> Xhevahir Spahiu, Urgences – Urgjenca

Xhevahir Spahiu, Urgences – Urgjenca

Par |2018-11-07T17:59:06+00:00 5 novembre 2018|Catégories : Critiques, Xhevahir Spahiu|

Ciel, de l’Albanie, que connaît-on ? Jadis, un dic­ta­teur Enver Hodja mas­quait tout un pays, des élec­tions pré­si­den­tielles annon­çaient des scores dou­teux à 99% pour le même homme ? Aujourd’hui la voix magique d’Elina Duni, aspire notre esprit vers ce pays mécon­nu. Alors fina­le­ment qu’en ignore-t-on ? Quasiment tout en ce qui me concerne. 

Ce pour­quoi, j’ai pri­vi­lé­gié d’urgence l’ouvrage bilingue Urgence – Urgjenca  dans la pile d’été des livres reçus.  Qu’est-ce qui  fas­cine dans cet incon­nu ? Ce qui est écrit ? Ce qui est lu à voix basse ou haute ? Ce qui est sug­gé­ré ? Qu’advient-il lorsqu’il est rédi­gé en une langue indo-euro­péenne – l’albanais – si  incon­nue qu’on mécon­naît le moindre mot et qu’on ne peut pro­non­cer la moindre syl­labe. Les poèmes de Xhevahir Spahiu imposent cette énigme croi­sée du sens et de la pro­non­cia­tion. Une chance ! Est-il néces­saire de les com­prendre ou faut-il s’abandonner à l’émotion d’une lec­ture conver­tie en musique inso­lite ? Nos yeux feuillettent le poème, s’accrochent à une suc­ces­sion de consonnes en gra­phèmes  zgj – dhj-shk, glissent sur un por­teur d’un tré­ma… Nous déci­dons d’entrer dans la tra­duc­tion de cette édi­tion bilingue, du moins de le ten­ter. Nous péné­trons le poème Monotonie comme une grotte ou un nuage impro­vi­sé : Shushu­ri­jnë shelg­jet në fushë. Le tra­duc­teur Alexandre Zotos, connais­seur des lit­té­ra­tures fran­çaises et bal­ka­niques, a dépla­cé l’ordre des mots : il répète « susurrent » et « mur­murent » à deux reprises en fin de phrase, alors que le vers ori­gi­nel com­men­çait et  finis­sait par ce même verbe.

Xhevahir Spahiu, Urgences – Urgjenca, antho­lo­gie
poé­tique bilingue, tra­duit et pré­sen­tée de l’albanais
par Alexandre Zotos, edi­tions MEO, 2016,  
http://​www​.meo​-edii​tion​.eu, 16€.

Est-ce par goût du rythme ou d’une répé­ti­tion qui, en fran­çais, ferait écho à la pen­sée poé­tique ? Le tra­duc­teur devient  le pas­seur pri­vi­lé­gié des mini-poèmes qui concernent la Grèce (ancienne cité grecque Apolonnie, Homère), l’ Albanie (Mont Tomorr) ou ailleurs.

Certes nous igno­rons l’albanais,  du moins le croyons-nous, avant de  trou­ver un pre­mier mot  uni­ver­sel ( ?) com­pris par la seule pro­non­cia­tion « Akuarel » (aqua­relle), puis un deuxième « Musike », – l’art semble omni­pré­sent – ,  et puis le mot des mots ins­crit inté­gra­le­ment : «  Poeti »…. Que dit Spahiu du poète pri­vi­lé­gié par ce recueil « antho­lo­gique » ? Il peut d’abord être un poète sin­gu­lier. Tel le bos­niaque Izet Sarajlic décé­dé le 2 mai : après avoir lais­sé vides « les rues de la révolte » de la veille, il est allé lever « l’armée des morts ». Il est celui qui périt « au milieu de ses vers », comme un arti­san (maçon écra­sé sous son mur ou bûche­ron abat­tu sous un pin) ou une mère morte en couche. Le mek­toub ! Il est enfin « Dante » dont la sta­tue se laisse enve­lop­per par un lau­rier « sor­ti de terre », lequel mue la Nature en sym­bole impré­vu. Il est aus­si Homère dont l’Ulysse n’aurait « jamais ral­lié Ithaque ». Le « hap­py end » du retour aurait été rajou­té par un cor­rec­teur indé­li­cat. Le poète est aus­si ancré ou cer­né par le contexte poli­tique : même sa propre « veste » est pri­va­ti­sée par ce Ministère de Privatisation qui pri­va­tise tout, jusqu’à l’esprit créa­teur. Il incarne éga­le­ment « le peuple meur­tri », frap­pé et mena­cé comme cha­cun par ces troubles qui ont gelé les pyra­mides finan­cières et engen­dré le chaos en  1997. D’autres poèmes en font l’écho (Quand on vidait les places) en un pays où les fau­cilles  sont par­fois « occultes ».

Le « vrai » poète est enfin un ini­tia­teur, un « plan­teur d’arbres », peut-être à la Giono. Il étend ses « mains vertes » et « ven­dange les vignes du mys­tère ». Généreux, il dif­fuse des écrits imbi­bés de rose et de lys, entou­rés de peu­plier ou d’oliviers, en com­pa­gnie de colombe ou de cygne. Mais sur­prise,  lorsqu’il est  enfin ques­tion du « poème » (et non du poète), Spahiu y « verse » des chants d’oiseaux. Narquois, il évoque ensuite son tou­tou si « sage », assis pré­ci­sé­ment sur le texte du poème dont il est l’inspirateur, Mon caniche ! A croire qu’il appar­tient à un SPA poé­tique ! Et pour­tant dans cet art poé­tique, la lec­trice suit le poète en cati­mi­ni avant l’éblouissement : « Les sons à en mourir,/ les cou­leurs, à la folie/​Les mots, ma mort, ma folie, m’y retrou­vant moi-même. » (in Art). Une façon pour elle de rêver en tour­nant de simples pages de papier. « Vous, les mots qui me dévo­rez peu à peu », dit Spahiu. Nous avons envie de nous sou­ve­nir de lui comme celui qui embrasse la bouche du coque­li­cot.

mm

Jane Hervé

Journaliste aux Nouvelles Littéraires, auteure de La femme de lune (édi­tions Gallimard), Née du chaos, et Le soleil ivre  (édi­tions du Guetteur).

Co-auteure de  La femme tatouée et de Neige d’amour avec le peintre Michel Julliard et co-auteure de pièces de théâtre : La légende de Guritha, femme viking et de Guritha, le retour avec Danièle Saint-Bois.

janeherve@​free.​fr

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