivant des orig­ines qui n’a que l’apparence de l’immobilité. Arbre et fruits sont des caiss­es de réso­nance à sa quête intérieure. Le poète-pré­faci­er Xavier Bor­des perçoit dans la noix une métaphore « noy­au et cœur », façon de dire « la mul­ti­plic­ité de l’humain ».

Luminitza C.Tigirlas, Noy­er au rêve, pré­face de Xavier Bor­des, Edi­tions du Cygne, 2018, 12€

L’autrice y révèle un cer­tain plaisir de jouer avec les sons : noix et nu et nous ; obus et rebuts et abus ; je le flaire et j’attends – fleurette jat­te t’en. Jeu dont il n’est pas impos­si­ble qu’il inau­gure un lien entre ces choses déjà alliées par le son. Elle man­i­feste le goût de mots com­pos­ites (par­fois logiques, par­fois inso­lites) qui avan­cent côte à côte dans le poème, liés par le tiret (dit du 6) : sui­cidés-poètes, cri-enfançon, chant-rire, vent-édi­teur, marie-cœur. Ceux-ci gar­dent l’indépendance de leurs par­ties, sans par­venir à la coag­u­la­tion du mot-valise.  Ren­voient-ils  à son intérêt pour les « par­ti­tions à deux voix » ? Ce dia­logue en est-il  véri­ta­ble­ment un,  puisque l’ « un par­le » et que l’« une répond à côté ».

Tigirlas se sent « faiseuse de vagues » et redé­coupe le temps en le décalant : en jour « pre­mier », puis « immé­di­at », puis « suiv­ant », puis « jour d’après », puis «  jour de l’après-coup », puis « prochain », puis « immi­nent », puis « huitième » (dans l’ordre de ses jours). Cette sub­til­ité lui per­met d’établir un temps per­son­nel, lié à l’événement (« après-coup, immi­nent »).  Elle découpe aus­si les jours de la semaine en « phonème » impro­visé : Lun­di devient « Lu », Ma, Me, Sa (saule). Dimanche devient « dis manche », comme pour ten­ter une autre con­cep­tion de ce temps qu’elle inscrit dans un plan­ning en forme de flèche !…

 Le sec­ond ouvrage con­siste en une lec­ture d’un auteur roumain, Lucian Bra­ga, dont la langue est cernée par le hon­grois et l’allemand. Le seul titre Avec Lucien Bra­ga  sig­nale ce lien puis­sant entre la présente autrice et l’auteur étudié, des con­nivences intel­lectuelles et sans doute poli­tiques : Bra­ga refuse le réal­isme social­iste et  s’oppose à l’idéal com­mu­niste des pays de l’Est. Il y a tra­vail­lé comme archiviste et a été con­traint… de met­tre ses pro­pres ouvrages au rebut! Ses œuvres cir­culeront en copies clan­des­tines. Dans son mag­nifique Manole, maître bâtis­seur, Bra­ga évoque un archi­tecte Manole, lequel doit sac­ri­fi­er (sacré et ça créé)  une femme pour que l’église soit con­stru­ite. Or celle qui va être emmurée  sera la sienne, Mira.  Cette dernière se mue alors en « autel vivant dressé con­tre la malé­dic­tion ».  Elle entre dans « le mur étroit », igno­rant qu’elle par­ticipe à son pro­pre holo­causte. « La mort est un jeu » lui fait croire son amant-bâtis­seur.  Des prox­im­ités sonores sont soulignées entre l’amour et l’(a)mur, entre le prénom Mira et le mir­a­cle (mira­col en roumain). Bref, un réc­it douloureux qui illus­tre – certes sym­bol­ique­ment — l’acte de création.

Rien n’est sim­ple. Dans son périple de l’esprit, L. Tigirlas con­voque divers­es autorités pour éclair­er cet acte sac­ri­fi­ciel : les psy­ch­an­a­lystes Freud (le rêve et l’inconscient) et Lacan (Bla­ga serait « lacanien avant l’heure » avec l’inconscient-lalangue2 ) ;  les écrivains Dos­toievs­ki, Claudel (Tête d’or), Bataille, Yource­nar (le lait de la mort), Celan  (la fugue de mort), Goethe (l’homme démonique est le créateur/artiste), Rilke; l’historien des reli­gions  Mircea Eli­ade ; les philosophes Spin­oza (sur le désir), Socrate (la voix divine de son démon) et Hei­deg­ger (la mort de Dieu) ; et même la grand-mère (buni­ca)… Autant de références qui  con­tribuent à sa fas­ci­na­tion. Elles lui per­me­t­tent d’accéder à la com­préhen­sion en une psy­ch­analyse par le biais du lit­téraire : « Le silence déri­vant de l’emmurement de l’amour s’est révélé être l’épuration d’un désir de mort ».

- Son troisième ouvrage, d’une nature émo­tion­nelle dis­tincte, est une approche de  la ful­gu­rante poétesse russe Mari­na Tsvé­taïé­va (autrice de Le ciel brûle, Insom­nie, Ten­ta­tive de jalousie).  En accord avec le pré­faci­er Zéno Bianu qui conçoit celle-ci comme une « exilée de tout », L . Tigirlas val­orise sa nature hérésiar­que « qui troue la face lisse du con­ven­tion­nel »3. Pour appréhen­der cette créa­trice, elle con­voque de nou­veau  l’ami Rain­er Maria Rilke (« plus qu’un poète »), Joseph Brod­sky, Paster­nak… La poétesse russe est comme « une fileuse de l’invisible ».  Elle approche ain­si Ari­ane dont le fil sau­va Thésée du Mino­tau­re : un autre « sac­ri­fice par amour »  (au demeu­rant, elle don­nera ce prénom à sa fille Ariadna).

L’émotion s’introduit sub­rep­tice­ment  dans les poèmes. Brod­sky est ain­si sen­si­ble à la « logique pianis­tique » de Tsvé­taïé­va. Cette force émo­tion­nelle est comme une frappe sur les  touch­es de piano : « toute nou­velle excla­ma­tion prend son élan  de son même de la précé­dente ».  Selon L. Tigirlas, « l’œil ou l’oreille réagis­sent avant la rai­son ». Intro­duire dans  le texte russe l’expression alle­mande – exem­ple Du Lieber, (cad tu m’es cher) — relève  d’un élé­ment de «  lalangue», cette lal­la­tion  désig­nant  la langue mater­nelle.  Brod­sky, lui-même poète, sait décou­vrir « un san­glot caché dans le vers », des com­plaintes et des incan­ta­tions. Il en con­clut que « Tsvé­taïé­va-poète est iden­tique à  Tsvé­taïé­va-per­son­ne ; entre la parole et l’acte, l’art et l’existence, il n’existait pour elle ni de vir­gule, ni même de tiret : Tsvé­taïé­va posait là le signe égal ».  Com­ment ne pas com­pren­dre pourquoi Rilke lui adres­sa son Elégie ? Pourquoi  Brod­sky a si bien pénétré l’esprit de Tsvé­taïe­va dans son poème sur le temps Novo­god­niéié, (traduit comme Let­tre du nou­v­el an en français): « La vie a moins de rela­tion avec  le temps que la mort, et que du point de vue du temps, la mort et l’amour sont la même chose ». Deux incar­na­tions du temps (vie et mort) dont l’une, la mort, est pré­cisé­ment celle dont sur­git l’amour. Un défi à notre pensée !

Et moi, qui ai voulu con­sul­ter ce regard sur Tsvé­taïé­va… Sur cette poétesse qui donne des coups de boutoir à la sagesse, des coups de tranchet à la vie, des coups de poings à la gram­maire et à la ponc­tu­a­tion. Son audace est inouïe, tout en employ­ant des mots d’une sim­plic­ité exem­plaire. On la croirait sur un ring, prête à cogn­er un adver­saire qui est finale­ment  elle-même, tout en par­lant la « langue menteuse et noire des humains ».  Aucune idée extrême  ne l’effraie : «  Dieu est un baobab », la mon­tagne est « le torse d’un con­scrit ren­ver­sé par la mitraille » ou « la langue est épuisée »… Ce pourquoi, elle écrit « sans table pour le coude » et « sans front pour la plume ». Tous  ses innom­brables tirets, points d’exclamation, répéti­tions sont des pul­sa­tions, des goulées d’air avalées pour échap­per à l’étouffement de soi. Une façon si par­ti­c­ulière d’aller droit au but, tout en tra­ver­sant mille escales !

 

Notes

(1) Lumini­ta, lumière en roumain.

(2) Dix­it Lacan dans Encore : « Le lan­gage sans doute est fait de lalangue. C’est une élu­cubra­tion sur lalangue. Mais l’inconscient est un savoir, un savoir faire avec lalangue. Et ce qu’on sait faire avec lalangue dépasse de beau­coup ce dont on peut ren­dre compte au titre du langage ».

(3) Le por­trait de cou­ver­ture, un fusain de Joël Cunin, capte bien l’angoisse extrême de la poétesse.

Présentation de l’auteur

Luminitza C. Tigirlas

D’origine roumaine, née en Moldo­va ori­en­tale, annexée par la Russie, Luminitza C. Tigirlas est psy­ch­an­a­lyste trilingue à Saint Priest (Rhône), et poète.

Poèmes choi­sis

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Jane Hervé

Jour­nal­iste aux Nou­velles Lit­téraires, auteure de La femme de lune (édi­tions Gal­li­mard), Née du chaos, et Le soleil ivre  (édi­tions du Guet­teur). Co-auteure de  La femme tatouée et de Neige d’amour avec le pein­tre Michel Jul­liard et co-auteure de pièces de théâtre : La légende de Guritha, femme viking et de Guritha, le retour avec Danièle Saint-Bois. janeherve@free.fr — voir aus­si : http://leguedelange.over-blog.com/
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