> Écritures féminines : découvertes de Claire Dumay, Doina Ioanid, Marcelline Roux

Écritures féminines : découvertes de Claire Dumay, Doina Ioanid, Marcelline Roux

Par | 2018-04-10T17:30:39+00:00 6 avril 2018|Catégories : Claire Dumay, Critiques, Doina Ioanid, Marcelline Roux|

Il est des « décou­vertes » de pays, de nature, d’animaux, de science, etc.. Il en est une – plus secrète – « en poé­sie » que pro­pose Recours aux poèmes en m’adressant trois recueils de poé­tesses dont j’ignore tout. Question poé­tesses, je note que sont citées obses­sion­nel­le­ment (?) Tsvetaieva, Akhmatova,  Dickinson et parfois…Sapho. Sont-elles des excep­tions ? Sont-elles des arbres qui cachent la forêt des créa­trices ? Tout semble à décou­vrir. Une chance. Il y a ces Grandes décou­vertes d’un conti­nent entier sou­dain révé­lées aux enva­his­seurs (les Amériques) ou ce Palais de la Découverte où se muséi­fie ce qui a été trou­vé (des nids d’abeilles aux illu­sions d’optique). Mais en poé­sie par où com­men­cer aujourd’hui ? La France ou la Roumanie ? Claire ou Marcelline ? Les édi­tions Rhubarbe ou de l’Agneau ? Le plus grand ou le plus petit opus­cule ? La cou­ver­ture noire, blanche ou bise ? Au demeu­rant, les mots ont-ils jamais un com­men­ce­ment ? Ils n’ont pro­ba­ble­ment pas plus de fin que celle de nos articles…

Claire Dumay

Pour liqui­der le choix du pre­mier écrit, l’un des ouvrages au titre pré­des­ti­né – Liquidation – attire par la posi­tion extrême qu’il semble sou­te­nir. Claire Dumay y pra­tique une intros­pec­tion sal­va­trice en explo­rant sa « propre incons­tance » écar­te­lée entre ces « états vésu­viens » que sont aimer et désai­mer, le oui et le non. La « croyance uto­pique » en un amour inal­té­rable est un « leurre », une « impos­ture ».

Elle se sent alors « appa­riée » à cet enfant au point d’ « entrer dans le corps » de sa mère. Dans son uni­vers, seules les cartes pos­tales (pour les­quelles j’ai une fer­veur simi­laire) échappent à son res­sen­ti­ment. Elles sont por­teuses de « ten­dresse pour des lieux » ou de per­son­nages qu’elle a envie de « rejoindre » en inté­grant « l’image, cette incar­na­tion réus­sie d’un non-lieu ».

La poé­tesse (en prose) est la proie d’une « res­pi­ra­tion chao­tique ». Elle veut « éra­di­quer » la famille de diverses manières. Tout d’abord la chambre paren­tale où se passent des « choses cor­po­relles » à la fois fas­ci­nantes et repous­santes. Sur le tard, elle y retrouve le père malade en pleine « décré­pi­tude », avec les « flancs comme des douves assé­chées »… Elle hait d’évidence «  la famille idéale », ce mythe du couple : une « dam­na­tion douce » dont le « modèle » sus­cite tant d’« amer­tume » et conduit à « l’ornière du divorce ». Elle « congé­die­ra » le mariage, le « tue­ra » faute de pou­voir l’ « assi­mi­ler » : « Je ne peux accou­cher que de moi ». Lorsqu’elle consulte ses propres pho­tos de mariage, elle se trouve même « mécon­nais­sable en mariée » : sa pupille « est morte ». Tenir un nour­ris­son dans ses bras l’ « ébranle » et la « vio­lente », tant elle est han­tée par des « flashes d’horreur » (idées de meurtre). Chaque matin, elle observe un petit voi­sin mon­go­lien adu­lé par sa mère. Tous deux – mère et enfant – la ren­voient à une « secrète dis­corde » qui fait mon­ter « l’insurrection et l’insoumission ». 

 

Claire Dumay, Liquidation, Ed. Henry, La main aux poètes, 8€

Claire Dumay, Liquidation, Ed. Henry, La main aux poètes, 8€

Son écri­ture fouaille et dis­sèque nombre d’instants de « res­sen­ti­ment », explo­rant un mal-être avec une éner­gie telle qu’elle cap­tive et ensor­celle. Rien ne lui échappe : « J’entre dans une inti­mi­té forte avec le monde mou­vant qui me forge ». De tels ins­tants de vio­lence intime – ces bouts de vie réelle et/​ou fic­tive – s’articuleraient aisé­ment pour explo­rer la conti­nui­té de ce malaise (avec ses écrits anté­rieurs Arracher le tapis et Les étreintes blo­quantes). Sans doute car la lec­trice se laisse asphyxier- avec un cer­tain délice – par ces écrits si atta­chants dans leur déses­pé­rance.

Doina Ioanid

Passer à un deuxième recueil est plus aisé, car celui de Doina Ioanid pro­pose jus­te­ment des Poèmes de pas­sage dans Le col­lier de cailloux ! Il a en com­mun avec le pré­cé­dent un net inté­rêt pour la famille (ici grand-père, grand-mère, mère, etc.), une entrée en écri­ture au nom du « je » d’une « femme mûre » (chez C. Dumay, c’est une « adulte vieillis­sante »), lequel se dévoile ici peu à peu en mini-récits clas­sés en deux ensembles Intervalle et Lettres à Papy Dumitriu

Or ces ensembles s’ouvrent avec le fac-simi­lé manus­crit par la poé­tesse de ses tra­duc­tions en fran­çais. Son écri­ture soi­gnée et atten­tive induit une lec­ture plu­tôt sereine.Les com­pa­rai­sons révé­lant son uni­vers inté­rieur sont cepen­dant impré­vues. La poé­tesse aime­rait être « une boule de bow­ling » qui glisse et s’en va. Autour d’elle, on lui conseille d’éviter la fatigue pour ne pas res­sem­bler à un « homard bouilli ». En proie à la tris­tesse déver­gon­dée, elle la com­pare à un « mil­le­feuille raté ». Les pleurs de sa mamie auraient pu être trans­for­més en « gout­te­lettes de verre » par un maître-ver­rier. Là, elle voit une demoi­selle (elle ? ) comme un « moi­neau sans plumes ». Elle porte enfin ses sou­ve­nirs en « pen­sées », comme autant de « bou­lettes de pain ». Au pas­sage, elle évoque aus­si les « cartes pos­tales » : elle aime tant son papy défunt qu’elle rêve : l’ancien lui en envoie une de tous les endroits qu’il n’a pu visi­ter et « n’a jamais vus » (rien à voir avec les cartes pos­tales de C. Dumay, encore moins celles de Derrida ! ). Quelle fonc­tion Doina attri­bue-t-elle au lan­gage ? Les mots étouf­fés, « ava­lés » après le deuil de l’ancêtre, lui sont une « échelle de Jacob du plus pro­fond de  « moi »  jusqu’à la voûte de mon palais ».

Doina Ioanid, Le collier de cailloux, poèmes de passage, traduit du roumain par Jan h. Mysjkin, Ed. Atelier de l’agneau,17€

Doina Ioanid, Le col­lier de cailloux, poèmes de pas­sage, tra­duit du rou­main par Jan h. Mysjkin, Ed. Atelier de l’agneau,17€

Marcelline Roux

Les mots de Marcelline Roux, eux, sont moins par­lés (cf. la voûte du palais de D. Ioanid) que vus et obser­vés dans le recueil Celles qui regardent. Comme D. Ioanid, elle part à la recherche de sa pen­sée selon de courtes par­celles suc­ces­sives. Echappant à la soli­tude, cette auteure par­tage un pro­jet avec la des­si­na­trice Francepol : des­si­ner et écrire les feuillets d’un Carnet de mai­sons afin de trou­ver une demeure pour y vivre ensemble. Toutes deux sont « maî­tresses d’œuvres ». L’une esquisse d’insolites habi­tats (enrou­lés en escargot((Comme le logo-pho­to avec un escar­got dodu de l’éditeur, la des­si­na­trice enroule par­fois des méandres pour esquis­ser la coquille.) , empor­tés dans un tour­billon, super­po­sés en coupe, imbri­qués dans la nature) ; l’autre décrit son idée du domi­cile. Pour ce faire, le « Je » de M. Roux ren­contre le « Elle » (celui de la des­si­na­trice) et croise aus­si de mys­té­rieux « ils » qui repré­sentent « pudi­que­ment » le couple tra­di­tion­nel. Sa quête de poé­tesse l’incite à cher­cher jusqu’où inves­tir pour « don­ner une âme à un lieu ». Comment « vou­loir » une mai­son sans « ris­quer l’abandon » de la pre­mière demeure d’enfance ?

Il y a tant de mai­sons pos­sibles. Les mai­sons lit­té­raires (celle de M. Duras, Neauphle le Château où les gestes de pro­pre­té ou de courses se trans­mettent entre femmes) ou ciné­ma­to­gra­phiques (celle de C. Akerman, Jeanne Dielmann avec des séances de repas­sage devant la télé­vi­sion, mais aus­si le plai­sir de siro­ter une tasse de café) ou inté­rieures (auteur Mariusz Wilk qui est son propre refuge) ou celle de grand-mère aux volets verts ou celle d’enfance ou… Tant et tant de demeures prennent place dans ce che­mi­ne­ment que l’auteure « porte »sa mai­son­nette ima­gi­naire sur son dos « comme les escar­gots » ? De chaque habi­ta­tion dérive un cer­tain monde.

Cependant la femme-peintre « dis­pa­raît sans faire de bruit » (décès), ren­voyant la poé­tesse à sa soli­tude ori­gi­nelle. Ne pou­vant pour­suivre le pro­jet, Marcelline « ferme les écou­tilles ». Elle en trans­cri­ra la mémoire à sa façon : sur son car­net de bord  s’invente « un antre » qui se « méta­mor­phose » en livre. Quelle conso­la­tion ulté­rieure ? L’achat « d’un nou­veau car­net » dont elle n’ose anti­ci­per la fonc­tion. Ah, si elle retrou­vait cette mai­son et ce jar­din avec des bou­leaux, des rosiers, des brin­dilles pour des bou­tures, des repas, des lec­tures, de la musique dans le salon. Bref, un « ermi­tage » auquel elle conti­nue­rait de rêver, mal­gré tout, mal­gré la mort…Une façon d’être humaine que tant d’êtres par­tagent.

Peut-on pour autant pré­tendre connaître ce que l’on croit avoir lu et décou­vert ? Les poé­tesses Claire la rebelle inépui­sable, Marcelline la séden­taire rêveuse et Doina mar­quée par l’esprit de famille (lignage, fra­trie), deve­nues à tra­vers ces textes amies en écri­ture, ont encore tant à dire. Au demeu­rant, ne lit-on pas les autres en se lisant soi-même ? ne se lit-on pas soi-même en lisant les autres ?

 

Marcelline Roux, Celles qui regardent, Carnet des mai­sons, Ed. Rhubarbe, 9€

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Jane Hervé

Journaliste aux Nouvelles Littéraires, auteure de La femme de lune (édi­tions Gallimard), Née du chaos, et Le soleil ivre  (édi­tions du Guetteur).

Co-auteure de  La femme tatouée et de Neige d’amour avec le peintre Michel Julliard et co-auteure de pièces de théâtre : La légende de Guritha, femme viking et de Guritha, le retour avec Danièle Saint-Bois.

janeherve@​free.​fr