> Fil de lecture MJ Desvignes : Lyonel Trouillot, Emmanelle Imhauser, Michaël Glück

Fil de lecture MJ Desvignes : Lyonel Trouillot, Emmanelle Imhauser, Michaël Glück

Par |2018-09-20T01:05:10+00:00 30 novembre 2015|Catégories : Critiques|

 

C'est avec mains qu'on fait chan­sons
Anthologie poé­tique
Lyonel Trouillot
Editions Le temps des cerises – 2015

 

« C'est quand on essaie de l'écrire que se pose à nous la ques­tion de savoir ce qu'est la poé­sie … Affronter la poé­sie, c'est vivre dans le doute ».

 

De cette incer­ti­tude, de ce doute per­sis­tant et com­mun à tous ceux qui écrivent à la marge du poé­tique, dans une langue tou­jours belle et renou­ve­lée, Lyonel Trouillot confie qu'il a don­né pour cette antho­lo­gie quelques textes qui courent sur une tren­taine d'années et qui vrai­sem­bla­ble­ment s'en rap­prochent. « Violant une de ses lois secrètes » qui vou­drait que celle-ci ne puisse pré­tendre être ce qu'elle est, il pro­pose un ensemble entre prose et poé­sie. « J'ose donc par­ta­ger ce doute sur la poé­sie avec le lec­teur qui le vou­dra. L'écriture poé­tique res­tant pour moi la plus sacrée des fêtes païennes et une entre­prise de res­ti­tu­tion lan­ga­gière sans égale, par la bles­sure, les songes et le rap­port au réel indi­vi­duels et pour­tant com­muns qu'elle inter­pelle ».

Une cen­taine de pages forme cet ensemble qui s'ouvre sur un poème inti­tu­lé sans sur­prise : « Il n'y a pas de poème » et qui d'emblée se refuse tel en effet. Répondant à la demande d'un ami de par­ti­ci­per à une antho­lo­gie, Lionel Trouillot écrit :

 

« A Y.L.M qui m'avait deman­dé un poème pour son antho­lo­gie,
Je ne t'enverrai pas de poèmes mon ami
Que te dirais-je
Sinon que la nuit est la même sur Port au Prince et Saint-Malo ».

 

Et, se fai­sant, il écrit sa réponse au poète sous la forme d'un texte qui s'apparente bien à de la poé­sie. Quelle plus belle façon de dire que la poé­sie n'est pas un genre avec des codes stables et défi­ni­tifs mais bien un état dans la langue que pos­sèdent cer­tains écri­vains, que ceux-ci écrivent sous cette forme recon­nais­sable ou qu'ils écrivent plus géné­ra­le­ment des romans et qu'ils soient de magni­fiques conteurs comme Lyonel Trouillot. C'est qu'avec cette réponse en forme de lettre poé­tique, l'écrivain donne de ses nou­velles et des nou­velles du monde qu'il habite, ques­tionne le deve­nir géné­ral du monde, de l'homme sans pour autant alour­dir sa phrase d'une rhé­to­rique phi­lo­so­phique, avec une légè­re­té des ques­tion­ne­ments, une éco­no­mie de mots, un afflux d'images fan­tas­tiques ou oni­riques, où la forme don­née au texte (mais les retours à la ligne sont-ils les signes les plus visibles de la poé­sie ?) suf­fi­rait à rendre le pro­pos du poète, le fond de son âme et prouve qu'il est bien poète.

 

« Je ne t'enverrai pas de poème mon ami
Comment dire la pré­sence de la mort dans la vie ?

Longtemps j'avais gar­dé un mor­ceau de lune dans ma poche

Tout ce que je peux t'offrir
De l'autre côté de la mer

C'est un silence qui fait nau­frage »

 

Suivent ensuite d'autres textes poé­tiques, c'est-à-dire conte­nant une réelle poé­sie qui dit le monde, le mal, l'injustice, le deve­nir de l'homme, mais aus­si des mots enga­gés qui mis bout à bout expriment une colère contre l'hypocrisie d'un monde qui dit vou­loir aider (en réa­li­té pour sa seule gloire). Et on se sou­vient des reproches de Lyonel Trouillot après le séisme en Haiti en jan­vier 2010, son désar­roi à voir le monde occi­den­tal s'exprimer sur Haïti en oubliant de lais­ser la parole aux Haïtiens. Car le sou­ci constant de l'écrivain haï­tien est de veiller (de sa place et par ses écrits) à per­pé­tuer cette néces­si­té de redon­ner une « auto­ri­té dis­cur­sive » (terme employé par Lyonel Trouillot lors d'une inter­view pour Jeune Afrique) à ce peuple, une recon­nais­sance et une iden­ti­té.

C'est une poé­sie où se mêlent la vio­lence des hommes faite à d'autres hommes, la force de la nature, la beau­té des femmes, l'amour simple et inno­cent, la nos­tal­gie de l'enfance, la vio­lence et l'indifférence, parts domi­nantes de ce monde qui, en elles-mêmes, sont déjà des sujets suf­fi­sants pour ce conteur qui écrit au plus près du réel.

 

« Tu sais, je suis venu à fond de cale, j'ai sur­vé­cu.
On m'a inven­té des dettes que j'ai payées, j'ai sur­vé­cu.

On a assas­si­né mes frères : Péralte, Alexis, beau­coup d'autres. J'ai salué leur légende et pleu­ré leur absence, j'ai sur­vé­cu. La terre a trem­blé et s'est cou­chée sur moi. Sous des tentes et des han­gars. j'ai sur­vé­cu. »

 

Haranguant l'homme, son ami, son proche, il ques­tionne nos cer­ti­tudes et nos petits conforts. La dou­ceur d'un peuple à « l'extrême gen­tillesse » ne signi­fie pas sou­mis­sion ou rési­gna­tion. « Tu t'es trom­pé mon frère. Même un mou­ton pelé a droit à la colère. » Lyonel Trouillot porte cette espé­rance d'une recon­nais­sance un jour de ce qu'il appelle dans un de ses romans « la belle amour humaine » (cf son roman au titre épo­nyme).

Et c'est d'ailleurs ce que l'on retrouve majo­ri­tai­re­ment dans cette antho­lo­gie, des textes qui disent le plus sou­vent, l'amour pour une femme, l'amour de l'humain, les choses du monde mais sur­tout la vie.

 

« Ecrire ce n'est pas sup­po­ser qu'il n'y a pas d'être sans mys­tère »

 

La poé­sie se trouve encore dans les sou­ve­nirs, dans l'enfance, dans l'amitié, elle arrive dès lors qu'on convoque le temps pas­sé à rire et à aimer. Elle est là aus­si quand Lyonel Trouillot décline en un « je me sou­viens » très pérec­quien le désir et l'amour encore.

 

« Avec des mots d'amour cas­sés comme un crayon

Avec nos paniers d'enfance
Et mes mains brû­lées par le vent

Je t'ai par­lé une langue d'aube, d'alcool et de lumière
une langue de routes »

 

Que les poèmes soient une prose poé­tique, ou ordon­nés comme un poème, tout révèle l'excellent conteur quand la poé­sie très nar­ra­tive rap­porte un sou­ve­nir, une ami­tié, une femme aimée, chaque texte pos­sède le même souffle exal­té que dans ses romans :

 

« Est-ce une fleur
est-ce le deuil
est-ce le rire qui fait l'enfance
le sable qui fait l'éternité. »

 

C'est une poé­sie sen­sible où l'écrivain de La belle amour humaine ou encore L'Amour avant que j'oublie, se révèle fra­gile, nos­tal­gique et doux quand il dit :

 

« Je veux mou­rir de mon enfance et que ne
souffrent pas les humains et les libel­lules

Je veux mou­rir de mon enfance
Dans une ville sans casques bleus

sans « oui-blanc »
« Plaît-il blanc »
« Merci blanc »

 

Avec le long poème de La petite fille au regard d'île, nous entrons dans le mys­tère fait d'innocence et d'amour encore d'une poé­sie qui se tient seule par l'effet sans cesse renou­ve­lé d'un lan­gage inven­tif et libre.

 

« Par édit de ver­tiges
J'hirondelle en be-bop

sur les quar­tiers marins ».

 

Les der­nières pages sont deux longues proses poé­tiques qui convoquent Rimbaud et sa légende. Si tristes fussent-elles, les rues de Port-au-Prince, «  il y a presque autant de femmes que d'oiseaux qui ne chantent pas. »

Et dans cette tra­gé­die en deux actes, sorte de synop­sis d'un moment de vie tra­gique, le poète pour­tant attend tou­jours son aimée,

 

« Un soir de déses­poir, je me suis arrê­té dans une rue où pas­saient des poètes et des étu­diants.

Rue Magloire, je t'ai atten­due. Il tom­bait des bal­cons une odeur de mur­mure, l'odeur des choses qu'on n'ose pas.

Rendons l'homme à l'amour et il gué­ri­ra. »

 

*

 

Romancier et poète, intel­lec­tuel enga­gé, acteur pas­sion­né de la scène fran­co­phone mon­diale, Lyonel Trouillot est né en 1956 dans la capi­tale haï­tienne, Port-au-Prince, où il vit tou­jours aujourd’hui.

Son œuvre est publiée chez Actes Sud.
Récemment :
La Belle Amour humaine (Actes Sud, 2011, Grand Prix du roman métis 2011) et Parabole du failli (2013).

 

*

 

 

Intempéries
Emmanuelle Imhauser

L'atelier de l'Agneau Editeur, 2015
Préface Jeanine Baude /​Postface Fanny Danglade

 

La pré­face de Jeanine Baude annonce un « recueil tout en dou­ceur »  et on n'est pas déçu !

Intempéries d'Emamnuelle Imhauser qui aurait pu s'appeler « Moments », pour ces moments volés au temps des mères, ou « Biographie du jour » pour sa suite de jours, de semaines, d'années célé­brant la vie, les enfants, les sai­sons, est un ensemble d'une grande sen­si­bi­li­té, une écri­ture musi­cale et riche de ten­dresse et de fraî­cheur.

Intempéries dit le réel d'une femme et de toutes les femmes quand elles se consacrent aux cou­leurs de la créa­tion : enfants, art, écri­ture. Ces traces des par­cours jalon­nés de joies et d'épreuves, les douces et les pénibles, traces noires de l'encre sur le papier, tra­quant l'instant, dans

 

« l'attente d'un moment pro­pice pour livrer à tout vent
le souffle du plai­sir ».

 

Intempéries dit l'amour et les sai­sons de l'amour,

 

« les vagues
l'eau
le miel
le melon sur la table
la cha­leur d 'un été en plein mois de sep­tembre

les lèvres d'une bouche qui ne songe qu'à rêver »

 

Mêler l'encre des doigts et le goût des bai­sers, ceux d'enfants qui courent insou­ciants et sereins,

 

« quand doit-il arri­ver
un papier qui se froisse
un enfant qui fre­donne et me pince l'épaule
la bouche sou­riante de ses lèvres mouillées
un peu de temps gagné »

 

La page se fait plage où le poème s'écrit, espace de nos corps tra­ver­sés par le geste.

Devant le temps qui passe, les amis, les parents, au milieu des bon­heurs «  je suis gour­mande d'écriture, lui dit-elle »

 

« j'ai net­toyé la cave
les pavés et les murs
ma chambre embaume l'herbe qui vient d'être
cou­pée
mon lit sent le sham­poing le pain chaud la farine
et on est en novembre

j'ai écrit tout à l'heure…
j'ai ava­lé du vin pour que ma peau rosisse 

 

il faut viser au centre
crier si néces­saire

gri­ma­cer s'il le faut
sur­tout ne pas se lais­ser pendre à l'arbre qui vous
manque »

 

Au milieu des bour­rasques de la vie, du cli­mat,

« qui parle de chan­ter par ce froid sibé­rien »

Il faut conti­nuer, trou­ver les notes douces qui s'écriront cha­leur,

« choi­sir d'avoir chaud quand on parle de gel »

Chercher réas­su­rance dans les mots qui sont là, bien au chaud, en dedans, prêts à com­bler les manques et le givre l'hiver

 

« allons
pas d'inquiétude
le petit est cou­ché et rêve à ses jeux
les autres se pré­parent aux songes délec­tables
longues nuits d'hiver »

 

Abolir la dis­tance entre soi et le poème,

Au creux de la fatigue, dépo­ser cer­ti­tude, conti­nuer mal­gré tout, mal­gré les cernes et le vide des nuits sans som­meil

 

« est-ce si dif­fi­cile
par­ler de l'outre creuse infi­nie des sai­sons

des blés mûrs et dorés qui poussent dans les rues
de l'effluve des mers au nom vert exo­tique
des pistes de lan­gage aux agrumes bleu­tés »

 

Continuer même s'il faut tâton­ner dans le noir, avan­cer ver­ti­ca­le­ment, dans les sai­sons d'écrire.

 

*

 

De natio­na­li­té belge, Emmanuelle Imhauser naît en 1959 à Bukavu (pro­vince du Kivu, ex Congo-belge).

Après des études de fran­çais, de théâtre et de com­mu­ni­ca­tion, elle entre­prend une thèse en anthro­po­lo­gie à l'université de Liège.

Proche de l'écrivain Jacques Izoard (1936-2008), pas­sion­née de poé­sie, elle publie en 2012 son pre­mier livre : Mise en pages à l'Atelier de l'Agneau.

Elle tra­vaille aujourd'hui à la Bibliothèque Ulysse Capitaine, à la conser­va­tion des Fonds patri­mo­niaux de la Ville de Liège.

 

*

 

 

Tournant le dos à
Mickaël Glück

Editions Lanskine – 2014

 

Affronter le peu à dire, renon­cer, recom­men­cer…

tour­ner le dos à… la conscience d'être… ou pas, quelque chose ou quelqu'un.

Donner corps ou se perdre dans les mots, accueillir leur éro­sion, celle des faux-sem­blants, « mots jetés dans le vide » dans l'illusion tou­jours d'un autre quelque part, dans la vacui­té par­fois de nos échanges, du faire-sem­blant, de la joie, et… attendre…

Se tenir debout quand même et de guerre lasse, épui­ser tous les savoirs, s'épuiser en errance, se tuer au labour

Dans les accents becket­tiens des poèmes de Tournant le dos à, on lit la course du monde, inutile, ténue, si fra­gile….

 

finir, bien sûr finir,
en vien­dra le temps
ce sera bout de course
bout de cœur
sans gaie­té ni tris­tesse
ce sera ain­si le temps venu…

 

Alors, cha­cun, chaque « tourne le dos à tout ce res­sac d'images »

mais

 

 dit qu'il y a lumière
qu'avec elle on peut faire
clar­té contre l'enfer
des nuits et des déserts…

 

Et s'il fal­lait choi­sir ? Dormir ou écrire, pour fuir ce temps illu­soire, cette vie faite de jours ajou­tés à essayer de ne pas renon­cer…

Au fil du texte, le lec­teur plonge et remonte, s'essaie lui aus­si à tenir la tête hors de l'eau, cherche dans la poé­sie, comme Orphée, à ne pas se retour­ner.

Pourtant cha­cun est libre, de tour­ner le dos aux hor­loges, de se per­sua­der que tout va bien…

Et le poème… quand même lui n'y peut rien…

« Le poème nage dans la merde du monde ».

 

*

 

Michaël Gluck est écri­vain, poète, dra­ma­turge et tra­duc­teur, il est tra­duit en ita­lien, espa­gnol, cata­lan, alle­mand, chi­nois.
Il fut ensei­gnant (lettres, phi­lo­so­phie) de 1969 à 1983, lec­teur et tra­duc­teur dans l’édition (Flammarion, éd. Jean-Michel Place 1980-1982), direc­teur du Centre Culturel Municipal puis du théâtre la Colonne à Miramas (1985-1989).
Il a mul­ti­plié les col­la­bo­ra­tions artis­tiques :
avec le théâtre – Théâtre-Narration (Gislaine Drahy), Théâtre de la Jacquerie (Alain Mollot), Théâtre de la Chrysalide (F. Coupat, D. Pouthier), Cie le Temps de dire (P. Fructus), Cie Juin 88 (M. Heydorff), Cie Adesso e sempre (J. Bouffier), Cie Anabase (M. Baylet), Cie L’Atalante (C. Hugel), Cie Amédée (Flavio Polizzi), Cie Labyrinthes (J-M. Bourg)
avec la Danse – Cie Raphaël Djaïm, Cie M. Ettori, Cie Artefact (M. Vincent)
les Marionnettes – Cie Eidolon (Pupella /​Nogues), Cie À ciel ouvert (Catherine Humbert)
les Arts plas­tiques – Anik Vinay & Emile-Bernard Souchière (Ateliers des Grames), J. Brianti, D. Friedrich, Riba, D. Givry, C. Hugel, J. Clauzel, A-P. Arnal
la Musique – Frank Royon Le Mée, Barry Schrader, Albert Tovi, Serge Monségu, Eric Guennou, Maguelonne Vidal

 

 

 

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