> Cécile Guivarch, Renée en elle

Cécile Guivarch, Renée en elle

Par | 2018-01-23T14:15:22+00:00 29 mars 2015|Catégories : Cécile Guivarch, Critiques|

« Renée, mon aïeule », ce sont les pre­miers mots du récit bou­le­ver­sant que nous livre Cécile Guivarch et déjà avec ce titre Renée, en elle, toute la pré­sence puis­sante de cette aïeule dans le corps de l'auteur. C'est une aïeule, c'est toute une généa­lo­gie qui est rap­pe­lée avec elle, avec dates et lieux, celle d'un début XIXe siècle, « une époque où l'on mour­rait faci­le­ment de mala­die, de dys­en­te­rie, de froid ou de faim » et où la mort, sur laquelle on ne devait pas s'attarder, était bana­li­sé.

Depuis les visites noc­turnes répé­ti­tives de son aïeule, Cécile Guivarch va recom­po­ser les plaintes, les mur­mures, les san­glots, la vie de cette aïeule qui pour­rait être aus­si la nôtre.

« De sa bouche s'écoule la rivière de son corps, de ses peines, de ses souf­frances ».

Renée lui parle dans son patois bre­ton que Cécile ne connait pas, toutes les nuits elle l'exhorte de s'appuyer sur sa langue à elle, le fran­çais et de l'aider à déchif­frer ce qu'elle a à dire.

Elle va refaire le che­min jusqu'à elle, recons­truire, réin­ven­ter une vie au plus près de celle qu'a du être celle de Renée, lui don­ner l'épaisseur qu'elle n'a pas eu, et que du fond des âges elle est venue récla­mer.

Peu à peu dans l'ombre vont se des­si­ner toutes les « cou­leurs de Renée », du rose qui lui colo­rait les joues, au rouge et noir du sang qu'elle a sacri­fié, à cha­cune de ces nais­sances.

Plusieurs enfants sont nés de Renée, beau­coup  n'ont pas eu cette chance, et « ont déva­lé les rivières de son sang ». Inscrits au régistre « Anonyme G ». Dans cette époque où se sont suc­cè­dées les nais­sances, d'un enfant à l'autre, par­fois por­tant le même pré­nom pour « rem­pla­cer » celui qui n'avait eu le temps de voir le jour, il fal­lait oublier et si pos­sible oublier vite, ces enfants morts-nés qui n'avaient pas même droit au registre civil. (Faut-il rap­pe­ler que c'était encore valable jusqu'en 2001!)

Les femmes ont tou­jours per­du des enfants, les femmes ont tou­jours eu peur de perdre leurs enfants.

Cécile Guivarch décrit ici la dou­leur de ces pertes dont les mères res­tent incon­so­lables. « Je me sou­viens de ces visites où elle ne me par­lait que de la page « funé­railles » du jour­nal local. Je ne com­pre­nais pas pour­quoi ma grand-mère par­lait uni­que­ment de ceux qui étaient morts ou de de ceux qui se mour­raient. »

Les mères res­tent incon­so­lables, c'est sur­tout parce qu'en bana­li­sant ces morts à peine nés, en for­çant à oublier, oublier ces morts, et qu'on nous apprenne à oublier,  en ne don­nant pas une légi­ti­mi­té à ces nais­sances, les mères savent, elles, que les hommes qui ont accom­pli de tels actes, niaient jusqu'au sacré de la vie.

Cécile Guivarch va don­ner au lec­teur dans un récit hal­lu­ci­né et détaillé, la dou­leur de ces nais­sances avor­tées : « C'est sa couche d'un rouge vif que j'entrevois par­fois. Elle contraste avec l'ombre de sa demeure. Cela fait un peu comme un film en noir et blanc où le rouge est la seule cou­leur ».

Renée en elle, c'est l'histoire de toutes les femmes qui ont tra­ver­sé le temps, des femmes dures au labeur et cou­ra­geuses dans leurs mater­ni­tés mul­tiples, encore plus quand elles étaient vouées à don­ner la mort plu­tôt que la vie.

Renée en elle, c'est toute la ten­dresse de l'auteur pour cette aïeule qui san­glote la nuit dans son som­meil, blot­tie tout contre elle.

Renée en elle, c'est un envoû­te­ment, et une volon­té de ne pas mou­rir, un désir de croire que quelqu'un quelque part un jour vous fera exis­ter à nou­veau.

Ces frag­ments de mémoire posés sur la page disent cha­cun un bout de l'histoire de Renée, cette aïeule qui habite tou­jours le cœur de Cécile Guivarch.

« Ce qu'il y a avec Renée c'es qu'elle me vient toute en mor­ceaux, tes­sons de mosaïques »

et ce qui est trou­blant dans cette mosaïque recons­ti­tuée par petits bouts d'humanité déchi­que­tée, c'est le regard de la jeune femme sur celle qui devient une figure héroïque. Quand elle la décrit, pen­chée sur elle au milieu de la nuit ou «  de dos, qui se sou­lève au milieu des san­glots ». « D'où je suis je ne vois que son dos » pré­cise Cécile et ces images super­po­sées sont d'une réa­li­té pré­gnante et très émou­vante.

On s'attache à la figure de cette mater dolo­ro­sa qui « pas­sait ses nuits à se cogner la tête contre le mur, à la fin son front était deve­nu dur comme de la pierre », dur comme ce ventre qui don­nait la vie et la mort une fois sur deux.

Cécile fait revivre son aïeule dans le corps du texte et toutes ces larmes qu'elle ne peut plus rete­nir à la perte de l'unique fille morte dans son ber­ceau  « elle dit que c'est elle qui aurait dû mou­rir et pas l'enfant ».

A deux siècles de dis­tance, elle est la fille de cette aïeule qui a pleu­ré toute sa vie la perte de ses enfants et est deve­nue folle de cha­grin à la perte de son unique fille, dans le ber­ceau.

Le deuil est une répa­ra­tion quand il ouvre sur une rédemp­tion, Renée a vécu en cri­mi­nelle ses pertes, elle a cher­ché une jus­tice par­mi les hommes, qui ne l'ont pas cru quand elle a dit qu'elle n'avait pas volé et l'ont jeté en pri­son, elle a tel­le­ment absor­bé sa culpa­bi­li­té que les hommes se sont char­gés de l'accuser à tort.

Les toutes der­nières pages, Cécile a ce trait de génie de faire par­ler son aïeule, elle lui rend sa voix deux fois, celle-ci au bout de sa quête est deve­nue audible. Ces pages diront tout le drame ter­rible de sa vie et ce qu'elle a lais­sé der­rière elle comme souf­france trans­mise de géné­ra­tion en géné­ra­tion. Dans la vio­lence des der­nières pages nous res­tons comme téta­ni­sés face à tant d'accablement.

Le texte de Cécile Guivarch devient le suaire de ce corps dou­lou­reux, un endroit où ins­crire celle qu'on a vou­lu oublier.