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Christian Bobin, L’homme-joie

Par |2018-05-05T14:20:56+00:00 5 mai 2018|Catégories : Christian Bobin, Critiques|

Cette réédi­tion de l’ « homme-joie » est illus­trée en cou­ver­ture par la Joueuse de flûte de Camille Claudel. Elle subo­dore soit que la « joie » conjointe à l’homme se par­tage néan­moins entre les sexes, soit que l’ « homme » géné­rique du titre et de la pre­mière nou­velle englobe l’espèce humaine (femmes/​hommes), soit… Quoi qu’il en soit, cette « joie »-là se met en image avec cette ado­les­cente dont la chair radieuse porte jusqu’aux lèvres une envoû­tante aria. Où conduit cette exul­ta­tion ? Que ma joie demeure nous ont jadis sug­gé­ré Bach et Giono, tout en occul­tant la cou­leur de cet état. Alors…Pourquoi ne pas cher­cher les cou­leurs qui hantent l’ouvrage de Christian Bobin ? 

Christian Bobin, L’homme-joie, L’iconoclaste, Gallimard, 174 pages, 2012, réédi­tion 2017

Si nous péré­gri­nons dans ses pages, tout en cap­tant seule­ment l’art des colo­ris, les mots se méta­mor­phosent len­te­ment, déve­lop­pant leur mélo­die secrète. Au fil des ins­tants de vie pri­vi­lé­giés par chaque récit, ils révèlent une âme vivant en un temps « sus­pen­du ».

Certes l’entrée dans l’ouvrage bobi­nesque*1 emporte d’emblée l’esprit dans le bleu. Nous (lecteur/​auteur) « par­tons dans le bleu » d’un « matin fraî­chi », celui « du ciel** »2 qui enva­hit jusqu’à la lettre rédi­gée sur un inexo­rable papier blanc. L’auteur marche « sous le bleu », jus­te­ment celui-là, ce bleu céleste. Cette cou­leur se déve­lop­pe­ra dans le « car­net bleu », manus­crit et cen­tral, lequel évoque « l’âme » – sans doute de l’aimée – et pro­duit aus­si le blanc d’une « étoile ». Il devien­dra ensuite le bleu de ces fleurs qui manque d’abord de « rendre aveugle » (Laurier rose), de ces fleurs bleues qui se rap­prochent des roses, les­quelles subissent le même effet et ne peuvent être regar­dées en face très long­temps (Yeux d’or). Le bleu des « grands espa­ce­ments » de silence rede­vient enfin céleste, lorsqu’il clôt l’ouvrage en une sorte de point final.

Outre cette pro­me­nade à tra­vers le bleu qui guide subrep­ti­ce­ment le recueil, la cou­leur or pri­vi­lé­giée en dérive et emporte une reli­gio­si­té secrète. Ainsi le bel oiseau aux « ailes d’or » ou « vêtu d’or » de la pre­mière nou­velle (L’homme-joie) est une sorte d’invitation à l’allégresse. Une indi­ca­tion ? Ici, le bleu du ciel est « comme une pièce d’or qui tombe de la poche » ; là, un prince en attente porte une che­mise « per­lée d’or » ; ailleurs, une reine (Suréna, Corneille) pousse un cri « doré à la feuille d’or ». Dans Les yeux d’or, un che­val mange «  écla­bous­sé d’or et d’émeraude », « mâchant la lumière verte mouillée de pièce d’or » (sans doute une fresque). « La tête plon­gée dans l’or », il com­pose une phrase « ras­su­rante sur la vie ». L’enfant naïf qui regarde cet « ange à cri­nière » a un « grand appé­tit d’or », lequel engendre le même état chez l’auteur. Des « yeux d’or poussent sous (ses) pau­pières », avant de se « faner » et rede­ve­nir nor­maux. Même le quo­ti­dien de l’auteur se laisse enva­hir par cet or. Faire sim­ple­ment « la vais­selle à la main » sus­cite son ima­gi­na­tion : des man­ne­quins mar­chands « au masque d’or » semblent ain­si avoir trou­vé un « remède contre la mort ». En outre, Bobin est celui a vu « de l’or dans le néant ». Une trans­mu­ta­tion pré­cieuse. Même la pau­vre­té peut avoir un « fil d’or », comme le signi­fie la jupe de la gitane (La res­ti­tu­tion). Notre propre vie se ter­mi­ne­ra en des miettes qui seront en « or », tan­dis qu’un ange recons­ti­tue­ra le pain entier. La croyance enva­hit peu à peu le recueil. Le Christ a été enlu­mi­né par « l’or blanc des cra­chats ». Dans la cathé­drale de Maguelone, les bou­gies « de cire et d’or per­du » sont les tré­sors d’enfant, sont. Le phi­lo­sophe Pascal, au terme de sa nuit d’illumination, jaillit ensuite « les yeux mouillés d’or » du noir et des pages d’un livre. Un autre phi­lo­sophe ano­nyme***3  trouve dans l’herbe « des clés en or » : elles s’avèrent inutiles car il n’y a pas de porte. Qu’importe, car la paix mas­sive arri­ve­ra « comme devant un cal­vaire d’or ». Une paix conno­tée par la croyance.

Le jaune peut être auda­cieu­se­ment consi­dé­ré comme un cas par­ti­cu­lier décou­lant de cet or-là. Or c’est l’une des rares cou­leurs à avoir une réfé­rence maté­rielle et même… pota­gère : le « mira­belle » des yeux d’un chat noir.

Le noir, quant à lui, étend – para­doxa­le­ment ? – ses ailes sur cet hymne livresque, ryth­mé d’instants dédiés à la joie en pas­sant par l’art. La voix de la gitane Maria est un bijou « sur un écrin noir ». Il est celui des angles « noirs et blancs » du musée Soulages. L’auteur y pénètre, comme un enfant dans une buan­de­rie, face « aux draps noirs mis à sécher sur une corde ». Les pein­tures ont des « stries noires » et l’artiste « peint tout en noir un pay­sage sous la neige ». Dans la salle, un « gar­dien noir en cos­tume noir » semble en har­mo­nie ! L’écrivain sor­ti­ra dans la nuit (sa nuit inté­rieure?), tan­dis que les étoiles blanches de la Voie lac­tée gré­sillent sur un « irré­fu­table fond noir ». Son cer­veau de lec­teur de l’ouvrage de Conrad – Typhon – est une « prai­rie noire » : tout y est noir, trem­pé de noir, une main est en acier noir, la peur est « aux yeux noirs », l’eau de mer aus­si est noire et explose dans « la cale » du cer­veau (La gueule du lion). Une muraille de « feu noir » pen­dant la lec­ture « dans un bloc noir, dans la gueule béante du noir ». Les vio­lo­nistes Oistrakh et Menuhin, décou­verts en concert sur un vieux film « noir et blanc , portent des cos­tumes aux « manches noir cor­beau » (La main de vie). Même l’angoisse de ce Christ qui, même « aban­don­né » par un dieu « muet », recèle un réel espoir : « il faut que le noir s’accentue pour que la pre­mière étoile appa­raisse » (Mieux qu’un ange). La cou­leur sym­bo­lise enfin – plus tra­di­tion­nel­le­ment – la mort. Elle est ici celle du chat noir « à la mai­greur fran­cis­caine », dont une lumière noire couvre les yeux jaunes comme une laque (Le petit char­bon­nier). La «  grande vague noire », qui dit la mort du chat, dit pro­ba­ble­ment la nôtre par rico­chet.

Cette cou­leur des ténèbres apporte aus­si quelque sur­prise, lorsque la nuit se dévoile « noire  comme la paroi d’une rose rouge ». Il nous conduit ain­si vers le rouge, certes peu pré­sent, qui se réfère sur­tout au sang et à la mala­die. Il est celui du sang de l’écrivain qui « passe » au noir en lisant le Typhon de Conrad. Après une autre lec­ture, celle de La Vie nou­velle de Dante Alighieri, Bobin croise des chas­seurs de san­gliers. Belle occa­sion de consta­ter notre avan­cée dans la vie est faite avec « des mains rou­gies de cri­mi­nels », que seule la mort blan­chi­ra (Vita nuo­va). Au quo­ti­dien main­te­nant, un verre bri­sé lors d’une vais­selle fait per­ler du sang à son doigt, « un nuage rouge ». L’auteur estime que la « main de la vie » n’est vraie que bles­sée et « rou­gie de mal­adresse ». Un autre souvenir…Dans l’enfance, la piqûre inadé­quate d’un méde­cin sus­cite une aller­gie et change la cou­leur de son visage et de sa poi­trine en « rouge tomate ». Restera encore la mort qui consiste à pas­ser « du rouge au noir, puis au gla­cé ». Seul un meuble – objet maté­riel presque auda­cieux – est rouge, ce « fau­teuil » où le pia­niste Glenn Gould et l’auditeur Bobin se sont assis pour entendre la musique près du pia­no noir (L’irrésistible). Le lien à l’art de cette cou­leur per­siste en la « mère des poètes », cette gitane dont la jupe a « de bouillon­nantes cerises rouges » (La res­ti­tu­tion). Son rouge à lèvres la mue même en «  colombe du saint esprit » maquillée. Le divin réap­pa­raît en elle : sous les ordres de dieu, elle contem­ple­ra les fruits de « sang noir ».

On aurait atten­du une forte pré­sence du blanc, sym­bole s’il en est de l’immaculé et du pur…Il reste dis­cret, presque réduit aux tra­di­tion­nelles pages blanches. Il est pour­tant celui des neiges cana­diennes et des terres blanches (L’irrésistible), sous une lumière blanche, en ces lieux du Grand Nord où les étoiles le sont aus­si. Tout comme le rouge peut tein­ter d’autres cou­leurs (rou­gir), le blanc blan­chit « de toute espé­rance » les yeux des chiens mal­trai­tés ou les mains rou­gies des cri­mi­nels.

Le vert est rare­ment nom­mé. Est-il plus pré­cieux ? Il est celui de la « lumière » que mâche « un sage à tête de che­val », sans doute sur une fresque ou enlu­mi­nure reli­gieuse (Les yeux d’or). Ailleurs, un ange et un moine révèlent une vie imma­té­rielle, impal­pable, « verte » et jaune. Cette teinte se retrouve dans Les  minutes sus­pen­dues à l’intérieur d’une cathé­drale : du « papier vert de l’air sur lequel appa­raissent des feuilles d’acanthe.

Le brun d’un che­val trouve une réfé­rence concrète d’exception (cho­co­lat), puis la cou­ver­ture brune du lit sur lequel saute le chat, image de la vie qui conduit à la mort – un abri – tel un chat qui porte ses petits dans la gueule (Le petit char­bon­nier)

Le rose est celui d’un ami – un autre lui-même ? – dont la femme est décé­dée et dont le visage « brûle sous les lumières roses » (Le lau­rier-rose). Il est aus­si celui de la feuille de vigne rosée mise entre les mains d’un enfant. La lumière devient alors rose. Le rose de cette feuille déchi­que­tée essaime, « pous­sière de pous­sière », dans l’air, sur les lèvres, dans les yeux au fond d’une âme sou­vent « rafraî­chie ». (Les minutes sus­pen­dues).

Certaines cou­leurs n’apparaisse qu’une fois, le mauve en com­pa­gnie du gri­sâtre de fleurs au pied d’une cathé­drale (Les minutes sus­pen­dues), de même que l’argent dans le fil-corde des arai­gnées (Un trous­seau de clés). Elle ren­voie rare­ment à une per­cep­tion que nous pour­rions qua­li­fier de nor­male : le cho­co­lat du brun ou le cor­beau du noir… Les cou­leurs, presque tou­jours nom­mées dans la sim­pli­ci­té (bleu, or, noir, blanc, vert, rouge, rose), à l’état brut en quelque sorte, se dis­tinguent par l’état d’esprit et le sen­ti­ment qu’elles révèlent (art, spi­ri­tua­li­té, reli­gion). Elles ne se mélangent qu’à deux reprises : sur la jupe mys­tique de la gitane, ce « soleil sou­fi mul­ti­co­lore » et dans ces fleurs qui riaient de toutes les cou­leurs (Un trous­seau de clés) et ne deviennent « chaudes » que pour évo­quer le rire de l’aimée dis­pa­rue (Vita nuo­va). Mais non, nous n’avions sur­tout pas la pré­ten­tion de jouer à être le Michel Pastoureau des joies ver­sion Bobin. Nous avions juste envie de consul­ter ce monde de cou­leurs propres à un écri­vain – sa palette en quelque sorte – en lui super­po­sant ce récit bigar­ré par les teintes livresques. Une liber­té de lec­trice. Et de recon­naître que cet auteur déve­loppe sa pen­sée : la cou­leur, c’est « la parole » des fleurs. Elle peut aus­si être la parole des lieux et des hommes dif­fu­sée en notre temps ter­restre.

 


Notes

  1. bobi­nesque, néo­lo­gisme ![]
  2. Faut-il se sou­ve­nir de Georges Bataille ?[]
  3. Est-ce Basile Valentin ? Comte-Sponville ?[]

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Jane Hervé

Journaliste aux Nouvelles Littéraires, auteure de La femme de lune (édi­tions Gallimard), Née du chaos, et Le soleil ivre  (édi­tions du Guetteur).

Co-auteure de  La femme tatouée et de Neige d’amour avec le peintre Michel Julliard et co-auteure de pièces de théâtre : La légende de Guritha, femme viking et de Guritha, le retour avec Danièle Saint-Bois.

janeherve@​free.​fr

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