> Cécile Guivarch, que vous a-t-on fait mes aïeux…

Cécile Guivarch, que vous a-t-on fait mes aïeux…

2018-01-23T14:25:32+00:00

 

que vous a-t-on fait mes aïeux avec cette guerre
vous étiez beaux vous voi­là trans­for­més à jamais
la peur aux fesses vous ne par­lez plus qu’étouffés
à demi-mots vous criez pour ne rien trans­mettre
et vous conti­nuez tou­jours avec vos dis­pa­ri­tions

*

quand on regarde nos plus vieux ils n’ont d’âge
la vie les char­rues ont creu­sé ridé leurs visages 
tout ce qu’ils ont de dure­té à nous regar­der ain­si
sûre qu’ils nous voient depuis les pho­to­gra­phies
ce sont nos regards qui se croisent se mélangent

*

vous nous avez lais­sé tout en chan­tier en débris
que faire de nos rêves avec vous sur nos épaules
vos petits frères sont morts vous n’en disiez rien
main­te­nant nous trem­blons à chaque son de cloche
nous trem­blons à chaque déto­na­tion dans le vent

*

Monsieur Robin et Mademoiselle Ourry mariés
une date de juillet 1878 une date un sept juillet
vous pas­siez contrat pour deux jupes de mol­le­tons
quatre cara­cos douze che­mises douze tabliers
dix-huit mou­choirs deux para­pluies une cruche
vingt-cinq tor­chons une cou­ver­ture dix fou­lards
le tout pour la modique somme de mille francs

*

on remonte aux très vieux de Saint-Martin d’Aubigny
Pierre Zacharie issu de l’union de Toussaint Léon
et de Marie tous les deux décé­dés en juillet 1878
Estelle Mathilde issue de l’union d’Ernest Bernardin
ain­si que de Virginie Louise demeu­rant tout deux
dans cette petite com­mune de Saint-Martin d’Aubigny

*

vous étiez de Saint-Martin d’Aubigny
vous viviez à Saint-Martin d’Aubigny
vous regar­diez vos enfants cou­rir à Saint-Martin d’Aubigny
vous étiez dans les champs ou devant les four­neaux à Saint-Martin d’Aubigny
vous res­tiez assis devant vos portes à Saint-Martin d’Aubigny
les gens pas­saient vous saluaient à Saint-Martin d’Aubigny
depuis deux trois ou plus de géné­ra­tions à Saint-Martin d’Aubigny
vous êtes morts et d’autres sont par­tis de Saint-Martin d’Aubigny
aujourd’hui on tape dans google maps Saint-Martin d’Aubigny
sur la carte satel­lite on vous recherche à Saint-Martin d’Aubigny

*

qu’avez-vous fait de Florine on dit qu’on l’a enfer­mée
oui qu’avez-vous fait de Florine par­tie à l’asile d’Angers
Florine enter­rée dans un cime­tière on ne sait où à Angers
pour­quoi n’avoir jamais rien dit sur la très chère Florine
qui peut nous dire vous êtes morts ce qu’avait Florine
était-elle vrai­ment folle Florine pour vous taire à ce point

*

avec toutes les branches de l’arbre les racines s’enfoncent pro­fond
de qui sommes nous pour être avec nos noms nos pré­noms
nos tics nos tocs nos réveils en sueurs vos rêves qu’on reçoit
rêviez-vous quand nous nous endor­mions les soirs de lune
c’est à croire que nos nuits ras­semblent vos agi­ta­tions

*

faut-il qu’ils soient morts qu’on sache que la vie sans nos morts n’est rien
qu’ils se ramassent tous sur notre dos nous parlent au creux des oreilles
que dire suis rien sans tous ceux là père mère et ceux qui sont nés avant
je viens juste m’inscrire un peu plus dans l’arbre lui alour­dir les branches

*

c’est au ciel qu’on vous voit tou­jours comme autant d’espace
vous en don­nez et on s’y mélange à croire qu’il est tout près
on vous voit par­fois à tendre les bras vous essayez d’attraper
les étoiles ou la lune pour par­se­mer vos che­veux vous faire briller un peu

*

ce blanc qui s’étire entre nous et puis l’envol des oiseaux
me perds mes yeux dedans je pour­suis jusqu’aux ori­gines
aller comme au plus loin de soi avec toutes les incer­ti­tudes
savoir à peu près ima­gi­ner ce qu’ils avaient dans leurs vies
leurs mai­sons le vieux four à pain la cas­se­role sur le poêle
les enfants à jouer sur le sol de terre bat­tue cuillère en main

*

mes aïeux je vous connais et je ne vous connais pas
vous êtes boule de feu qui se consume sous mes pieds
je marche avec vos empreintes qui peinent à s’effacer
le sol est dur vous l’avez tant fou­lé qu’on ne sait plus

*

de vos his­toires qu’on découvre par­fois dans une boîte en car­ton
vous nous ser­vez vos plats réchauf­fés après tout ce temps
ça nous fait pleu­rer ou bien sou­rire vos secrets de tous les temps
vos choix que vous avez fait et qui nous ont chan­gé à ce point

*

sous terre ou au ciel vous durez avec vos héri­tages
vous vous pour­sui­vez à tra­vers nous de bouche en bouche
des choses bougent de tout ça mais au fond les syl­labes
demeurent à la sur­face jusqu’à ce dont per­sonne n’a vou­lu par­ler
qui vous pro­longe au-delà de tout de la vie de la mort et du ciel
 

Présentation de l’auteur

Cécile Guivarch

Franco-espa­­gnole, Cécile Guivarch est née en 1976 près de Rouen et vit depuis 2003 à Nantes.

Elle anime le site terre à ciel.

Publications

  • Terre à ciels, les car­nets du des­sert de lune, 2006
  • Planche en bois, Contre-Allées, 2007
  • Coups por­tés, Publie​.net, 2009, réédi­tion en 2012
  • Te visite le monde, Les car­nets du des­sert de lune, 2009
  • La petite qu’ils disaient, Contre-Allées, 2011
  • Le cri des mères, La Porte, 2012
  • Du soleil dans les orteils, La Porte, 2013.
  • Un petit peu d’herbes et des bruits d’amour, L’arbre à paroles, 2013
  • Vous êtes mes aïeux, Éditions Henry, 2013
  • Le bruit des abeilles, La Porte, 2014 (avec Valérie Canat de Chizy)
  • Regarde comme elle est belle, édi­tions du Petit flou, 2014
  • S’il existe des fleurs, édi­tions L’Arbre à Paroles, 2015
  • Renée, en elle, édi­tions Henry, 2015
  • Sans Abuelo Petite, les car­nets du des­sert de lune, 2017
     

En revue

N4728, Décharge, Contre-Allées, Verso

 

Cécile Guivarch

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