> FIL DE LECTURES DE M-J DESVIGNES : Diab, Fenzy, Salzarulo, Furci, Motard-Avargues

FIL DE LECTURES DE M-J DESVIGNES : Diab, Fenzy, Salzarulo, Furci, Motard-Avargues

Par |2017-12-30T10:38:11+00:00 31 août 2015|Catégories : Critiques, Estelle Fenzy|

 

J'ai visi­té ma vie
poèmes tra­duits  par Annie Salager et l'auteur
Saleh Diab
Editions Le Taillis pré – 2013
Prix Thyde Monnier – SGDL -2013

 

 

C'est une poé­sie nar­ra­tive aux confins des drames amou­reux que nous offre Saleh Diab dans cette antho­lo­gie de ses poèmes réunis­sant trois recueils lumi­neux. Une poé­sie amou­reuse qui dit l'impossible de la rela­tion, implore le Seigneur seul juge de ses erreurs, et où la ten­dresse « habite [ses] mots ». Éternel amou­reux de la vie, du prin­temps et des femmes-fleurs, le poète évoque ici dans une langue lim­pide et belle la dis­pa­ri­tion, la perte (de soi, de l'autre) l'évanescence de l'être qui se perd dans chaque rela­tion idéa­li­sée, dit l'absente chaque fois nou­velle et renou­ve­lée.

Elle, est tou­jours loin­taine, per­due dans l'air du temps, inac­ces­sible étoile, « son silence est ton écho », « l'odeur de [son]nom à peine un soup­çon ». S'accroche « à l'orée de sa jupe » comme le rai de lumière ou « le rai­sin sur le toit ». C'est un homme seul, aux abords des lucarnes, des étoiles, des cieux qui, nous dit-il,  « d'un seul coup/​ dans l'absence/[j'ai] gas­pillé ma vie ».

Mais quelqu'un veille, quelqu'un ou quelque chose veille sur sa vie même si :

« dans mes yeux
les absences vont et viennent
telle des barques
sur l'eau »

 

Pourquoi est-il là ?

Lui aus­si veille, sur­veille, ses regards se déportent du sou­ve­nir au réel de cette vie plus lumi­neuse entre rêves éveillés et réa­li­té,

« mes yeux
font l'inventaire de l'obscurité »

Il faut bien éteindre le remords, ne pas lais­ser de place à l'obscurité, au doute, à la culpa­bi­li­té.

« Aujourd'hui
il fait beau
le ciel est clair
au-des­sus de la dou­leur ».

La prière, seule véri­té, pour ce pays où les amis sont res­tés, « se recueillir autour des cha­grins » et les parer de lumière, celle de la neige, peut-être parce qu'elle porte le silence et la paix.

 

« que faire sous un ciel étran­ger
à part écou­ter l'oubli
bro­der mes années
comme la den­telle
pâtir de nos regrets
à l'air libre
tarir
en lisant des livres ».

 

Le poète exi­lé semble se brû­ler à chaque nou­velle ren­contre, tel un papillon aspi­ré par la lumière du soleil, à cet exil où il a « dépla­cé sa nostalgie/​vers la lumière/​comme on expose une plante/​ d'intérieur au soleil ».
Les sou­ve­nirs existent, omni­pré­sents, se mêlent, se ras­semblent et volent en éclat au quatre coins du  livre. Il pour­rait s'en nour­rir, les cou­ver jalou­se­ment. Non, « une touche de bleu/​sèche sur sa vie. »
Il faut trom­per la soli­tude, la perte, les « absences aveugles », culti­ver « des kyrielles d'amitiés » et se nour­rir des livres pour rem­plir sa soli­tude, mar­cher, cou­rir, espé­rer dans le silence blanc de l'âme,  trou­ver celle qui remaille­ra « la fenêtre bri­sée de mon âme ».

 

« Tisseuse

Qui répa­re­rait
la fenêtre bri­sée de mon âme
qui rebâ­ti­rait
les auvents démo­lis de mes mains
est-ce qu'une tis­seuse
à la porte du jour
tis­se­rait une ten­dresse
pour mes mains humides… »

 

Le lexique de la caresse et de la nature se mêlent, l'élément liquide est très pré­sent ( « mes mains flottent  sur les adieux », eau,  mer, menthe, fleur, jar­dins, oiseaux)…

« dans ma main
le poids des erreurs pèse
et je n'ai pas su que le jar­din
était indif­fé­rent à l'oiseau ».

 

Dans l'Oud blanc, dépo­ser son silence, y lais­ser cou­ler la joie,  la nos­tal­gie d'un amour dis­pa­ru, per­du aux  regrets infi­nis

« chaque fois que je ferme/​mes yeux  sur ton odeur/​je vois la petite main/​ de la rose ».

Départs, regrets encore, nos­tal­gie des moments à jamais per­dus. D'une perte l'autre, d'un exil iden­ti­taire à celui de l'amour déçu, il n'y a qu'un pas qui laisse indé­fi­ni­ment la même bles­sure, et le même mou­ve­ment de fuite, une fin et un recom­men­ce­ment, par­tir tou­jours à chaque fois, d'un endroit à un autre, d'un cœur l'autre, et regar­der sa vie pas­ser, la voir chu­ter, il écri­ra la nuit « jusqu'à l'aube », il lais­se­ra cou­ler la dou­leur, lais­se­ra mon­ter la prière

« mes yeux
sont rivés sur le fleuve
qui rue sans espoir de retour »

 

Dans la dou­leur et le sang ver­sé, indif­fé­rem­ment, regar­der et attendre ce qui sor­ti­ra de cette attente. Poèmes de l'errance, de la déam­bu­la­tion oublieuse, de la vaca­tion vide, « j'avais un futur dans tes mains/​ il s'est per­du »

De l'impossible fixi­té des choses, de l'exil du cœur, de l'âme, d'un corps à la dérive, J'ai visi­té ma vie pour­rait se lire comme un voyage cir­cu­laire d'un point autour duquel on tourne et où l'on retourne, d'un exil de l'être per­du en lui-même, celui d'un voya­geur qui ne sait où poser ses bagages.

Un exil est tou­jours plus ou moins for­cé, plus ou moins bien vécu dans la grâce ou dans l'abandon, dans le désir de bon­heur et son impos­sible accès. Ne res­tent pour le sup­por­ter que les livres et mieux peut-être, celui qu'il écri­ra.

Pourtant, c'est encore à la recherche de l'amour, seule véri­té à cueillir pour le poète que le der­nier volet nous convie, dans ce voyage amou­reux d'une femme pas­sion­né­ment aimée, on retient d'innombrables phrases pas­sion­nées qui laissent entre­voir un espoir. « Je m'imprègne de ton regard » ; « ensemble nous tra­ver­sons la cruau­té » et c'est alors une grâce, une pause dans le temps et l'espace, un point d'arrimage, on est peut-être arri­vé à bon port… « nos mains effi­lochent des vagues », « la dou­leur /​est en trêve/l'azur/ouvert à deux bat­tants », alors que jamais la nos­tal­gie ne le quitte car « long­temps les rapaces/​voleront au-des­sus de ta vie ».

L'homme dont la des­ti­née a ins­crit au fond de lui la perte (d'un pays, de racines, d'êtres) ne croit pas dans l'immuabilité des choses « la nuit tou­jours grogne dans le som­meil de l'étranger. »

« d'en bas
le jour me regarde
avec des yeux de noyés »

 

L'absence de l'autre ou la peur de le perdre chaque fois réac­tive la dou­leur ins­crite au creux de l'âme bles­sée et c'est peut-être dans la recherche déses­pé­rée de l'amour, dans la mul­ti­pli­ca­tion des ren­contres que se tissent son unique espoir et son besoin d'exister.

L'errance se pour­sui­vra donc, une errance amou­reuse qui recom­pose indé­fi­ni­ment la der­nière perte. Perdu dans la ville ou sur le front de mer « je croise ma vie pour la pre­mière fois ».

La dépres­sion est là : « je me pousse toute la jour­née comme une brouette ». Les sou­ve­nirs, les meilleurs, les plus simples sont réac­ti­vés (les amis du sud-ouest, la confec­tion du confit de canard, une cer­taine adap­ta­tion à la vie en France) et après quinze années de cet exil, une véri­table ins­tal­la­tion en France et cette nou­velle rup­ture qui a duré toute une semaine, se retrou­ver seul avec ses livres de Pessoa, dans une « tra­ver­sée noc­turne dont je me réveille­rai sain et sauf », quand    remonte cepen­dant encore et encore la même ques­tion : « A quoi bon res­ter dans ce pays. »

Les sou­ve­nirs s'inscrivent dans le fil des jours amou­reux, les bons et les mau­vais, avec une cer­taine ten­dresse pour l'incompréhension et la dif­fi­cul­té de l'autre à prendre toute la place dans le ques­tion­ne­ment de l'exilé.
Le déra­ci­ne­ment empêche quel­que­fois de nou­velles racines, il est de ces âmes qui ne se réim­plantent nulle part.

 

« Je m'éloigne
Je suis loin très loin
je m'éloigne de plus en plus
d'hier 
le réveil s'est enrayé et mon ren­dez-vous
chez le coif­feur est tom­bé à l'eau
j'ai cou­ru pour ache­ter des crois­sants
ils sont de plus en plus petits
leur prix conti­nue d'augmenter
j'ai pris mon petit déjeu­ner
ouvert la bou­tique
balayé le trot­toir devant le pas de la porteAboulkacem est pas­sé
Il m'a fait un compte ren­du de la situa­tion du
monde arabe
j'ai appris le sui­cide de mon ami écri­vain
par un appel télé­pho­nique de sa sœur
je suis sor­ti
pour aller cher­cher des sacs d'aspirateur
j'ai ren­con­tré la petite vieille anti­con­for­miste
je la croyais morte depuis des années
j'ai visi­té mon ami malade
il regar­dait la messe à la télé
je suis ren­tré chez moi
j'ai cui­si­né une épaule d'agneau
j'ai man­gé
puis fait l'amour et la sieste et je me suis levé
j'ai atten­du l'orage à la fenêtre
sans ouvrir le roman qui sta­tionne
sur la table depuis plu­sieurs jours
je me suis cou­pé les che­veux
je suis res­sor­ti pour ache­ter du pain
des ciga­rettes et des pré­ser­va­tifs
j'ai fait le plein d'essence
je suis loin très loin
je m'éloigne de plus en plus
d'hier »

 

Continuer sa vie et ten­ter de retrou­ver le der­nier amour per­du, gar­der l'idée du bon­heur, « c'est comme ça, ça ne vaut pas la peine de se prendre la tête », ten­ter l'acceptation phi­lo­so­phique, et en même temps, vivre en essayant de retrou­ver chaque objet, chaque chose qui a mar­qué la vie de l'autre, son roman pré­fé­ré, reprendre deux chats comme les siens, sa marque pré­fé­rée de sty­lo,  sa salle de ciné­ma  la marque de son cham­pagne, s'abandonner près de l'arbre où elle s'arrêtait,  son silence et sa colère…  s'apercevoir que tout est là encore, intact. Il se fond, « se décom­pose /​comme l'automne », dans cet amour incon­so­lable, un amour-pas­sion des­truc­trice par­se­mé de vifs échanges, de pro­pos vio­lents « tu envoies  un couteau/​je t'envoie un poignard/​ tu me ren­voies un couteau/​ je te ren­voie un poi­gnard ».

Mis à la porte à trois heures du matin, s'apercevoir que ce qui lui fait de la peine c'est de devoir ramas­ser une à une les feuilles de son cale­pin dans lequel sont consi­gnés tous les numé­ros de télé­phone de ses maî­tresses….

 

La pluie

 

Depuis une semaine elle tombe abon­dam­ment
elle détraque mon som­meil
embrouille mes rêves
elle a failli dépas­ser les limites
qu'est-ce qu'elle veut me dire en frap­pant avec
cette insis­tance sur la fenêtre
et cognant sur mes pen­sées

je me fau­file dans un café voi­sin
tourne le dos aux baies vitrées
je dis­cute avec le ser­veur
je bois un double pas­tis
je remets ça
j'ai les mots trem­pés
mes phrases sont inon­dées
elles coulent dans toutes les direc­tions 

 

 

 

Saleh Diab est né en 1967 en Syrie. Il a éét jour­na­liste lit­té­raire à Beyrouth. Il est char­gé du monde arabe au fes­ti­val Voix Vives à Sète. Il vit en France depuis l'année 2000. Il est doc­teur en lit­té­ra­ture arabe contem­po­raine.

Autres publi­ca­tions :

–                   Une lune sèche veille sur ma vie, Editions Comp’Act, Chambéry, 2004
–                   Qamarun yabi­sun ya‘tani bihaya­ti, Editions Dar Al Jadid, Beyrouth, 1998
–                   Un été grec (non tra­duit), Editions Merit, Le Caire, 2006
–                   Sayf yuna­ni ; Tursulina Sikkinan arsi­lu khan­ja­ran (Tu m’envoies un cou­teau je t’envoie un poi­gnard- non tra­duit), Editions Sharqiat, Le Caire, 2009.

Traduc­tion de l'arabe au fran­çais :
– Chemin de Damas de Nouri Al Jarrah
(Edition Voix Vives, Al-Manar, Paris) 2014

Annie Salager a publié plu­sieurs livres de poèmes et de nom­breux livres d'artistes. Elle a reçu le Prix Mallarmé en 2011. Elle a aus­si publié trois récits, un roman et des tra­duc­tions de l'espagnol.

 

 

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Chut
(le monstre dort)
Estelle Fenzy
Editions La Part com­mune – 2015
ISBN 978-2-84418-298-2 – 10euros

 

 

 

C'est un texte émou­vant et fra­gile que nous offre Estelle Fenzy avec Chut (le monstre dort), un texte dédié à son père et à « ma pas­sante qui depuis tou­jours m'accompagne »…

Une date… le 10 août, « une vie sus­pen­due » à l'annonce, fatale (?), la mala­die, celle d'un être qu'on aime…

Les mots nous arrivent, syn­co­pés, avec la peur, l'envie de hur­ler, le manque…. à dire.

« Penser vif
écrire simple
crier grand

puisque la vie
ampute »

Le silence s'exprime dans le vide, dans l'absence au monde dont on se déleste, quand tout s'effondre et que même pleu­rer est impos­sible. Tenir.

« Lequel des deux sou­tient l'autre »

 

L'impuissance d'un géant est-elle à la hau­teur des mots ?
Gagner sur la vie, le temps qui reste, aux hor­loges

« for­cer la marge

à coups de pioche
dans le plus jamais

trou­ver l'antidote

au défi­ni­tif »

 

Garder au cœur la lutte intacte, tant que… et quand seul l'amour demeure, l'insurrection dans l'âme, il faut aller… au com­bat, du juste s'associer

« tu tiens debout
sur le quai »

 

Le monstre tapi dans les ravines de leurs peurs, ils vole­ront au temps

« le galop des jours
et la sur­prise de vivre »

« les bottes de l'espoir
ont des semelles
d'acier »

 

Douce pré­sence muette d'une fille –« Cendrillon naïve », à son père quand au fil des sai­sons s'avancent les ques­tions et que « moins bien ce matin »…

et que tous les remèdes même les plus impro­bables d'aucun secours, il faut tra­ver­ser

« à bout de bras
l'aube incer­taine »

Espérer dans ce fil ten­du du jour que la bête ne se réveille pas

 

« Dors la bête dors
ne te réveille pas
encore ».

« Pas trop vite
les jours beaux
pas trop vite »

 

On ne peut trop de mots der­rière ceux-là, der­rière la pudeur et la fra­gi­li­té d'une écri­ture si légère pour un sujet si grave, peut-être se tenir dans l'innocence et la grâce de cette lec­ture aux éclats de vie sus­pen­dus dans l'air, un arrêt du temps à  comp­ter (avec) les jours heu­reux au plus dif­fi­cile de nos exis­tences.

 

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Dans la conti­nui­té du pré­cé­dent, « Sans » est un petit opus­cule publié aux Editions La Porte qui énonce une souf­france, celle de l'autre. Cet autre dont le visage … comme aspi­ré de l'intérieur s'efface pro­gres­si­ve­ment, hors les mots, ceux de la poète, les nôtres, les siens.  « Chaque lettre-une falaise à gra­vir ».
Les mots de l'autre, ce sont ceux du père, "reste près de moi", le cœur, l'âme, oiseaux envo­lés où il y a tou­jours trop de mots, là où il en manque tant déjà. Les phrases se dis­loquent, les mots arrivent dans le désordre, « mes yeux sur le libre espace de ton jar­din Tu veilleur de corolle guet­teur d'été », et voi­là l'hiver déjà là.
Tout devient déri­soire, jusque dans la tenue d'apparat « talons hauts-dans le gra­vier, allez savoir pour­quoi cette élé­gance » se ques­tionne-t-elle.
Il faut avan­cer dans ce gra­vier incon­for­table qui res­te­ra tou­jours accro­ché au talon. « Croire au cris­tal à l'intérieur du corps ».
Il faut avan­cer et conti­nuer, dor­mir et rêver jusque dans la pré­sence de celui qui manque. Le rêver pour Le sen­tir vivant encore

"Que jamais tu     mort "

Et faire sans donc.
Faire sans c'est consta­ter alors que « l'avenir s'apprivoise dans la féro­ci­té des pages tour­nées des mots der­rière le ver­rou ».

 

Estelle Fenzy est née le 15 jan­vier 1969. Après avoir vécu près de Lille puis à Brest, elle habite en Arles où elle enseigne.

Publications en revues : Europe, Secousse, Remue​.net, Ce qui Reste, Ecrits du Nord (édi­tions Henry), Microbe. Nouvelles contri­bu­tions pro­gram­mées dans Europe et Recours au Poème.

CHUT aux édi­tions de La Part Commune (avril 2015)
SANS aux édi­tions La Porte (prin­temps 2015)
ROUGE VIVE aux édi­tions AL Manar (automne 2015)
ELDORADO LAMPEDUSA aux édi­tions de La Part Commune (prin­temps 2016)

 

 

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En atten­dant Hypnos
Piero Salzarulo
Editions Passages d'encres
coll. Trait court – sept 2014

 

Neuropsychiatre, Piero Salzarulo est un des plus grands spé­cia­listes mon­diaux de la méde­cine du som­meil. Auteur de nom­breux livres scien­ti­fiques et  publi­ca­tions de réfé­rence, il aborde dans ces quelques pages de la col­lec­tion Trait Court chez Passages d'encres, l'insomnie ver­sant attente poé­tique, plu­tôt que scien­ti­fique avec cette ques­tion : Quand cesse-t-on d'attendre le som­meil ? Est-ce la même chose que d'attendre le réveil ? Qu'est-ce que cette attente si sou­vent expé­ri­men­tée « façon d'être, selon Cioran, exclu­sive de l'humain  » ?

Quelques pages de réflexions sur le som­meil donc ou son absence, ou plu­tôt sur l'attente, cette immo­bi­li­té repré­sen­tée sou­vent par les peintres à une fenêtre, une porte, le regard au loin et de bien d'autres façons par les écri­vains et les poètes.

Car l'attente du som­meil s'installe quand l'insomnie a trou­vé sa place. La véri­table attente est plu­tôt celle d'un objet exté­rieur à nous, comme celle de l'attente amou­reuse si bien déve­lop­pée dans Fragments d'un dis­cours amou­reux de Barthes ou celle de la poé­sie d'Aldo Merini, « sou­pi­rante » quand elle est longue et mêlée d'anxiété. De l'absence au manque, « le corps suit l'attente pas à pas, par­fois il nous prend ».

Hors cas médi­cal, « le som­meil, de mode de fonc­tion­ne­ment de l'organisme qui appar­tient au sujet lui-même, peut deve­nir alors un objet qui ne leur appar­tient plus,  cher­ché à l'extérieur, qu'ils espèrent qu'on leur apporte », il devient cet objet qu'on a per­du et qu'on veut retrou­ver, comme chez Proust ou le poète Valerio Magrelli.

Convoquant la lit­té­ra­ture, de nom­breux exemples illustres dont un des plus grands insom­niaques en la per­sonne de Gide, l'auteur évoque l'éventail de réac­tion et d'interprétation propres à cha­cun, obses­sion gran­dis­sante pour tous, elle est « un calme » pour Fizgerald, « une hébé­tude d'ivrogne » pour Bruckner. Conscience ou pas ? Temps subi quand on l'attend, iner­tie, sidé­ra­tion, « rumi­na­tion », dont se plai­gnait Pessoa, « regar­der dans le vide », mais aus­si « sen­sa­tion de » « signi­fi­ca­tion pro­fonde de l'être » (Oates).  Révolte chez Kafka, vécue dans et par le corps, arpen­ter la chambre ou selon Céline et Cioran, pro­pice à la créa­tion. « Nothomb écrit dans sa tête, Hugo, éveillé dans la nuit s'en va « dans ces grands hori­zons subi­te­ment », » Louise Bourgeois des­sine, Lewis Caroll fait des puzzles mathé­ma­tiques…

 

 

 

Piero Salzarulo, neu­ro­psy­chiatre, pro­fes­seur de psy­cho­lo­gie géné­rale, a été pré­si­den de la Sociétà Italiana di Ricerca sul Sonno et vice-pré­sident de la European Sleep Research Society. Membre du comi­té de rédac­tion des revues Journal o Sleep Research et Médecine du Sommeil, il est l'auteur de plu sde 200 publi­ca­tions scien­ti­fiques et de plu­sieurs livres en anglais et en ita­lien, et a notam­ment publié :

The expe­ri­men­tal sty­dy of human sleep (avec G.C. Lairy), 1975
Dreaming and culture (avec P. Violi) 1998
La fine del son­no, 1999
La sba­di­glia del­lo struz­zo, (avec G. Ficca) 2002
L'attesa, 2010
L'anziano e il son­no (avec F.Giganti) 2011

Il tra­vaille avec H. Shulz sur l'histoire de la méde­cine du som­meil au 19e et 20e siècle.
Piero Salzarulo a coor­don­né par ailleurs le n°43 de la revue Passages d'encres, « Représentation du som­meil » 2011
Autres traits courts de Piero Salzarulo  chez Passages d'encres : Les sou­pirs d'un mam­mi­fère
et Un chien qui bâille

 

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Asinus in fabu­la
Guido Furci
Cardère Editeur – 2015
66 pages, 12euros

 

 

« Le cou­sin de Marion s'appelait Nicolas ». L'incipit de ce long poème com­po­sé comme un chant ou une ritour­nelle, se découpe en quatre par­ties de 24 strophes, sépa­rées en deux groupes par un inter­mède-une fable en ita­lien.

L'incipit est un leit-motiv mar­te­lant l'espace comme pour ins­crire la perte au creux de l'existence du poème. Donner vie ou redon­ner vie à l'enfant de trois ans par­ti d'une mala­die rare comme le sou­ligne le pas­sage en ita­lien :

« E invece no. Il bam­bi­no che c'é sta­to fino a quan­do non c'é più sus­sur­ra in silen­zio parole d'amore. Ho deci­so di rac­co­glierle e di  fare una poe­sia, per­ché insieme pos­sia­mo abi­tarne le stanze ».

 

Ce long poème lan­ci­nant tra­duit l'angoisse de la perte, tout autant que la peur che­villée au corps de ceux qui res­tent, peur pour les des­cen­dances futures, celle que pour­ra don­ner le poète, celle de ceux qui sur­vivent au désastre.

Exorcisme par la parole écrite : « Le cou­sin de Marion s'appelait Nicolas. Il est mort à l'âge de trois ans. Il avait les che­veux blonds ».

Ritournelle du mal­heur qu'on veut oublier, taire : « je n'ai pas envie d'en par­ler » répé­té et répé­té comme pour conju­rer le sort, mais tel­le­ment incon­ce­vable et pré­gnant qu'il est dif­fi­cile de l'enfouir. Tout en rete­nue et en labi­li­té. Sourd pour­tant de ce poème la culpa­bi­li­té liée à l'absence mais plus encore celle liée au fait d'être en vie quand l'autre est mort… si jeune.

Les para­graphes se suc­cèdent et tournent, tournent tels une ritour­nelle. Pourquoi Marion n'est pas morte à trois ans ? Des ques­tions sans réponse, des réponses qui ne satis­font pas, jamais.

Puis dans un revi­re­ment, le poète dément tout, « le cou­sin de Marion s'appelle Nicolas, il n'a que trois ans et demie. Il n'est pas malade. » Mais dire ne suf­fit pas à rompre le sor­ti­lège et il n'a tou­jours pas envie d'en par­ler ?

Marion, on l'aura devi­né, mais il le dit, est sa femme, la femme de celui qui dit, chante, déploie son angoisse, quand elle n'est pas là, quand Nicolas n'est pas là.

Faire des films peut-être. En noir et blanc parce que la vie, elle, est en cou­leurs, mais le ciné­ma c'est du noir et blanc…

Au bout de 24 poèmes on repart dans une autre ritour­nelle qui vient mettre  un éclai­rage sup­plé­men­taire à la longue lita­nie d'angoisses qui par­court le texte. Le père de Nicolas, les juifs d'Europe hantent le récit.

Protéger Nicolas, le cou­vrir, le lais­ser mar­cher sur « mon »ventre.

Le père et la fille tout entiers tour­nés vers leur des­tin, leur his­toire, celle des juifs d'Europe.

Hanté par cette his­toire, le poète livre des pans de sa vie, de sa nais­sance dans les années 80, de sa peur, cette peur au ventre qui l'obsède…

« Les autres… Ils ne peuvent pas savoir tout ce qu'il y a dans ma tête .

Tant mieux ».

 

Au milieu du texte, un conte en ita­lien, una fabu­la, et sa tra­duc­tion, un inter­mède, le conte d'un âne avec des oreilles en forme d'hélice…

 

Tout est ten­ta­tive de com­prendre, de sai­sir « la peur d'aujourd'hui », la peur qui n'a presque rien à voir avec les fils d'Europe. Dire la peine, le froid, qui a sai­si Nicolas, qui sai­sit le poète.

Envie d'en finir…. avec la peur…

 

Et enfin bar­rer. Tout ce qui a été dit, bar­rer les mots cou­pables, la vie cou­pable « ce n'est pas ma faute si »…, la faute.

Barrer.

Et ain­si jusqu'à la fin, recom­men­ce­ment du texte, du dire impos­sible, rayer tout ce qui a été dit, dans une ten­ta­tive ultime d'annihiler la peur, de refou­ler ce qui a été, de l'effacer pour mieux le gra­ver, l'inscrire encore, l'incruster dans la page du poème.

« Avant que la nuit tombe
avant de tom­ber par terre… »

 

 

La pré­sen­ta­tion qu'en donne l'éditeur Bruno Msika (Cardère Editions) signale un paral­lèle pas­to­ral ten­tant et d'inspiration gio­nesque « que me souffle mon ami Guillaume Lebaudy : « Il [le trou­peau enson­naillé] agit comme une ritour­nelle qui, se répé­tant à l'infini, avec très peu de varia­tions, crée un ter­ri­toire sonore. En venant s'opposer au chaos inquié­tant pro­duit par le silence de la mon­tagne, il est un point de son bour­don­nant témoi­gnant d'un ordre qui contraste avec le désordre exté­rieur ; il déli­mite un ter­ri­toire en mou­ve­ment. » Asinus in fabu­la est un trou­peau enson­naillé… »

 

Humour et comp­tine, légè­re­té et inno­cence par­courent le texte, l'espace se dilate, l'écriture se dif­fracte pour lais­ser au temps qui passe une pos­si­bi­li­té de gar­der la trace.

Texte à lire, mais texte à dire et redire, à écou­ter et réécou­ter pour que jamais rien ne s'efface. Ni la dou­leur, ni la vie, ni le temps d'une vie si courte fût-elle. Ou pour qu'au contraire, dans ce refrain bar­ré dans le der­nier quart du livre, se per­pé­tue la trace de Nicolas.

Voici ce qu'en disait l'auteur à son édi­teur à pro­pos de  « l'énigme de cette par­tie bar­rée » :
"La der­nière par­tie du texte est un refrain, par lequel j’essaie de dila­ter le temps de l’écriture pour que celle-ci puisse cou­ler, comme le nez de Nicolas, encore et encore, encore et à nou­veau. Elle est bar­rée comme la plu­part des répé­ti­tions. Et pour­tant elle est là pour résis­ter, entre autres, à toute ten­ta­tive d’effacement conçu en tant que tel."

 

 

Guido Furci (1984) a fait ses études à l'université de Sienne et à l'université de Paris3-Sorbonne Nouvelle. Il a éga­le­ment été élève de la sélec­tion inter­na­tio­nale à l'Ecole nor­male supé­rieure de Paris (sec­tion Lettres et Sciences Humaines) et visi­ting scho­lar au dépar­te­ment de lit­té­ra­ture fran­çaise de l'université de Genève. Actuellement bour­sier de la FMS (Fondation pour la mémoire de la Shoah), il pour­suit son tra­vail de thèse entre la France et les Etats-Unis.

 

 

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Je de l'Ego
nar­ra­tion entaillée
Vincent Motard-Avargues
Editions du Cygne-2015
92 p – 12 euros

 

"au creux d'un jour

 au som­met d'une nuit
entre deux heures floues

             quand je suis
            tem­po dys­har­mo­nique

                        quand je renais tu »

 

Le sous-titre de ce petit recueil inti­tu­lé Je de l'Ego signale donc une « nar­ra­tion entaillée » et le décou­page en huit ensembles laisse appa­raître en effet une nar­ra­tion sous la forme de huit longs poèmes tous titrés  dont les mots semblent s'échapper sur la page par­fois en s'isolant dans un coin.

La syn­taxe dis­lo­quée dit l'égarement des corps ou plu­tôt du corps de celui qui s'interpelle à la seconde per­sonne du sin­gu­lier, s'égarent dans l'espace où tous ceux-là s'agitent, là où « toi qui traces tu/​en contours internes », s'inscrit autour c'est à dire en creux en soi. Il s'agit sans doute de s'opposer au mou­ve­ment du monde quant « tout/​est/​une/​vérité/​percutante », recher­cher cette immo­bi­li­té digne d'un Siddhartha, titre du pre­mier poème, un Siddartha (ou presque) nous signale le poète.

 Siddhartha (ou presque) dit ain­si cette volon­té de n'être rien, dans un lâcher-prise conscient.

Et même,  peut-être s'agit-il d'aspirer à nêtre qu'un mur­mure « je suis/​ton murmure/​je suis ton coeur », quand Matriochka se fait fuyante alors que « parfois/c'est toi qui gagnes ». Il faut fuir tou­jours plus loin de ce je encom­brant  et en recherche «  de la joie/​ô/​de la joie »

Pour échap­per à ce qu'on est, aux sou­ve­nirs mêmes, d'autres ailleurs, d'autres cieux, d'autres gens vous aspirent, dans cette fuite en avant qui dit que rien ne dure. Tenter de fixer ce qui est sur la page ou dans l'air du poème sans se lais­ser enfer­mer par le poème. Prison  inau­gure alors cette notion d'enfermement, sommes-nous enfer­més en nous-mêmes ou est-ce le poème qui nous tient dans sa pri­son de mots ?

Le Je de l'Ego, titre du cin­quième poème, dit l'hésitation, les mots se heurtent, les mots se cherchent une exis­tence, à défaut de don­ner une exis­tence à l'être, être, avoir une iden­ti­té… de toute façon si c'est pour finir seul ou à plu­sieurs, que sommes-nous sinon rien. Rien. Fuir, se fuir, fuir sa vie, fuir l'autre en soi.

Le je alors obli­tère la page à la recherche de ce qu'il est.

Et si Demain (titre du sixième poème) est loin­tain, il faut conti­nuer, bou­ger, dan­ser et même avec le hui­tième poème don­ner de la voix. En dans l'absence de l'autre qu'on n'a trou­vé ni en soi ni à l'extérieur, retrou­ver la paix fina­le­ment, n'atteindre qu'au silence.

La qua­trième de cou­ver­ture nous avait pour­tant aver­tis, ce texte syn­co­pé, a été écrit par un per­son­nage « sous l'emprise d'un acide »,  « quand le vide se fait, dans son plein creux. La suite, on la connaît déjà. »

 

 

Vincent MOTARD-AVARGUES, né à Bordeaux où il vit et tra­vaille, pra­tique pein­ture, pho­to et musique en ama­teur. Il a créé la revue en ligne Ce qui reste ; publié trois livres :

Recul du trait de côté, Editions de la Crypte, 2014,
-Si peu, tout. Editions Eclats d'encre, 2012
Un écho de nuit, Editions du Cygne, 2011…
ain­si que quatre pla­quettes ; puis une tren­taine de par­ti­ci­pa­tions à des revues/​anthologies/​sites col­lec­tifs.

 

 

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