J’ai vis­ité ma vie
poèmes traduits  par Annie Salager et l’auteur
Saleh Diab
Edi­tions Le Tail­lis pré – 2013
Prix Thyde Mon­nier – SGDL ‑2013

 

 

C’est une poésie nar­ra­tive aux con­fins des drames amoureux que nous offre Saleh Diab dans cette antholo­gie de ses poèmes réu­nis­sant trois recueils lumineux. Une poésie amoureuse qui dit l’im­pos­si­ble de la rela­tion, implore le Seigneur seul juge de ses erreurs, et où la ten­dresse « habite [ses] mots ». Éter­nel amoureux de la vie, du print­emps et des femmes-fleurs, le poète évoque ici dans une langue limpi­de et belle la dis­pari­tion, la perte (de soi, de l’autre) l’é­vanes­cence de l’être qui se perd dans chaque rela­tion idéal­isée, dit l’ab­sente chaque fois nou­velle et renouvelée.

Elle, est tou­jours loin­taine, per­due dans l’air du temps, inac­ces­si­ble étoile, « son silence est ton écho », « l’odeur de [son]nom à peine un soupçon ». S’ac­croche « à l’orée de sa jupe » comme le rai de lumière ou « le raisin sur le toit ». C’est un homme seul, aux abor­ds des lucarnes, des étoiles, des cieux qui, nous dit-il,  « d’un seul coup/ dans l’absence/[j’ai] gaspillé ma vie ».

Mais quelqu’un veille, quelqu’un ou quelque chose veille sur sa vie même si :

« dans mes yeux
les absences vont et viennent
telle des barques
sur l’eau »

 

Pourquoi est-il là ?

Lui aus­si veille, sur­veille, ses regards se dépor­tent du sou­venir au réel de cette vie plus lumineuse entre rêves éveil­lés et réalité,

«mes yeux
font l’in­ven­taire de l’obscurité »

Il faut bien étein­dre le remords, ne pas laiss­er de place à l’ob­scu­rité, au doute, à la culpabilité.

« Aujour­d’hui
il fait beau
le ciel est clair
au-dessus de la douleur ».

La prière, seule vérité, pour ce pays où les amis sont restés, «se recueil­lir autour des cha­grins » et les par­er de lumière, celle de la neige, peut-être parce qu’elle porte le silence et la paix.

 

« que faire sous un ciel étranger
à part écouter l’oubli
broder mes années
comme la dentelle
pâtir de nos regrets
à l’air libre
tarir
en lisant des livres ».

 

Le poète exilé sem­ble se brûler à chaque nou­velle ren­con­tre, tel un papil­lon aspiré par la lumière du soleil, à cet exil où il a « déplacé sa nostalgie/vers la lumière/comme on expose une plante/ d’in­térieur au soleil ».
Les sou­venirs exis­tent, omniprésents, se mêlent, se rassem­blent et volent en éclat au qua­tre coins du  livre. Il pour­rait s’en nour­rir, les cou­ver jalouse­ment. Non, « une touche de bleu/sèche sur sa vie. »
Il faut tromper la soli­tude, la perte, les « absences aveu­gles », cul­tiv­er « des kyrielles d’ami­tiés » et se nour­rir des livres pour rem­plir sa soli­tude, marcher, courir, espér­er dans le silence blanc de l’âme,  trou­ver celle qui remaillera « la fenêtre brisée de mon âme ».

 

« Tisseuse

Qui répar­erait
la fenêtre brisée de mon âme
qui rebâti­rait
les auvents démo­lis de mes mains
est-ce qu’une tisseuse
à la porte du jour
tis­serait une tendresse
pour mes mains humides… »

 

Le lex­ique de la caresse et de la nature se mêlent, l’élé­ment liq­uide est très présent ( « mes mains flot­tent  sur les adieux », eau,  mer, men­the, fleur, jardins, oiseaux)…

« dans ma main
le poids des erreurs pèse
et je n’ai pas su que le jardin
était indif­férent à l’oiseau ».

 

Dans l’Oud blanc, dépos­er son silence, y laiss­er couler la joie,  la nos­tal­gie d’un amour dis­paru, per­du aux  regrets infinis

« chaque fois que je ferme/mes yeux  sur ton odeur/je vois la petite main/ de la rose ».

Départs, regrets encore, nos­tal­gie des moments à jamais per­dus. D’une perte l’autre, d’un exil iden­ti­taire à celui de l’amour déçu, il n’y a qu’un pas qui laisse indéfin­i­ment la même blessure, et le même mou­ve­ment de fuite, une fin et un recom­mence­ment, par­tir tou­jours à chaque fois, d’un endroit à un autre, d’un cœur l’autre, et regarder sa vie pass­er, la voir chuter, il écrira la nuit « jusqu’à l’aube », il lais­sera couler la douleur, lais­sera mon­ter la prière

« mes yeux
sont rivés sur le fleuve
qui rue sans espoir de retour »

 

Dans la douleur et le sang ver­sé, indif­férem­ment, regarder et atten­dre ce qui sor­ti­ra de cette attente. Poèmes de l’er­rance, de la déam­bu­la­tion oublieuse, de la vaca­tion vide, « j’avais un futur dans tes mains/ il s’est perdu »

De l’im­pos­si­ble fix­ité des choses, de l’ex­il du cœur, de l’âme, d’un corps à la dérive, J’ai vis­ité ma vie pour­rait se lire comme un voy­age cir­cu­laire d’un point autour duquel on tourne et où l’on retourne, d’un exil de l’être per­du en lui-même, celui d’un voyageur qui ne sait où pos­er ses bagages.

Un exil est tou­jours plus ou moins for­cé, plus ou moins bien vécu dans la grâce ou dans l’a­ban­don, dans le désir de bon­heur et son impos­si­ble accès. Ne restent pour le sup­port­er que les livres et mieux peut-être, celui qu’il écrira.

Pour­tant, c’est encore à la recherche de l’amour, seule vérité à cueil­lir pour le poète que le dernier volet nous con­vie, dans ce voy­age amoureux d’une femme pas­sion­né­ment aimée, on retient d’in­nom­brables phras­es pas­sion­nées qui lais­sent entrevoir un espoir. « Je m’im­prègne de ton regard» ; « ensem­ble nous tra­ver­sons la cru­auté » et c’est alors une grâce, une pause dans le temps et l’e­space, un point d’ar­rim­age, on est peut-être arrivé à bon port… « nos mains effilochent des vagues », « la douleur /est en trêve/l’azur/ouvert à deux bat­tants », alors que jamais la nos­tal­gie ne le quitte car « longtemps les rapaces/voleront au-dessus de ta vie ».

L’homme dont la des­tinée a inscrit au fond de lui la perte (d’un pays, de racines, d’êtres) ne croit pas dans l’im­mua­bil­ité des choses « la nuit tou­jours grogne dans le som­meil de l’étranger. »

« d’en bas
le jour me regarde
avec des yeux de noyés »

 

L’ab­sence de l’autre ou la peur de le per­dre chaque fois réac­tive la douleur inscrite au creux de l’âme blessée et c’est peut-être dans la recherche dés­espérée de l’amour, dans la mul­ti­pli­ca­tion des ren­con­tres que se tis­sent son unique espoir et son besoin d’exister.

L’er­rance se pour­suiv­ra donc, une errance amoureuse qui recom­pose indéfin­i­ment la dernière perte. Per­du dans la ville ou sur le front de mer « je croise ma vie pour la pre­mière fois ».

La dépres­sion est là : « je me pousse toute la journée comme une brou­ette ». Les sou­venirs, les meilleurs, les plus sim­ples sont réac­tivés (les amis du sud-ouest, la con­fec­tion du con­fit de canard, une cer­taine adap­ta­tion à la vie en France) et après quinze années de cet exil, une véri­ta­ble instal­la­tion en France et cette nou­velle rup­ture qui a duré toute une semaine, se retrou­ver seul avec ses livres de Pes­soa, dans une « tra­ver­sée noc­turne dont je me réveillerai sain et sauf », quand    remonte cepen­dant encore et encore la même ques­tion : « A quoi bon rester dans ce pays. »

Les sou­venirs s’in­scrivent dans le fil des jours amoureux, les bons et les mau­vais, avec une cer­taine ten­dresse pour l’in­com­préhen­sion et la dif­fi­culté de l’autre à pren­dre toute la place dans le ques­tion­nement de l’exilé.
Le déracin­e­ment empêche quelque­fois de nou­velles racines, il est de ces âmes qui ne se réim­plantent nulle part.

 

« Je m’éloigne
Je suis loin très loin
je m’éloigne de plus en plus
d’hi­er 
le réveil s’est enrayé et mon rendez-vous
chez le coif­feur est tombé à l’eau
j’ai cou­ru pour acheter des croissants
ils sont de plus en plus petits
leur prix con­tin­ue d’augmenter
j’ai pris mon petit déjeuner
ouvert la boutique
bal­ayé le trot­toir devant le pas de la porteAboulka­cem est passé
Il m’a fait un compte ren­du de la sit­u­a­tion du
monde arabe
j’ai appris le sui­cide de mon ami écrivain
par un appel télé­phonique de sa sœur
je suis sorti
pour aller chercher des sacs d’aspirateur
j’ai ren­con­tré la petite vieille anticonformiste
je la croy­ais morte depuis des années
j’ai vis­ité mon ami malade
il regar­dait la messe à la télé
je suis ren­tré chez moi
j’ai cuis­iné une épaule d’agneau
j’ai mangé
puis fait l’amour et la sieste et je me suis levé
j’ai atten­du l’or­age à la fenêtre
sans ouvrir le roman qui stationne
sur la table depuis plusieurs jours
je me suis coupé les cheveux
je suis ressor­ti pour acheter du pain
des cig­a­rettes et des préservatifs
j’ai fait le plein d’essence
je suis loin très loin
je m’éloigne de plus en plus
d’hi­er »

 

Con­tin­uer sa vie et ten­ter de retrou­ver le dernier amour per­du, garder l’idée du bon­heur, « c’est comme ça, ça ne vaut pas la peine de se pren­dre la tête », ten­ter l’ac­cep­ta­tion philosophique, et en même temps, vivre en essayant de retrou­ver chaque objet, chaque chose qui a mar­qué la vie de l’autre, son roman préféré, repren­dre deux chats comme les siens, sa mar­que préférée de sty­lo,  sa salle de ciné­ma  la mar­que de son cham­pagne, s’a­ban­don­ner près de l’ar­bre où elle s’ar­rê­tait,  son silence et sa colère…  s’apercevoir que tout est là encore, intact. Il se fond, « se décom­pose /comme l’au­tomne », dans cet amour incon­solable, un amour-pas­sion destruc­trice parsemé de vifs échanges, de pro­pos vio­lents « tu envoies  un couteau/je t’en­voie un poignard/ tu me ren­voies un couteau/ je te ren­voie un poignard ».

Mis à la porte à trois heures du matin, s’apercevoir que ce qui lui fait de la peine c’est de devoir ramass­er une à une les feuilles de son calepin dans lequel sont con­signés tous les numéros de télé­phone de ses maîtresses.…

 

La pluie

 

Depuis une semaine elle tombe abondamment
elle détraque mon sommeil
embrouille mes rêves
elle a fail­li dépass­er les limites
qu’est-ce qu’elle veut me dire en frap­pant avec
cette insis­tance sur la fenêtre
et cog­nant sur mes pensées

je me fau­file dans un café voisin
tourne le dos aux baies vitrées
je dis­cute avec le serveur
je bois un dou­ble pastis
je remets ça
j’ai les mots trempés
mes phras­es sont inondées
elles coulent dans toutes les directions 

 

 

 

Saleh Diab est né en 1967 en Syrie. Il a éét jour­nal­iste lit­téraire à Bey­routh. Il est chargé du monde arabe au fes­ti­val Voix Vives à Sète. Il vit en France depuis l’an­née 2000. Il est doc­teur en lit­téra­ture arabe contemporaine.

Autres pub­li­ca­tions :

-                   Une lune sèche veille sur ma vie, Edi­tions Comp’Act, Cham­béry, 2004
—                   Qamarun yabisun ya‘tani bihay­ati, Edi­tions Dar Al Jadid, Bey­routh, 1998
—                   Un été grec (non traduit), Edi­tions Mer­it, Le Caire, 2006
—                   Sayf yunani; Tur­suli­na Sikki­nan arsilu khan­jaran (Tu m’envoies un couteau je t’envoie un poignard- non traduit), Edi­tions Shar­qi­at, Le Caire, 2009.

Traduc­tion de l’arabe au français :
— Chemin de Damas de Nouri Al Jar­rah
(Edi­tion Voix Vives, Al-Man­ar, Paris) 2014

Annie Salager a pub­lié plusieurs livres de poèmes et de nom­breux livres d’artistes. Elle a reçu le Prix Mal­lar­mé en 2011. Elle a aus­si pub­lié trois réc­its, un roman et des tra­duc­tions de l’espagnol.

 

 

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Chut
(le mon­stre dort)
Estelle Fenzy
Edi­tions La Part com­mune – 2015
ISBN 978–2‑84418–298‑2 — 10euros

 

 

 

C’est un texte émou­vant et frag­ile que nous offre Estelle Fen­zy avec Chut (le mon­stre dort), un texte dédié à son père et à « ma pas­sante qui depuis tou­jours m’accompagne »…

Une date… le 10 août, « une vie sus­pendue » à l’an­nonce, fatale (?), la mal­adie, celle d’un être qu’on aime…

Les mots nous arrivent, syn­copés, avec la peur, l’en­vie de hurler, le manque.… à dire.

« Penser vif
écrire sim­ple
crier grand

puisque la vie
ampute »

Le silence s’ex­prime dans le vide, dans l’ab­sence au monde dont on se déleste, quand tout s’ef­fon­dre et que même pleur­er est impos­si­ble. Tenir.

« Lequel des deux sou­tient l’autre »

 

L’im­puis­sance d’un géant est-elle à la hau­teur des mots ?
Gag­n­er sur la vie, le temps qui reste, aux horloges

« forcer la marge

à coups de pioche
dans le plus jamais

trou­ver l’antidote

au défini­tif »

 

Garder au cœur la lutte intacte, tant que… et quand seul l’amour demeure, l’in­sur­rec­tion dans l’âme, il faut aller… au com­bat, du juste s’associer

« tu tiens debout
sur le quai »

 

Le mon­stre tapi dans les ravines de leurs peurs, ils voleront au temps

« le galop des jours
et la sur­prise de vivre »

« les bottes de l’espoir
ont des semelles
d’aci­er »

 

Douce présence muette d’une fille -« Cen­drillon naïve », à son père quand au fil des saisons s’a­van­cent les ques­tions et que « moins bien ce matin »…

et que tous les remèdes même les plus improb­a­bles d’au­cun sec­ours, il faut traverser

« à bout de bras
l’aube incer­taine »

Espér­er dans ce fil ten­du du jour que la bête ne se réveille pas

 

« Dors la bête dors
ne te réveille pas
encore ».

« Pas trop vite
les jours beaux
pas trop vite »

 

On ne peut trop de mots der­rière ceux-là, der­rière la pudeur et la fragilité d’une écri­t­ure si légère pour un sujet si grave, peut-être se tenir dans l’in­no­cence et la grâce de cette lec­ture aux éclats de vie sus­pendus dans l’air, un arrêt du temps à  compter (avec) les jours heureux au plus dif­fi­cile de nos existences.

 

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Dans la con­ti­nu­ité du précé­dent, « Sans » est un petit opus­cule pub­lié aux Edi­tions La Porte qui énonce une souf­france, celle de l’autre. Cet autre dont le vis­age … comme aspiré de l’in­térieur s’ef­face pro­gres­sive­ment, hors les mots, ceux de la poète, les nôtres, les siens.  « Chaque let­tre-une falaise à gravir ».
Les mots de l’autre, ce sont ceux du père, “reste près de moi”, le cœur, l’âme, oiseaux envolés où il y a tou­jours trop de mots, là où il en manque tant déjà. Les phras­es se dis­lo­quent, les mots arrivent dans le désor­dre, « mes yeux sur le libre espace de ton jardin Tu veilleur de corolle guet­teur d’été », et voilà l’hiv­er déjà là.
Tout devient dérisoire, jusque dans la tenue d’ap­pa­rat « talons hauts-dans le gravier, allez savoir pourquoi cette élé­gance » se questionne-t-elle.
Il faut avancer dans ce gravier incon­fort­able qui restera tou­jours accroché au talon. « Croire au cristal à l’in­térieur du corps ».
Il faut avancer et con­tin­uer, dormir et rêver jusque dans la présence de celui qui manque. Le rêver pour Le sen­tir vivant encore

“Que jamais tu mort ”

Et faire sans donc.
Faire sans c’est con­stater alors que « l’avenir s’ap­privoise dans la féroc­ité des pages tournées des mots der­rière le verrou ».

 

Estelle Fen­zy est née le 15 jan­vi­er 1969. Après avoir vécu près de Lille puis à Brest, elle habite en Arles où elle enseigne.

Pub­li­ca­tions en revues : Europe, Sec­ousse, Remue.net, Ce qui Reste, Ecrits du Nord (édi­tions Hen­ry), Microbe. Nou­velles con­tri­bu­tions pro­gram­mées dans Europe et Recours au Poème.

CHUT aux édi­tions de La Part Com­mune (avril 2015)
SANS aux édi­tions La Porte (print­emps 2015)
ROUGE VIVE aux édi­tions AL Man­ar (automne 2015)
ELDORADO LAMPEDUSA aux édi­tions de La Part Com­mune (print­emps 2016)

 

 

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En atten­dant Hypnos
Piero Salzaru­lo
Edi­tions Pas­sages d’encres
coll. Trait court – sept 2014

 

Neu­ropsy­chi­a­tre, Piero Salzaru­lo est un des plus grands spé­cial­istes mon­di­aux de la médecine du som­meil. Auteur de nom­breux livres sci­en­tifiques et  pub­li­ca­tions de référence, il abor­de dans ces quelques pages de la col­lec­tion Trait Court chez Pas­sages d’en­cres, l’in­som­nie ver­sant attente poé­tique, plutôt que sci­en­tifique avec cette ques­tion : Quand cesse-t-on d’at­ten­dre le som­meil ? Est-ce la même chose que d’at­ten­dre le réveil ? Qu’est-ce que cette attente si sou­vent expéri­men­tée « façon d’être, selon Cio­ran, exclu­sive de l’hu­main  » ?

Quelques pages de réflex­ions sur le som­meil donc ou son absence, ou plutôt sur l’at­tente, cette immo­bil­ité représen­tée sou­vent par les pein­tres à une fenêtre, une porte, le regard au loin et de bien d’autres façons par les écrivains et les poètes.

Car l’at­tente du som­meil s’in­stalle quand l’in­som­nie a trou­vé sa place. La véri­ta­ble attente est plutôt celle d’un objet extérieur à nous, comme celle de l’at­tente amoureuse si bien dévelop­pée dans Frag­ments d’un dis­cours amoureux de Barthes ou celle de la poésie d’Al­do Meri­ni, « soupi­rante » quand elle est longue et mêlée d’anx­iété. De l’ab­sence au manque, « le corps suit l’at­tente pas à pas, par­fois il nous prend ».

Hors cas médi­cal, « le som­meil, de mode de fonc­tion­nement de l’or­gan­isme qui appar­tient au sujet lui-même, peut devenir alors un objet qui ne leur appar­tient plus,  cher­ché à l’ex­térieur, qu’ils espèrent qu’on leur apporte », il devient cet objet qu’on a per­du et qu’on veut retrou­ver, comme chez Proust ou le poète Vale­rio Magrelli.

Con­vo­quant la lit­téra­ture, de nom­breux exem­ples illus­tres dont un des plus grands insom­ni­aques en la per­son­ne de Gide, l’au­teur évoque l’éven­tail de réac­tion et d’in­ter­pré­ta­tion pro­pres à cha­cun, obses­sion gran­dis­sante pour tous, elle est « un calme » pour Fizger­ald, « une hébé­tude d’ivrogne » pour Bruck­n­er. Con­science ou pas ? Temps subi quand on l’at­tend, iner­tie, sidéra­tion, « rumi­na­tion », dont se plaig­nait Pes­soa, « regarder dans le vide », mais aus­si « sen­sa­tion de » « sig­ni­fi­ca­tion pro­fonde de l’être » (Oates).  Révolte chez Kaf­ka, vécue dans et par le corps, arpen­ter la cham­bre ou selon Céline et Cio­ran, prop­ice à la créa­tion. « Nothomb écrit dans sa tête, Hugo, éveil­lé dans la nuit s’en va « dans ces grands hori­zons subite­ment », » Louise Bour­geois des­sine, Lewis Car­oll fait des puz­zles mathématiques…

 

 

 

Piero Salzaru­lo, neu­ropsy­chi­a­tre, pro­fesseur de psy­cholo­gie générale, a été prési­den de la Sociétà Ital­iana di Ricer­ca sul Son­no et vice-prési­dent de la Euro­pean Sleep Research Soci­ety. Mem­bre du comité de rédac­tion des revues Jour­nal o Sleep Research et Médecine du Som­meil, il est l’au­teur de plu sde 200 pub­li­ca­tions sci­en­tifiques et de plusieurs livres en anglais et en ital­ien, et a notam­ment publié :

-The exper­i­men­tal sty­dy of human sleep (avec G.C. Lairy), 1975
-Dream­ing and cul­ture (avec P. Vio­li) 1998
-La fine del son­no, 1999
-La sbadiglia del­lo struz­zo, (avec G. Fic­ca) 2002
-L’at­te­sa, 2010
-L’anziano e il son­no (avec F.Giganti) 2011

Il tra­vaille avec H. Shulz sur l’his­toire de la médecine du som­meil au 19e et 20e siècle.
Piero Salzaru­lo a coor­don­né par ailleurs le n°43 de la revue Pas­sages d’en­cres, « Représen­ta­tion du som­meil » 2011
Autres traits courts de Piero Salzaru­lo  chez Pas­sages d’en­cres : Les soupirs d’un mammifère
et Un chien qui bâille

 

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Asi­nus in fabula
Gui­do Furci
Cardère Edi­teur – 2015
66 pages, 12euros

 

 

« Le cousin de Mar­i­on s’ap­pelait Nico­las ». L’in­cip­it de ce long poème com­posé comme un chant ou une ritour­nelle, se découpe en qua­tre par­ties de 24 stro­phes, séparées en deux groupes par un inter­mède-une fable en italien.

L’in­cip­it est un leit-motiv marte­lant l’e­space comme pour inscrire la perte au creux de l’ex­is­tence du poème. Don­ner vie ou redonner vie à l’en­fant de trois ans par­ti d’une mal­adie rare comme le souligne le pas­sage en italien :

« E invece no. Il bam­bi­no che c’é sta­to fino a quan­do non c’é più sus­sur­ra in silen­zio parole d’amore. Ho deciso di rac­coglier­le e di  fare una poe­sia, per­ché insieme pos­si­amo abitarne le stanze ».

 

Ce long poème lanci­nant traduit l’an­goisse de la perte, tout autant que la peur chevil­lée au corps de ceux qui restent, peur pour les descen­dances futures, celle que pour­ra don­ner le poète, celle de ceux qui sur­vivent au désastre.

Exor­cisme par la parole écrite : « Le cousin de Mar­i­on s’ap­pelait Nico­las. Il est mort à l’âge de trois ans. Il avait les cheveux blonds ».

Ritour­nelle du mal­heur qu’on veut oubli­er, taire : « je n’ai pas envie d’en par­ler » répété et répété comme pour con­jur­er le sort, mais telle­ment incon­cev­able et prég­nant qu’il est dif­fi­cile de l’en­fouir. Tout en retenue et en labil­ité. Sourd pour­tant de ce poème la cul­pa­bil­ité liée à l’ab­sence mais plus encore celle liée au fait d’être en vie quand l’autre est mort… si jeune.

Les para­graphes se suc­cè­dent et tour­nent, tour­nent tels une ritour­nelle. Pourquoi Mar­i­on n’est pas morte à trois ans ? Des ques­tions sans réponse, des répons­es qui ne sat­is­font pas, jamais.

Puis dans un revire­ment, le poète dément tout, « le cousin de Mar­i­on s’ap­pelle Nico­las, il n’a que trois ans et demie. Il n’est pas malade. » Mais dire ne suf­fit pas à rompre le sor­tilège et il n’a tou­jours pas envie d’en parler ?

Mar­i­on, on l’au­ra dev­iné, mais il le dit, est sa femme, la femme de celui qui dit, chante, déploie son angoisse, quand elle n’est pas là, quand Nico­las n’est pas là.

Faire des films peut-être. En noir et blanc parce que la vie, elle, est en couleurs, mais le ciné­ma c’est du noir et blanc…

Au bout de 24 poèmes on repart dans une autre ritour­nelle qui vient met­tre  un éclairage sup­plé­men­taire à la longue litanie d’an­goiss­es qui par­court le texte. Le père de Nico­las, les juifs d’Eu­rope hantent le récit.

Pro­téger Nico­las, le cou­vrir, le laiss­er marcher sur « mon »ven­tre.

Le père et la fille tout entiers tournés vers leur des­tin, leur his­toire, celle des juifs d’Europe.

Han­té par cette his­toire, le poète livre des pans de sa vie, de sa nais­sance dans les années 80, de sa peur, cette peur au ven­tre qui l’obsède…

« Les autres… Ils ne peu­vent pas savoir tout ce qu’il y a dans ma tête .

Tant mieux ».

 

Au milieu du texte, un con­te en ital­ien, una fab­u­la, et sa tra­duc­tion, un inter­mède, le con­te d’un âne avec des oreilles en forme d’hélice…

 

Tout est ten­ta­tive de com­pren­dre, de saisir « la peur d’au­jour­d’hui », la peur qui n’a presque rien à voir avec les fils d’Eu­rope. Dire la peine, le froid, qui a saisi Nico­las, qui saisit le poète.

Envie d’en finir.… avec la peur…

 

Et enfin bar­rer. Tout ce qui a été dit, bar­rer les mots coupables, la vie coupable « ce n’est pas ma faute si »…, la faute.

Bar­rer.

Et ain­si jusqu’à la fin, recom­mence­ment du texte, du dire impos­si­ble, ray­er tout ce qui a été dit, dans une ten­ta­tive ultime d’an­ni­hiler la peur, de refouler ce qui a été, de l’ef­fac­er pour mieux le graver, l’in­scrire encore, l’in­cruster dans la page du poème.

« Avant que la nuit tombe
avant de tomber par terre… »

 

 

La présen­ta­tion qu’en donne l’édi­teur Bruno Msi­ka (Cardère Edi­tions) sig­nale un par­al­lèle pas­toral ten­tant et d’in­spi­ra­tion gionesque « que me souf­fle mon ami Guil­laume Lebaudy : « Il [le trou­peau enson­nail­lé] agit comme une ritour­nelle qui, se répé­tant à l’in­fi­ni, avec très peu de vari­a­tions, crée un ter­ri­toire sonore. En venant s’op­pos­er au chaos inquié­tant pro­duit par le silence de la mon­tagne, il est un point de son bour­don­nant témoignant d’un ordre qui con­traste avec le désor­dre extérieur ; il délim­ite un ter­ri­toire en mou­ve­ment. » Asi­nus in fab­u­la est un trou­peau ensonnaillé… »

 

Humour et comp­tine, légèreté et inno­cence par­courent le texte, l’e­space se dilate, l’écri­t­ure se dif­fracte pour laiss­er au temps qui passe une pos­si­bil­ité de garder la trace.

Texte à lire, mais texte à dire et redire, à écouter et réé­couter pour que jamais rien ne s’ef­face. Ni la douleur, ni la vie, ni le temps d’une vie si courte fût-elle. Ou pour qu’au con­traire, dans ce refrain bar­ré dans le dernier quart du livre, se per­pétue la trace de Nicolas.

Voici ce qu’en dis­ait l’au­teur à son édi­teur à pro­pos de  « l’énigme de cette par­tie barrée » :
La dernière par­tie du texte est un refrain, par lequel j’essaie de dilater le temps de l’écriture pour que celle-ci puisse couler, comme le nez de Nico­las, encore et encore, encore et à nou­veau. Elle est bar­rée comme la plu­part des répéti­tions. Et pour­tant elle est là pour résis­ter, entre autres, à toute ten­ta­tive d’effacement conçu en tant que tel.

 

 

Gui­do Fur­ci (1984) a fait ses études à l’u­ni­ver­sité de Sienne et à l’u­ni­ver­sité de Paris3-Sor­bonne Nou­velle. Il a égale­ment été élève de la sélec­tion inter­na­tionale à l’Ecole nor­male supérieure de Paris (sec­tion Let­tres et Sci­ences Humaines) et vis­it­ing schol­ar au départe­ment de lit­téra­ture française de l’u­ni­ver­sité de Genève. Actuelle­ment bour­si­er de la FMS (Fon­da­tion pour la mémoire de la Shoah), il pour­suit son tra­vail de thèse entre la France et les Etats-Unis.

 

 

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Je de l’Ego
nar­ra­tion entaillée
Vin­cent Motard-Avargues
Edi­tions du Cygne-2015
92 p – 12 euros

 

“au creux d’un jour

 au som­met d’une nuit
entre deux heures floues

             quand je suis
            tem­po dysharmonique

                        quand je renais tu »

 

Le sous-titre de ce petit recueil inti­t­ulé Je de l’Ego sig­nale donc une « nar­ra­tion entail­lée » et le découpage en huit ensem­bles laisse appa­raître en effet une nar­ra­tion sous la forme de huit longs poèmes tous titrés  dont les mots sem­blent s’échap­per sur la page par­fois en s’isolant dans un coin.

La syn­taxe dis­lo­quée dit l’é­gare­ment des corps ou plutôt du corps de celui qui s’in­ter­pelle à la sec­onde per­son­ne du sin­guli­er, s’é­gar­ent dans l’e­space où tous ceux-là s’agi­tent, là où « toi qui traces tu/en con­tours internes », s’in­scrit autour c’est à dire en creux en soi. Il s’ag­it sans doute de s’op­pos­er au mou­ve­ment du monde quant « tout/est/une/vérité/percutante », rechercher cette immo­bil­ité digne d’un Sid­dhartha, titre du pre­mier poème, un Sid­dartha (ou presque) nous sig­nale le poète.

 Sid­dhartha (ou presque) dit ain­si cette volon­té de n’être rien, dans un lâch­er-prise conscient.

Et même,  peut-être s’ag­it-il d’aspir­er à nêtre qu’un mur­mure « je suis/ton murmure/je suis ton coeur », quand Matri­ochka se fait fuyante alors que « parfois/c’est toi qui gagnes ». Il faut fuir tou­jours plus loin de ce je encom­brant  et en recherche «  de la joie/ô/de la joie »

Pour échap­per à ce qu’on est, aux sou­venirs mêmes, d’autres ailleurs, d’autres cieux, d’autres gens vous aspirent, dans cette fuite en avant qui dit que rien ne dure. Ten­ter de fix­er ce qui est sur la page ou dans l’air du poème sans se laiss­er enfer­mer par le poème. Prison  inau­gure alors cette notion d’en­fer­me­ment, sommes-nous enfer­més en nous-mêmes ou est-ce le poème qui nous tient dans sa prison de mots ?

Le Je de l’Ego, titre du cinquième poème, dit l’hési­ta­tion, les mots se heur­tent, les mots se cherchent une exis­tence, à défaut de don­ner une exis­tence à l’être, être, avoir une iden­tité… de toute façon si c’est pour finir seul ou à plusieurs, que sommes-nous sinon rien. Rien. Fuir, se fuir, fuir sa vie, fuir l’autre en soi.

Le je alors oblitère la page à la recherche de ce qu’il est.

Et si Demain (titre du six­ième poème) est loin­tain, il faut con­tin­uer, bouger, danser et même avec le huitième poème don­ner de la voix. En dans l’ab­sence de l’autre qu’on n’a trou­vé ni en soi ni à l’ex­térieur, retrou­ver la paix finale­ment, n’at­tein­dre qu’au silence.

La qua­trième de cou­ver­ture nous avait pour­tant aver­tis, ce texte syn­copé, a été écrit par un per­son­nage « sous l’emprise d’un acide »,  « quand le vide se fait, dans son plein creux. La suite, on la con­naît déjà. »

 

 

Vin­cent MOTARD-AVARGUES, né à Bor­deaux où il vit et tra­vaille, pra­tique pein­ture, pho­to et musique en ama­teur. Il a créé la revue en ligne Ce qui reste ; pub­lié trois livres :

-Recul du trait de côté, Edi­tions de la Crypte, 2014,
-Si peu, tout. Edi­tions Eclats d’en­cre, 2012
-Un écho de nuit, Edi­tions du Cygne, 2011…
ain­si que qua­tre pla­que­ttes ; puis une trentaine de par­tic­i­pa­tions à des revues/anthologies/sites collectifs.

 

 

mm

Laurent Maindon

Lau­rent Main­don est met­teur en scène et auteur par pas­sion, fils de pein­tre en bâti­ment et de cais­sière, plutôt vian­des que légumes, et durable­ment hédon­iste. Il a fondé et dirige le Théâtre du Ric­tus, com­pag­nie de théâtre con­ven­tion­née, depuis 1996 et défend tout par­ti­c­ulière­ment les écri­t­ures dra­ma­tiques con­tem­po­raines (Syl­vain Lev­ey, William Pel­li­er, András Forgách, Hein­er Müller, Edward Bond…).

En tant qu’auteur, il a pub­lié plusieurs ouvrages de poésie (récem­ment Chroniques berli­nois­es, Soudain les saisons s’affolent, La Mélan­col­ie des Carpathes…) et quelques nou­velles et réc­its (récem­ment La col­lec­tion, Voivo­d­i­na Tour, Par delà les collines…). Il col­la­bore avec les édi­tions E‑Fractions et le Zaporogue et pub­lie égale­ment dans dif­férentes revues (Le Zaporogue, Terre à ciel, Revue des Ressources, Recours au poème)