Ayant organ­isé deux expo­si­tions sur le thème uni­versel  Ici et Ailleurs1, grande est la ten­ta­tion de con­sul­ter la  revue trimestrielle Ver­so2. Son choix sus­cite l’envie de lire et d’observer les ric­o­chets de poème en poème, rec­to ou ver­so d’eux-mêmes! Un incip­it-dessin (for­mule inven­tée), esquis­sé par Michel Jul­liard, prélude à  une cer­taine lib­erté de ton avec son lézard las­cif et son oiseau aux ailes ocellées.

 «Ici désigne un lieu pré­cis. Ailleurs n’est pas vis­i­ble » pré­cise Alain Wexler, directeur de pub­li­ca­tion. Tout appa­raît donc pos­si­ble. Ain­si sa propo­si­tion d’ « appartenir au rêve d’un autre »  incite la lec­trice à fan­tas­mer cet ouvrage tra­ver­sé par un vif bouil­lon­nement créatif. 

Certes l’ailleurs du voy­age impose sa pri­or­ité. « Il n’avait pas plu depuis longtemps. Les hommes dan­saient pour faire tomber le verbe pleu­voir », con­state le poète Charles Van­hecke en un périple – peut-être imag­iné — vers une tribu éloignée. L’audace poé­tique vient que la pluie d’eau atten­due est rem­placée par le « verbe » qui l’exprime ! Une pas­sion sim­i­laire pour les mots ani­me Véronique Joy­aux, explo­ratrice d’un « livre qui n’existait pas ». Rêveuse d’amour, elle s’imagine être l’héroïne de l’ouvrage que lit l’homme « du wag­on » assis en face d’elle. Il en émerge une belle phrase énig­ma­tique : « Penseur, j’ai abîmé tes étoiles », annonce prob­a­ble d’une rela­tion ultérieure.

 Ici & ailleurs, Edi­tions Ver­so, n°179, 120 p., décem­bre 2019, 6€

Cet ailleurs  entraîne  le poète Jean-Paul Prévost dans son pro­pre spleen : « Tout s’écroule. Je perds mon temps. De mon matin/Frileux, entre mes dix doigts je ne retiens rien ».  Il con­duit aus­si Géral­dine Ser­bour­din vers la tristesse de l’abandon : « Je suis age­nouil­lée sur le sable en atten­dant la mer,/Je suis sur la longue route de la perte de toi ». Il pousse même Marc Mériel au dés­espoir exis­ten­tiel : « Je n’arrive pas à croire que je suis le fils de quelqu’un. Il me sem­ble que je suis né de rien du tout. D’un vide». Il est empris­on­né en lui-même : « En habit de bag­nard / Une stat­ue me représente. » Quel con­stat fait-il ? « On croy­ait chang­er le monde / Mais c’est le monde qui nous change, / Il a fait de nous ce que nous sommes ; / des Poètes » . Patrice Blanc con­naît cette même afflic­tion, mais « au nom du désir et des flammes, au nom du sang » : « C’est comme une explosion/un corps ouvert à l’amour / qui ne sait plus de secret ».  Quant à Marinette Ara­bi­an,  son désar­roi est un émou­vant écho d’enfance. Fil­lette punie pour une dan­gereuse bêtise (se pencher dans le vide à hau­teur du troisième étage),  elle sug­gère à son père  en san­glotant : « Rends-moi au Mon­sieur du mag­a­sin où tu m’as achetée ».

Cer­taine douleur enfin, moins per­son­nelle, hante ces villes détru­ites par la guerre et  rongées par les « cica­tri­ces » de Clé­ment Bollinot : Alep « à jamais béante dans l’étouffant ciel rouge de l’humanité », la route vers Tel-Aviv « criblée d’impacts de balles/une voiture cal­cinée / encore fumante / dans laque­lle jouent /quatre enfants ».

Tous ces « ailleurs » pro­gressent par­fois jusqu’au bout d’eux-mêmes, à leur pro­pre néga­tion. Joëlle Pétil­lot (Seishin) ressent un mutisme exalté: « Pour décrire un ailleurs, des mots sont néces­saires. On écrit avec du silence, mais du silence fer­tile, un vide fécond qui devient autre à mesure que le blanc du départ gagne en ape­san­teur ».  En ce silence qui se décon­stru­it, la poétesse se retrou­ve « debout, face à un océan dont l’éternité aboie », puis « L’éternité n’aboie plus, elle danse ».

Ailleurs invite à mod­i­fi­er son regard sur le monde. A L’approcher autrement ou à se sen­tir quelqu’un d’autre. De façon inso­lite comme Patrice Blanc qui s’exclame : « J’appelle la pierre ». De façon fusion­nelle et trou­blante :  « Je con­nais bien ce monde, c’est ma peau » comme l’affirme Joëlle Pétil­lot. De façon char­nelle : l’ailleurs peut aus­si pren­dre corps. Tris­tan Allix, si sen­si­ble aux « plaies poé­tiques des marges », invente une femme aus­si effrayante (« Tu es mon enfer par ton mys­tère ») que désirée (« Je suis ton appétit, ton ven­tre / Je suis ton par­adis quand mes rêves devi­en­nent réalité »).

Au-delà du con­tenu, cet Ailleurs réper­cuté dans l’ici de ces poètes pro­pose aus­si à jouer avec les formes expres­sives. Par­fois la musique qui émane des poèmes leur donne forme. Chris­t­ian Kakam joue avec les sons, impul­sant un rythme afro : «  les sac­cades con­tin­u­ent par sac­cades », « la fronde fait fon­dre », « tous les ter­reaux rotent », « l’ire dans les heurts » ou « les pul­sions hâtent les pul­sa­tions ». Par­fois le poète Michel Gen­darme manie l’art de la répéti­tion. Créant une ren­gaine, il répète ain­si onze fois « les mots », dix-huit fois « elle », vingt-neuf fois l’interjection « ha »…. Son but, en cap­turant les mots comme par mag­nétisme, est de rédi­ger un poème pour ses amis : «  Je veux écrire sur l’eau/, (…) écrire sur la peau de l’eau/, (…) j’écris sur la peau de l’eau ».  Son écri­t­ure  porte en elle et décrit sa pro­pre musi­cal­ité : « tout vibrait par­faite­ment trem­ble­ments éboule­ments ». Un sax­o­phone lançait « des chants lanci­nants » dans une ville bom­bardée pleine « d’horreurs ».  « Il dan­sait en-dehors de lui / hors de lui / entre les bombes et le saxo ». Cette musi­cal­ité de l’ailleurs peut par­fois être con­statée sans s’inscrire dans le flux poé­tique. Ain­si Mar­cel  Fau­re évoque « Ce baume noir des plaies béantes » dans le bar «du « blues cama­rade ». « C’est tou­jours d’actualité / Nègres de toutes les couleurs / Dans le tem­po des jours ».

Et moi lec­trice, me prom­enant en bonne com­pag­nie avec ces Ici et Ailleurs poé­tiques si vivants, j’aurais volon­tiers ajouté2  l’ici de l’ici, l’ailleurs de l’ailleurs, l’ici de l’ailleurs, et même l’ailleurs de l’ici… Pour clamer à quel point nous sommes empris­on­nés et lim­ités par nos pro­pres con­cepts. Mais… soudain l’interrogation puis­sante d’Eric Sicilien, me nar­gue et claque comme une leçon ou une men­ace : « Et si nos rêves avaient pour voca­tion d’être pour­suiv­is sans jamais être réal­isés ? Et si c’était juste­ment cette quête sans fin qui nous main­te­nait en émoi ? Autrement dit, en vie ? » Heureuse­ment,  ces hypothès­es à l’imparfait sont peu prob­a­bles (pour ne pas dire improb­a­bles). Alors ai-je bien lu ou ai-je seule­ment rêvé?

 

Notes

  1. Broderies d’ici et d’ailleurs (2014), Ani­maux d’ici et d’ailleurs (2015), Gilles 28260.
  2. Emportée par la fébril­ité de la recherche.
mm

Jane Hervé

Jour­nal­iste aux Nou­velles Lit­téraires, auteure de La femme de lune (édi­tions Gal­li­mard), Née du chaos, et Le soleil ivre  (édi­tions du Guet­teur). Co-auteure de  La femme tatouée et de Neige d’amour avec le pein­tre Michel Jul­liard et co-auteure de pièces de théâtre : La légende de Guritha, femme viking et de Guritha, le retour avec Danièle Saint-Bois. janeherve@free.fr — voir aus­si : http://leguedelange.over-blog.com/