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Revue TXT 32 : le retour

Par | 2018-06-05T08:47:24+00:00 3 juin 2018|Catégories : Revue des revues, Revue TXT|

TXT comme quoi ? Comme TeXTe ou TeXTure ? comme Ton Xylophone Troué ? Comme Ta Xénophobie Tarabiscotée ? comme Ton Xérophage*1 Trublion ? … Eh bien non, il s’agit de TXT comme « TrenTe-deuX » avec les lettres dans le désordre. Approfondissons donc. Tout d’abord dans cette revue, le nombre 25 semble pré­des­ti­né. Certes, ce n’est pas le 25 de la librai­rie pari­sienne dite de La 25ème heure**2 . Ce 25 signale qu’un quart de siècle s’est écou­lé entre la paru­tion du der­nier numé­ro de TXT 31 et la pré­sente sor­tie ou re-sor­tie de ce TXT numé­ro 32.

Revue TXT 32, le retour, Edition Nous, 15 euros.

Une ges­ta­tion donc de longue haleine ! Pour le rap­pe­ler, 25 auteurs/​poètes/​philosophe/​photographe/​artistes/​ceci/​cela du comi­té de rédac­tion sou­tiennent ce néo-pro­jet TXT de 96 pages. Un artiste par année donc ! C’est un pro­ba­ble­ment un hasard. C’est sûre­ment un hasard. Un hasard qui reste défi­ni­ti­ve­ment hasar­deux. Quoiqu’il en soit, 17 auteurs prennent leur plus belles touches de lap­top pour dénon­cer ou annon­cer ou clai­ron­ner la « haine de la poé­sie ». Une sacrée entre­prise qui consiste à « vider la poé­sie de la poé­sie qui bave de l’ego », des « inté­rio­ri­tés émues, du troc des ima­ge­ries, du vers libre stan­dard et des méta­phy­siques ren­gor­gées ». Le pro­gramme com­mun – somme toute sélec­tif – d’une écri­ture qui se tra­vaille aus­si « contre le lan­gage ».

Que sub­sti­tuer à la poé­sie, ce fond du mes­sage, si sou­vent fonds de com­merce de nos si déli­cieux états d’âme ? Tout sim­ple­ment la « forme ». Pas la san­té mus­cu­laire ou car­diaque entre­te­nue par un jog­ging des mol­lets en plein bois ! Non, il s’agit de la forme Forme hors du fond, c’est-à-dire de la « poé­ti­ci­té maté­rielle » (rythmes, son, typo­gra­phie, col­lage, com­po­si­tion). Le tra­vail poé­tique consiste à cher­cher « ses formes propres, ses rythmes sen­sibles » selon Boutibonnes, Clemens, Demarcq, Frontier, Le Pillouët, Prigent, Verheggen par ordre alpha­bé­tique. Il joue avec la langue, mais ce n’est pas une langue de bois of corse ! Objectif toute : créer des « secousses » (dixit W. Benjamin)… Il faut faire trem­bler la pen­sée, tsu­na­mi­ser les strophes, érup­tion­ner les res­pi­ra­tions. Au demeu­rant, J. Demarcq estime cette revue « car­na­va­lesque », sans doute car elle sait se moquer du lan­gage.

 Quoiqu’il en soit, deux des sup­por­ters-auteurs-artistes annon­cés sont quand même de sexe fémi­nin. Seule la pre­mière,  l’autrice Typhaine Garnier, pro­pose une inter­ven­tion écrite inti­tu­lée  A l’atelier. Son récit est fait de deux strates – Rossinière et Grands Augustins – liées à deux peintres dont on ima­gine qu’elle a écrit au pied d’un de leurs tableaux, en quelque sorte gui­dée sous sa sur­veillance ! La Rossinière, liée à Balthus (Le peintre et son modèle) pro­pose une pen­sée qui dérive, qui émerge en strophes, qui ques­tionne en anglais, qui se dis­tri­bue un temps en colonnes, qui pro­pose un conte­nu diver­si­fié par­fois sans ponc­tua­tion ou par­fois avec un point d’interrogation, des pen­sées com­po­sites par­fois sépa­rées par un simple espa­ce­ment ou par­fois par un mot  décou­pé en mor­ceaux sur deux lignes avec une moque­rie ortho­gra­phique (« es-cabot » pour esca­beau), par­fois des phrases qui sont des « bal­bu­tie­ments ». Sous l’égide de Picasso (Dora Moore au chat),  un autre récit se dis­tri­bue sur trois colonnes de taille variable : celle de gauche au fer à droite, celle du centre impec­ca­ble­ment jus­ti­fiée, celle de droite au fer à gauche. Comme si l’anamorphose de sa pen­sée poé­tique se décons­trui­sait pour évi­ter cer­taines construc­tions. Bref, un pied de nez au clas­si­cisme est fait dans cet « ate­lier » de fabri­ca­tion de la langue : un lieu où le conte­nu est d’évidence moins impor­tant que le conte­nant en rap­pel – peut-être – de Mac Luhan (« Le medium, c’est le mes­sage »), ce qui implique le rejet de tout « caquet nar­cis­sique » (dixit Philippe Mangeot). Le Verbe avec cette écri­vante***3ne se fait pas chair mais forme, sque­lette, géo­mé­trie de mots. Bref, cet ate­lier où tra­vaille un arti­san du lan­gage  refuse toute construc­tion au fon­de­ment si soli­de­ment ancré dans nos têtes tra­di­tion­nelles (alexan­drins, qua­trains, tin­tins !).  La seconde femme est la pho­to­graphe Marie-Hélène Dhénin qui a codi­ri­gé la revue Tartalacrèmedans les années 70-80. Elle pro­pose Un thé avec Sémiramis, for­mi­dable entas­se­ment de chaises de bureau retour­nées  cul par-des­sus tête, autre­ment dit les pieds en haut et les siège-et-dos­sier en bas. La pré­sence de Sémiramis est à démon­trer.

Ne soyons pas exclu­sifs. Fréquentons quand même les hommes qui s’offrent la part belle.: Verheggen Jean-Pierre : « La mort ? Le père Lachaise s’assied des­sus ! ». Novarina Valère alli­té­ra­tione (!) avec les lettres ESPIR « l’esprit res­pire » pour décli­ner tout ce qu’il pense du chris­tia­nisme (Croix, Trinité, Dieu), du moins en période de Carême ! Demarcq Jacques pro­pose son dans son Exquis disent (ver­sion modi­fiée de Qu’est-ce qu’ils disent) les zozios de son zoo sonore. Il n’hésite pas à muer le son en lettres de taille et nuances variées entre­cou­pées de signes non signi­fi­ca­tifs : pour le rol­lier d’Abyssinie, c’est du « krwèèwOh%krrwèèh ». Inutile de tra­duire, il faut juste entendre… Cochevis, soui­man­ga, tra­quet et ber­ge­ron­nette ont droit à leur lita­nie sin­gu­lière en « slams mys­tit­siques » ou en « tripes dis­pip­siques »…Prigent Christian, quant à lui, se déchaîne en écrits un tan­ti­net macho : « Oter la culotte avec les deux/​ A la fois fesses dedans, ça ne/T’excite pas le Mister Smart slip ? »». Ou après le des­sin du sigle vénu­sien : « Tu  sou­viens quel beau mon/​ Cul ? Il y a base de bonne/​Pute à dix bornes »…l » Entre les « gros mame­lons hygié­niques » et le « sexe dépra­vé », l’auteur classe lui-même ses écrits en « cour­riers indé­si­rables ». La lec­trice est sou­la­gée par sa luci­di­té éven­tuel­le­ment humo­ris­tique ! Bobillot Jean-Pierre, enfin, pense « à ce  ver­tige : pen­ser à tous les mots aux­quels s’ajoute celui que je suis en train d’écrire (de pen­ser) »…Une rai­son pour moi de ces­ser ce com­men­taire et de retour­ner à mon propre néant men­tal. Mais non, quand même non, rajou­tons ce constat de Pennequin Charles qui me trouble : « La poé­sie, c’est le  retour à l’état sau­vage de sa propre per­sonne ». De quoi médi­ter jusqu’à la sor­tie du numé­ro 33, pré­vue en… 2019.


Notes

  1. Une revue de ce nom – Les xéro­phages – existe vrai­ment[]
  2. Place géné­ral Beuret, 75015[]
  3. néo­lo­gisme qui me plaît[]

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Jane Hervé

Journaliste aux Nouvelles Littéraires, auteure de La femme de lune (édi­tions Gallimard), Née du chaos, et Le soleil ivre  (édi­tions du Guetteur).

Co-auteure de  La femme tatouée et de Neige d’amour avec le peintre Michel Julliard et co-auteure de pièces de théâtre : La légende de Guritha, femme viking et de Guritha, le retour avec Danièle Saint-Bois.

janeherve@​free.​fr

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