> Robert Desnos, Nouvelles Hébrides suivi de Dada-surréalisme 1927

Robert Desnos, Nouvelles Hébrides suivi de Dada-surréalisme 1927

Par | 2017-12-27T20:49:36+00:00 22 novembre 2017|Catégories : Critiques, Robert Desnos|

Recevoir cet ouvrage de Desnos dans un paquet scot­ché avec rigueur 1 n’est fina­le­ment pas un hasard. Ce  livre bigame (Nouvelles Hébrides et Dada sur­réa­liste), empa­que­té dans un article sur l’histoire des émo­tions (Vigarello, Corbin, Courtine) du numé­ro 1168 du NQL, sus­cite une inter­ro­ga­tion impré­vue. Comment vivre « un état de pri­va­tion de la conscience » (émo­tion, esmaier)  lorsque toute lec­ture impose d’être éveillé ?

Pourquoi ne pas choi­sir un des deux textes ? Écartons d’emblée le pre­mier pro­duit des délires ima­gi­nés par l’écriture auto­ma­tique (Nouvelles Hébrides, 1922), pour  rete­nir égoïs­te­ment  le second à option réa­liste (Dada-sur­réa­lisme, 1927). Ce der­nier est écrit à la demande du cou­tu­rier-mécène Jacques Doucet, avide de sai­sir les tenants et les abou­tis­sants du sur­réa­lisme. Croustillant et par­fois rageur, il étale avec natu­rel les pinaille­ries et les riva­li­tés dadaïs­to-sur­réa­listes.

Robert DESNOS, Nouvelles Hébrides suivi de Dada-surréalisme 1927, L’imaginaire, Gallimard, 2016, 10,50€

 Robert DESNOS, Nouvelles Hébrides sui­vi de Dada-sur­réa­lisme 1927, L’imaginaire, Gallimard, 2016, 10,50€

Il classe d’emblée  les sur­réa­listes selon leur obses­sion (Dieu ou la révo­lu­tion), laquelle se décom­pose selon  la dia­lec­tique sec­ta­riste du pour ceci et du contre cela et se décline en caté­go­ries (liber­té, amour, his­toire, poé­sie). Avec de telles luttes lit­té­raires, le « sort de l’occident est en jeu » – du moins l’auteur le croit-il. Après un lis­ting des stars (Tzara, Aragon, Breton, etc.) et de leur « ren­contre » capi­tale (Breton-Aragon à l’hôpital, etc.), suit un pano­ra­ma his­to­rique : d’abord « dada 1,2 et 3 (1919 à 22) », puis « après dada », et  enfin « sur­réa­lisme (1924-1927) ». Faisant fi des « que­relles per­son­nelles » (dixit Desnos), ces hommes (peu de femmes, même aucune !)  tra­vaillent sur le « sens ». Par pure pro­vo­ca­tion, nous retien­drons ce qui éclaire les mau­vais pen­chants de ces nova­teurs (seule Frida Kahlo pes­ta contre « ce tas de fils de pute luna­tiques et tarés » trou­vant, si besoin est, le sou­tien d’opportuns mécènes).

Desnos pro­pose ensuite  des fiches bio­gra­phiques nomi­nales d’une fraî­cheur  par­fois cri­tique ! Aragon, méde­cin d’état-major à la « cer­velle sen­ti­men­tale », est ébloui par l’élève méde­cin André Breton ren­con­tré à l’hôpital. Il se méfie­ra désor­mais du « spectre dan­ge­reux et accu­sa­teur » de sa propre intel­li­gence. Benjamin Peret, jadis cui­ras­sier, qua­si­ment mutique devant Breton ou Picabia. refuse de les pré­sen­ter  à Desnos et néglige même un ren­dez-vous avec lui. De sur­croît, ses écrits n’apportent « rien de nou­veau » car ils imitent l’un ou l’autre poète. Salacrou, lui,  est « vain et pré­ten­tieux ». Delaunay ne sait faire que des Tour Eiffel, les  reco­pie « éter­nel­le­ment en grand, en petit, à l’huile, à l’aquarelle, au crayon, au pas­tel ». Vitrac est un ni plus ni moins « cou­reur de grue », Radiguet un « gigo­lo enri­chi dans le vaga­bon­dage spé­cial », et Tzara fait dans la « sca­to­lo­gie miso­gyne ». Le voyage de Duchamp en Amérique se fait à pile ou face (pour prendre une rue, se lever, se cou­cher, etc…).  Rigaut,  ce «  cas dada », assom­ma un chauf­feur de taxi qui l’avait insul­té, mais paya ensuite pour évi­ter les suites judi­ciaires. 

 L’histoire la plus signi­fi­ca­tive reste celle du « por­te­feuille volé » sur une table de bis­trot. Rigaut veut boire son conte­nu, Aragon songe à le par­ta­ger, Breton qui n’a pas man­gé depuis plu­sieurs jours veut se faire « rem­bour­ser » les cadres de l’expo Max Enst. Mais Eluard qui en a la garde le rap­por­te­ra au bis­trot : le por­te­feuille est celui d’un gar­çon de café.

L’épisode la plus sur­pre­nante est celle de l’exposition Sans Pareil :  Péret, caché dans une armoire nomme les invi­tés un à un en adjoi­gnant « un épi­thète désa­gréable ».  Un coup de bluff dadaïste a enfin lieu lors d’un mati­née de la revue Littérature au  Salon des Indépendants (1919). On y annonce ni plus ni moins la venue de Charlot. Tous les jour­na­listes en attente découvrent la super­che­rie et en font un article qui fera enfin connaître l’excentricité dadaïste. Coup de pub, fina­le­ment, sans ser­vice de presse !

Reste une énigme : Qui donc a inven­té le mot dada ? Quels grands dadais  de l’intellect ? Arp ? Tzara qui fait signer les copains pour le recon­naître ? Arp ? etc.? Même en fouillant entre les lignes de l’ouvrage, le lec­teur res­te­ra dans une igno­rance toute che­va­line !  Après tout ce mou­ve­ment artis­tique auda­cieux – il l’était par son désir de  secouer les coco­tiers  de la rai­son – n’a donc pas d’inventeur bre­ve­té SGDG. Ni EDF, ni P et T, ni LR, ni PS, ni LREM, ni… ni….Quelle « émo­tion » !!!  Voila qui nous ramène au point de départ dadaïen 2 du mer­veilleux poé­tique pré­si­dant à cette notule !


Notes

  1. Par le ser­vice expé­di­tion de Recours au poème, alias Marilyne Bertoncini ![]
  2. Le néo­lo­gisme ne me déplaît pas, sans doute parce qu’il ne figure pas dans le dic­tion­naire.[]

mm

Jane Hervé

Journaliste aux Nouvelles Littéraires, auteure de La femme de lune (édi­tions Gallimard), Née du chaos, et Le soleil ivre  (édi­tions du Guetteur).

Co-auteure de  La femme tatouée et de Neige d’amour avec le peintre Michel Julliard et co-auteure de pièces de théâtre : La légende de Guritha, femme viking et de Guritha, le retour avec Danièle Saint-Bois.

janeherve@​free.​fr

X