> Estelle Fenzy, La Minute bleue de l’aube

Estelle Fenzy, La Minute bleue de l’aube

Par |2019-10-15T14:18:38+01:00 14 octobre 2019|Catégories : Critiques, Estelle Fenzy|

J’aime les pre­miers émois de l’aurore : les trèfles se tournent vers la lumière, les feuilles déploient un sub­til ver­so ombré, les pétales des pâque­rettes s’entrouvrent avec dis­cré­tion,  le ros­si­gnol lance une pre­mière trille glo­rieuse. L’aurore appar­tient à tous, tran­si­tion crépusculaire1Le second cré­pus­cule, plus habi­tuel­le­ment nom­mé comme tel, est avant le cou­cher solaire. entre la nuit et le jour, pré­cé­dant ici le lever du soleil. Explorer l’instant  pri­vi­lé­gié de ce com­men­ce­ment appa­rent cap­tive.

L’aube d’Estelle Fenzy est à la croi­sée du temps (« Minute » sym­bo­lique éri­gée en nom propre ou en  divi­ni­té avec un M majus­cule) et de la cou­leur (« bleue »). Deux abs­trac­tions – temps et cou­leur – qui libèrent son âme toute en ten­dresse et sua­vi­té secrètes. Ses mots émergent comme des caresses qui se pensent.  L’absence de ponc­tua­tion accen­tue le cou­lé des phrases. Seules les strophes se séparent l’une de l’autre, sim­ple­ment ponc­tuées par trois asté­risques.  En s’immergeant dans le monde, la poé­tesse révèle un pan­théisme presque apai­sé.

Son âme se laisse volon­tiers empor­ter par la force du vent qui vibre à ses oreilles. Ainsi «  Il n’est jamais trop tard/​si tu sais écou­ter le vent/​conter des histoires/​dans les peu­pliers ».  Son « je » se mue curieu­se­ment en « tu », un autre elle-même, peut-être autre qu’elle-même. L’auteure trans­fère cette atten­tion de l’ouïe sur le corps aimé (et vu) : « J’écoute ton visage ». Elle éta­blit ain­si une cor­res­pon­dance entre les sens. Quel lien s’instaure entre la poé­tesse et cet air vibrant ? Une forme d’appartenance intui­tive, de désir d’être pos­sé­dée : « Je n’attends pas du vent/​ses égards mais/qu’il m’emporte dans sa force/​que l’espace se donne/​que rien ne nous échappe ».  

Estelle Fenzy, La  Minute bleue de l’aube, La part com­mune, 2019, 120 pages, 13€,

Ce vent là, bliz­zard ou tra­mon­tane tou­jours puis­sant, lui est un maître.  Il est l’intempérie sacrée à laquelle elle se livre à l’extrême : « S’offrir/en sacrifice/​au vent ». Une jouis­sance sans doute. Cette offrande est si ardente que l’auteure inté­rio­rise ses qua­li­tés, fai­sant sien ali­zé ou zéphyr. Elle devient même le souffle de ce vent : « En moi soudain/​les tama­ris pen­chés du vent/​les mers douces d’eaux inté­rieures… » A l’image de la poé­tesse, les « oiseaux volent bas/​sous le ciel qui menace/​Ils ont peur de deve­nir l’orage…/et le lais­ser entrer/​dans toutes tes bles­sures ».

La poé­tesse se laisse hap­per par d’autres puis­sances issues de la nature, comme la neige si oni­rique : « J’ai rêvé/d’une chaumière/d’une forêt de brigands/d’une prin­cesse en haillons/​dans un hiver de neige. – J’étais la neige. » Au-delà d’une simple immer­sion sen­suelle, elle s’identifie à la matière nei­geuse, par la même démarche qui l’avait aupa­ra­vant muée en vent.  Cette der­nière – la neige –  l’introduit en un conte de fées dont elle est l’héroïne, en ce temps par­ti­cu­lier du rêve. L’eau qui coule la ren­voie éga­le­ment à une autre tem­po­ra­li­té tout aus­si insai­sis­sable, celle d’un moment glo­ri­fié avec une grande géné­ro­si­té : « Tout donner/​pour un ins­tant de rivière ».  Un échange s’instaure entre l’eau dont on entend presque le cla­po­te­ment et son âme muée en corne d’abondance. Même la brume a un effet psy­cho­lo­gique impré­vu : « La brume ce matin/​comme une pudeur/​de l’aube ». La per­son­ni­fi­ca­tion des élé­ments de la nature se conti­nue et se déve­loppe au fil des poèmes.

Estelle Fenzy adhère – par exten­sion – au rythme du temps, ce cycle de la Nature : « Je suis celle qui désire le jour/​et aspire à la nuit ». Dans les effets du jour, elle appré­cie la pré­sence bien­fai­trice d’un astre : « Oh soleil/​ tes rayons/​me cousent des rubans/​autour du cœur. » Elle ins­crit, là encore, une vision féé­rique enfan­tine qu’elle enru­banne à sa façon.

Cependant ses mots s’immergent ou se noient en une force plus pro­fonde, celle de ce silence qui l’imbibe et la consti­tue inti­me­ment : « Etre du silence/​comme on est d’un pays ». Ce silence se révèle en toute dis­cré­tion et en toute rete­nue : « Ce que j’ai découvert/​de silence en moi/​ne fait pas de gestes ».  Mais qu’est-il donc ? Quels sons ou quelles voix évite-t-elle d’entendre ou entend-elle autre­ment ? Ce silence-là est celui des absents et des défunts, ses com­pa­gnons noc­turnes : « J’écoute/de chaque côté de la nuit/​le silence de mes morts/​leur vacarme de voix tues ». Au fond, ce silence lui est aus­si l’écho  inver­sé du poème : « Que/​jamais un poème/​si beau soit-il/ne remplace/l’incessant voyage/​de ton silence ». Au point de pen­ser jus­te­ment ce poème à la limite du pen­sable, ce lieu où la pen­sée se meurt : « Tant de mots réunis/​et ce n’est rien/qu’un autre silence ». Ce silence ren­voie à soi ou la fait peut-être ren­trer en soi : « Dehors la lumière est lointaine/​Ferme les volets/​Que rien ne puisse par­ta­ger mon silence ». Il est si abso­lu, si monas­tique qu’il finit par se faire oublier et ne plus être évo­qué : « Ne pas dire le silence/​se taire – éper­du­ment. ». Nul doute que ce silence qui la consti­tue est spi­ri­tuel, qu’il est une façon de mou­rir à soi pour renaître autre­ment.

Présentation de l’auteur

Estelle Fenzy

 Estelle Fenzy est née en 1969. Après avoir vécu près de Lille puis à Brest, elle habite Arles où elle enseigne. Elle écrit depuis 2013, des poèmes et des textes courts.

Publications en revues : Europe, Secousse, Remue​.net, Ce qui Reste, Écrits du Nord (édi­tions Henry), Microbe, Les Carnets d’Eucharis, Terre à Ciel, Recours au Poème, Décharge, Possibles, FPM, Revu, Teste.

Publications

  • CHUT (le monstre dort) aux édi­tions La Part Commune (2015)
  • SANS aux édi­tions La Porte (2015)
  • ROUGE VIVE aux édi­tions Al Manar (2016)
  • JUSTE APRÈS aux édi­tions La Porte (2016)
  • L’ENTAILLE et LA COUTURE aux édi­tions Henry (2016)
  • PAPILLON aux édi­tions Le Petit Flou (2017)
  • MÈRE aux édi­tions La Boucherie Littéraire (2017)
© photo Isabelle Poinloup

Anthologies

  • SAXIFRAGE, dans Terre à Ciel, ini­tiée par Sabine Huynh
  • MARLÈNE TISSOT & CO, édi­tions mgv2>publishing
  • DEHORS, édi­tions Janus (juin 2016)
  • LESSIVES ÉTENDUES, dans Terre à Ciel, ini­tiée par Roselyne Sibille

Livre d’artiste

  • PETITE MANHATTAN, dans Le Monde des Villes, Brest 2, avec André Jolivet, édi­tions Voltije

Revue d’artiste

  • CONNIVENCES 6, édi­tions de La Margeride, avec aus­si des poèmes d’Alain Freixe, des pho­to­gra­phies de Rémy Fenzy et des pein­tures de Robert Lobet

Poèmes choi­sis

 

Autres lec­tures

 

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Jane Hervé

Journaliste aux Nouvelles Littéraires, auteure de La femme de lune (édi­tions Gallimard), Née du chaos, et Le soleil ivre  (édi­tions du Guetteur).

Co-auteure de  La femme tatouée et de Neige d’amour avec le peintre Michel Julliard et co-auteure de pièces de théâtre : La légende de Guritha, femme viking et de Guritha, le retour avec Danièle Saint-Bois.

janeherve@​free.​fr

Notes   [ + ]