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Maël Guesdon, Voire

Par |2018-11-21T02:53:24+00:00 24 août 2015|Catégories : Critiques|

 

Nous sommes en pré­sence d'un récit en cinq par­ties, sans véri­table rup­ture mal­gré le décou­su des phrases, une fic­tion mor­ce­lée où le lan­gage achoppe et draine son apo­rie à rendre exac­te­ment ce que sont ces frag­ments de mémoire, une fic­tion qui dit l'obsession défor­mée des sou­ve­nirs, l'aliénation qui leur est rat­ta­chée et déborde la mémoire, posant sur l'esprit le filtre des émo­tions et des sen­sa­tions. La mémoire devient ce lieu où se forment en cercles concen­triques qui empri­sonnent les images, des motifs obsé­dants, les débordent et même peuvent les annu­ler.

« Toutes choses creuses, mécon­nais­sables,
par cercles ouverts sous l'action du vent »

 

Magnifique par­ti­tion qui avance à la recherche de ces choses impal­pables, inat­tei­gnables, assu­ré­ment frag­men­taires et dis­pa­rates, dis­per­sés en mille mor­ceaux, écla­tés, elles obs­truent l'espace de la conscience sans jamais dis­pa­raître com­plè­te­ment, empê­chant même de res­pi­rer : « Disent à qui les porte : nous sommes ce cri hors cir­cons­tances ».

 

Aucun ordre dans cette pro­fu­sion d'images mais une pro­gres­sion douce vers le but, aucune maté­ria­li­sa­tion pos­sible, sauf à cher­cher une ten­ta­tive de retrans­crip­tion peut-être de l'émotion, la per­cep­tion sen­sible d'une dou­ceur que l'on caresse dans l'écriture : « Elle pose sa main ».
Il fau­dra tacher de per­cer le mys­tère der­rière le miroir, ouvrir la porte, par­ta­ger ce monde, connaître la musique de « toutes choses vivantes », "sou­ve­nirs des sons – ne vou­laient ces­ser de brû­ler poi­trine dos. »
Hallucination des visages, chair, yeux fixes, tout bouge et s'anime dans une géo­mé­trie fan­tas­mée, un réel réin­ven­té comme si la mémoire cher­chait à faire sur­gir chaque ins­tant col­lé au fond de l'âme. Ce qui avait été amour peut-être « elle ne pou­vait peut-être se lever les bras ten­dus et dire ».
S'oublier dans ce fouillis qui inonde l'espace « sauf habi­table » et por­ter l'insaisissable au dehors.
Dans la trans­crip­tion fra­gile des mots cher­chant à dire en s'écartant tou­jours plus d'un dire à retrans­crire, au milieu d'une syn­taxe hachée, incom­plète qui se cherche une issue aus­si, trou­ver une langue avec les mots les plus simples, les plus justes.
« Elle » est omni­pré­sente et indé­chif­frable. « il avance hors cours au milieu des arbustes figés qui dansent à leurs pointes ».
Entendre son écho, celui qu'il porte en lui, goû­ter à sa voix, au sou­ve­nir de sa voix encore, oublier jusqu'au nom mais l'entendre encore. « Elle répète : les images fil­mées ou la mer »
Dans la perte, lorsque l'image cha­vire et qu'il croit la tenir, « Lorsqu'il découvre. Qu'il ne voit plus ce que voient ses yeux. S'arrête, dehors là il s'effondre. »
C'est une écri­ture dérou­tante, jalon­née de rup­tures brusques au milieu de la phrase « comme mettre », de dis­tor­sions de la syn­taxe, « s'elle – ne me faites pas dire. », d'omissions de sujets récur­rentes, et une ponc­tua­tion inat­ten­due « Emarge. De dire il y a dimen­sion »…. , qui tend un miroir au che­mi­ne­ment dif­fi­cile de la parole pour s'inscrire dans la frag­men­ta­tion de la mémoire.
Le titre lui même « Voire » laisse pas­ser une insis­tance comme une évi­dence, une asser­tion à la langue en même temps qu'un doute de par son emploi iso­lé ou ini­tiant ce qui vient ensuite. Que ren­ferme ce récit aux allures hal­lu­ci­na­toires qui délivre une nar­ra­tion douce et simple sans jamais dire pré­ci­sé­ment ce que sont ces mor­ceaux écla­tés que l'on cherche à recons­ti­tuer dans le puzzle de la mémoire ? On va suivre len­te­ment le dérou­le­ment de ces images/​partition musi­cale, se lais­ser por­ter et cher­cher à voir dans le recours aux sen­sa­tions, ce qui se tient dans le feu de l'âme, en ape­san­teur tou­jours, sen­tir le froid « oublie, la mort vient tou­jours. Du dehors. »
Rester immo­bile dans le brouillard et la peur, dans l'opacité des mots, leurs fan­tômes, les mots des autres, de l'autre, « vous m'avez par­cou­ru. Je vous recon­nais ».
Descendre encore au puits des images « où le feu retourne bâtit planche à planche ».
Là où le sang affleure, une mise en demeure de trou­ver sou­dain le bleu apai­sant d'une recon­nais­sance, où l'on entend comme un mur­mure « Dis-moi où les choses n'ont pour ailleurs que leur envers ».
Elle. Sa remon­tée docile au miroir des sou­ve­nirs, « en elle », mais sans corps elle le voit.
Sa pré­sence est silence même dans la pièce noire de la mémoire. Le bruit est exté­rieur, étran­ger à soi, « sor­tons. Il n'y a pas de refuge, pas de sou­ve­nirs connus. Sortons de tes bras- le sol. Jamais ne recom­mence. »
Omniprésence d'une figure fémi­nine remon­tée de l'enfance dont il n'a plus que l'ombre et les gestes, la voix, mais existent-ils vrai­ment, ont-ils exis­té ? Quelques sou­ve­nirs encore s'accrochent comme cette robe per­due au bord de.

 

"Le monde se lit dans l'eau ».
« Son corps est froid mal­gré l'été – il y a
Peut-être vingt-quatre images à l'intérieur de lui »

 

« Juste avant ton départ », tout a dis­pa­ru, pour­tant, pas de flux en ces lieux, il demeu­re­ra tou­jours toutes ces choses qui dorment et bougent de temps en temps.
Elle revit peu à peu dans l'évocation frag­men­taire et recom­po­sée d'une mémoire en déré­lic­tion, on la voit bou­ger, hur­ler, s'asseoir. On le voit, lui avan­cer, prendre sa main, « mar­cher avec elle ».

 

« Nos régions dites fan­tômes jamais ne se pré­sentent.
Et cela doit suf­fire puisque le vent a lieu.

Il se tait. Habite qui en des­sous. Tient nos gestes
Sous la ligne, les plus arra­chés – qui nous ont pré­cé­dés ailleurs. Un silence peut-être calme.

Partant d'elles puisqu'elles viennent, et de ce qui les voit. »

 

 

 

Maël Guesdon est né en 1983, à Paris. Il est actuel­le­ment doc­to­rant au sein du Centre de Recherche sur les Arts et le Langage, à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales. Il a publié dans de nom­breuses revues. Voire est son pre­mier recueil publié.

 

 

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