> Rencontre avec Cécile Guivarch

Rencontre avec Cécile Guivarch

Par |2018-01-23T14:13:47+00:00 15 mars 2013|Catégories : Cécile Guivarch, Rencontres|

Entretien de Cécile Guivarch avec Matthieu Gosztola

 

Matthieu Gosztola : – Peux-tu nous par­ler de la façon dont l'écriture s'est impo­sée à toi ? As-tu des sou­ve­nirs pré­cis ?

 

Cécile Guivarch : – Quand j’étais enfant, en classe de CM1, la maî­tresse nous avait deman­dé d’écrire une rédac­tion. Quand je l’ai ren­due, quand elle l’a lue, je ne sais pas si sa réac­tion a été déme­su­rée ou pas mais elle s’est excla­mée tout de suite, l’a lue à toute la classe, est allée trou­ver sa col­lègue dans la classe d’à côté se gon­flant d’éloges et disant que pour une enfant de cet âge c’était vrai­ment bien écrit, etc. Cette même maî­tresse m’a ensuite beau­coup encou­ra­gée dans la voie de l’écriture, me fai­sant écrire des poèmes, des petits contes pour le jour­nal de l’école. Je me sou­viens aus­si d’un jour, un ins­pec­teur des écoles est venu dans la classe, et ce qui est mar­qué à vie dans ma mémoire, c’est qu’elle m’a pré­sen­tée à lui en lui disant « Voici Cécile, plus tard elle sera écri­vain ». Avait-elle sen­ti là une sorte de voca­tion ? En tous les cas, ces mots-là sont res­tés en moi, ne m’ont jamais quit­tée. Ensuite, j’ai pour­sui­vi ma sco­la­ri­té, sans for­cé­ment écrire en dehors de mes rédac­tions, et pour­tant j’avais tou­jours la meilleure note et je ne me sou­viens pas d’une fois où ma rédac­tion n’avait pas été lue devant toute la classe. L’écriture s’est vrai­ment impo­sée à moi lorsque je suis ren­trée dans la vie active et que j’ai com­men­cé à lire de la poé­sie contem­po­raine. Il y a eu alors là comme un déclic ou plu­tôt un choc. J’ai mesu­ré qu’écrire, et sur­tout de la poé­sie, me per­met­trait d’exprimer ce que j’avais au plus pro­fond. 

 

– Quels sont les pre­miers poètes, les pre­mières poé­tesses qui t'ont mar­quée ?

 

– Roberto Juarroz est le poète qui m’a fait prendre conscience qu’il y avait autre chose dans la poé­sie que ce que l’on nous avait appris au lycée, c'est-à-dire une poé­sie rimée où tout avait une signi­fi­ca­tion mais qui n’était pas for­cé­ment la per­cep­tion que cha­cun d’entre nous pou­vait avoir. J’ai sui­vi la filière éco­no­mique, cela explique sûre­ment la rai­son pour laquelle le pro­gramme « poé­sie » était si basique. Mais tou­jours est-il que lorsque j’ai lu Juarroz, cela m’a pro­fon­dé­ment remuée et j’ai eu le désir, la soif de décou­vrir plus encore de poètes contem­po­rains. A l’époque, au début des années 2000, cela m’a été faci­li­té grâce à l’anthologie poé­tique qu’avait ini­tiée Florence Trocmé sur le site zazie­web et aus­si grâce au site de Silvaine Arabo. Après est venu remue​.net et beau­coup d’autres sites.

Après Juarroz, c’est Fabienne Courtade, Denise Desautels, Antoine Emaz, Jacques Ancet, André Du Bouchet, Ludovic Degroote et Thierry Metz qui m’ont vrai­ment mar­quée. Je les relis régu­liè­re­ment. Et aus­si Amandine Marembert dont j’avais lu des extraits dans un numé­ro de Contre-allées http://​contreal​lees​.blog​spot​.fr/ ache­té par hasard dans une librai­rie, car à l’époque je n’étais pas au jus de toutes les revues qui exis­taient. J’y ai vu alors quelque chose de dif­fé­rent par rap­port à la géné­ra­tion anté­rieure. Des poètes du monde m’ont aus­si mar­quée ou tou­chée pro­fon­dé­ment, comme Nazim Hikmet, Mahmoud Darwich, Alejandra Pizarnik et Marina Tsvetaeva (notam­ment ses cor­res­pon­dances et ses car­nets).

 

– La poé­sie a-t-elle sur­gi dans ta vie immé­dia­te­ment comme une néces­si­té ? Qu'en est-il de la prose ?

 

– La poé­sie comme néces­si­té ? Oui, très cer­tai­ne­ment. En fait au départ j’avais sur­tout envie d’écrire. J’ai com­men­cé par la nou­velle. Puis j’ai com­men­cé à lire de la poé­sie alors j’ai essayé et je m’y suis sen­tie plus à l’aise. Peut-être car elle est deve­nue une façon pour moi de vrai­ment expri­mer ce que j’avais au plus pro­fond. Et puis la poé­sie, n’est-elle pas tout autour de nous, dans toutes choses ? La prose, je ne la dis­so­cie pas vrai­ment de la poé­sie. La poé­sie, elle n’a pas vrai­ment de limite pour moi. Je ne sais pas trop dis­tin­guer entre les deux. L’écriture du roman ou de la nou­velle, je tente de temps en temps, mais c’est tou­jours de la prose ou des poèmes qui me viennent. J’en suis comme intoxi­quée et ne sais pas m’en défaire. Peut-être qu’un jour j’arriverai au roman. Mais sera-t-il vrai­ment un roman ?

 

– Ta poé­sie donne vie de très belle façon à un goût pré­gnant pour l'oralité. Est-ce façon de faire du poème un poème à deux bat­tants qui battent sans cesse pour que la vie entre enfin en lui ? Pour que la vie en lui soit cette pul­sa­tion qui vient du plus pro­fond, et du plus com­mun, et du plus habi­tuel, et du plus rare aus­si de nos vies ?

 

– Sûrement est-ce lié à tous ces moments que j’ai pas­sés pen­due aux lèvres de ma mère ou d’autres per­sonnes, à écou­ter des récits de vie et sur­tout ce qui s’est dit. Ma poé­sie je la veux et je la sens proche de tout cela. Ces langues aus­si de ma vie. Entre patois nor­mand, espa­gnol et  gali­cien. Des chocs entre ces langues. Alors la langue, l’oral, viennent se cho­quer dans mes poèmes qui sont aus­si une façon de se vou­loir au plus près de nos vies. Je ne veux pas que mes poèmes soient her­mé­tiques ou pré­cieux, je veux qu’ils soient vie ou his­toires de vie et que cha­cun puisse les lire, se les appro­prier, entrer dedans. C’est pour cela que l’oralité prend sa place. L’oralité, cha­cun peut la com­prendre. L’oralité c’est aus­si un ancêtre de la poé­sie avec les trou­ba­dours… 

 

– L'écriture a très for­te­ment par­tie liée chez à toi avec la filia­tion. Écrire, est-ce d'abord recon­naître une filia­tion ? Ne jamais ces­ser de l'établir ?

 

– Je ne peux écrire sans reve­nir à la filia­tion. Ma filia­tion c’est un ensemble d’histoires de vies qui m’ont tou­jours bou­le­ver­sée. Un grand-père jamais connu mais vivant à Cuba après avoir fui le fran­quisme, une tante en Argentine qui a fui le fran­quisme, une mère éle­vée par sa grand-mère et non par sa propre mère et qui a fui ses terres pour tra­vailler autre chose que la terre, un père fils unique après avoir per­du sa petite sœur, un nom bre­ton alors qu’on ne connaît rien de la Bretagne, une double natio­na­li­té et moi dans tout cela, je suis là. Et je suis là à me deman­der d’où je suis vrai­ment. Alors, recon­naître une filia­tion, cer­tai­ne­ment. Mais la fouiller, ça c’est sûr. Coups por­tés paru chez publie​.net http://​www​.publie​.net/​f​r​/​e​b​o​o​k​/​9​7​8​2​8​1​4​5​0​2​2​8​4​/​c​o​u​p​s​-​p​o​r​tes, Le cri des mères paru chez La Porte http://​www​.​e​-lit​te​ra​ture​.net/​p​u​b​l​i​e​r​3​/​s​p​i​p​/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​p​a​g​e​=​a​r​t​i​c​l​e​5​&​i​d​_​a​r​t​i​c​l​e​=​327 et Un petit peu d’herbe et beau­coup d’amour à paraître aux édi­tions L’Arbre à paroles en mai 2013 en sont les témoins (des extraits sont parus sur remue​.net ). Mes chan­tiers d’écriture en cours sont éga­le­ment de vastes fouilles sur la filia­tion et tous ces gens dans notre sang et qui nous habitent (voir sur Sitaudis http://​www​.sitau​dis​.fr/​P​o​e​m​e​s​-​e​t​-​f​i​c​t​i​o​n​s​/​v​o​u​s​-​e​t​e​s​-​m​e​s​-​a​i​e​u​x​-​e​x​t​r​a​i​t​.​php, Recours au poème  https://www.recoursaupoeme.fr/c%C3%A9cile-guivarch/que-vous-t-fait-mes-a%C3%AFeux et Incertain regard).

 

qui vous dira mes aïeux
« n’avons ces­sé de pen­ser à vous »

vos silences écou­lés de cœur en cœur
vos sangs mêlés de rivières

vous rete­niez votre souffle

vous n’avez jamais été aus­si proches
à fré­mir ain­si sur nos épaules

vous êtes nos morts
le ciel vous empêche de glis­ser

Un petit peu d’herbe et des bruits d’amour

*
**
*

 

cette nuit vous êtes venus me voir
je dor­mais j’ai fait sem­blant de rien

vous m’avez souf­flé vos mal­heurs
j’ai ten­du l’oreille je n’ai rien com­pris

vos langues anciennes
vos langues char­gées de langues
de vos bouches des flots de paroles

dans vos voix j’ai enten­du la ter­reur
je me suis blot­tie un peu plus

le matin vous étiez par­tis

*

c’est ain­si que je vais dans votre sillage
les foins sont cou­pés les rats sont par­tis

je marche le longs d’allées anciennes
la même terre tou­jours sous mes pas

elle aurait un peu dur­ci
elle craque par endroit

j’y vois vos visages

*

vous me venez par bribes

je me sou­viens enfant
des lèvres de ma mère
en ce temps là

*

vous me parais­siez loin alors
vous êtes comme arra­chés

nous avons quit­té vos terres

com­ment reve­nir à vous
main­te­nant que nous nous sommes per­dus
que nos langues ne vous disent rien non plus

Vous êtes mes aïeux, inédit

 

– L'écriture est-elle un geste à jamais recom­men­cé d'enracinement ?

 

– Oui, l’écriture per­met ce geste de recom­men­cer tou­jours à fouiller dans les racines, qui pour ma part sont toutes à recol­ler car enra­ci­ne­ment, je ne sais pas si c’est de cela dont il s’agit, ce serait plu­tôt une sorte de déra­ci­ne­ment ou alors un gros fouillis de racines à remettre en ordre pour y voir clair dans les choix, les paroles et les silences de ceux et celles qui m’ont pré­cé­dée. J’accompagne l’écriture de vieilles pho­tos, vieux cour­riers et aus­si de recherches dans mon arbre.

 

– Ton écri­ture a, me semble-t-il, des liens très forts avec l'enfance. En quoi écrire est-ce retour­ner la terre de son enfance ? Revenir à ce geste très lent d'être dans une quête éblouie qui s'ignore elle-même, quête tou­jours actua­li­sée des pre­miers ins­tants sans contours, des pre­miers ins­tants à jamais pre­miers ins­tants ?

 

– Cela a été un véri­table choc de quit­ter l’enfance pour moi et de ne jamais pou­voir y reve­nir. Je pense que beau­coup sont comme moi. J’ai eu une enfance com­blée. Sans grands sou­cis mais avec des his­toires de famille à écou­ter. L’enfance, mal­gré tout, c’est une lumière. Elle m’habite au quo­ti­dien. Mes enfants me per­mettent de la revivre inten­sé­ment.

 

– L'écriture est-elle tou­jours façon de naître ? De naître à soi ? De naître au monde ?

 

– Oui, l’écriture c’est une for­mi­dable nais­sance. Déjà par la nais­sance des textes. Toujours la joie de les voir arri­ver au monde, de les décou­vrir car ce que l’on écrit nous prend tou­jours au dépour­vu. Parfois, je me relis et je me demande si c’est bien moi qui ai écrit tel ou tel texte. Bien sûr, l’écriture me per­met éga­le­ment de mieux prendre conscience de cer­taines choses qui se passent dans le monde ou qui se sont pas­sées. Un beau texte sur la nais­sance c’est La ten­dresse de Jacques Ancet http://​www​.publie​.net/​f​r​/​e​b​o​o​k​/​9​7​8​2​8​1​4​5​0​4​0​4​2​/​l​a​-​t​e​n​d​r​e​sse. Je ne sau­rai peut-être jamais l’exprimer mieux que lui.

 

– Comment est né le site Terre à ciel  http://​ter​rea​ciel​.free​.fr/ ? Comment s'est res­sen­tie la néces­si­té qui a pré­lu­dé à sa nais­sance ?

Terre à ciel est né car j’ai moi-même pas­sé des heures sur le net à la recherche de poé­sie contem­po­raine et du monde entier. Comme je l’ai dit plus haut, il y a eu un moment où j’ai eu envie de connaître la poé­sie. Enfin quand je parle d’envie, cela serait plu­tôt une soif. Alors j’ai ras­sem­blé sur un site le fruit de mes recherches. Mon idée : per­mettre à d’autres d’accéder à la lec­ture de poètes, don­ner des liens vers d’autres sites pour que l’internaute puisse en décou­vrir encore plus. Comme j’avais fait du béné­vo­lat auprès d’un ate­lier d’écriture nan­tais (Coq à l’âne http://www.ouest-france.fr/actu/actuLocale_-Coq-a-l-%C3%82ne-l-atelier-d-ecriture-grandit-_44109-avd-20121001-63703193_actuLocale.Htm), j’ai pu béné­fi­cier de quelques heures pour com­prendre com­ment créer un site Internet et je me suis lan­cée toute seule dans cette aven­ture, créant le site de toutes pièces. Au départ j’étais seule. Puis des auteurs ont com­men­cé à m’envoyer des contri­bu­tions. Enfin, Sabine Chagnaud et Sophie G. Lucas m’ont deman­dé si elles pou­vaient m’aider. J’ai alors ouvert Terre à ciel aux per­sonnes moti­vées et ayant une vision de la poé­sie proche de la mienne. Maintenant, Terre à ciel, ce n’est plus seule­ment pour y lire des grands noms de la poé­sie d’aujourd’hui, mais aus­si pour y don­ner à décou­vrir des voix nou­velles.

  

– Peux-tu nous par­ler de la façon dont Terre à ciel se construit mois après mois ?

 

Terre à ciel se construit au fil des ren­contres que je fais moi-même ou que les membres de l’équipe  http://​ter​rea​ciel​.free​.fr/​a​n​g​e​d​e​m​o​n​s​/​a​n​g​e​s​d​e​m​o​n​s​.​htm font. On reçoit aus­si des contri­bu­tions dans la boîte email que nous dis­cu­tons entre nous. On m’envoie aus­si des livres en ser­vice de presse ou direc­te­ment venant des auteurs. Chacun, dans l’équipe, pro­pose des notes, des dos­siers, des tra­duc­tions. Chacun au gré des envies et de la dis­po­ni­bi­li­té. Nous pro­po­sons une nou­velle édi­tion par tri­mestre. Cela per­met entre chaque numé­ro de faire ce tra­vail de recherche, de rédac­tion ou de tra­duc­tion et sur­tout de faire les mises en page que je fais seule et qui demandent beau­coup de temps et d’attention. J’aimerais beau­coup trou­ver une per­sonne qui m’aide sur ces mises en page.

  

– Terre à ciel est ouvert à la poé­sie contem­po­raine fran­çaise mais aus­si étran­gère, au tra­vers de belles tra­duc­tions. Peux-tu nous par­ler de cette ouver­ture au monde qui carac­té­rise Terre à ciel, dans la droite ligne de l'entreprise éga­le­ment sans cesse recom­men­cée de Recours au poème ?

 

– La poé­sie n’est pas seule­ment fran­çaise, et il y a de très belles voix dans le monde. La tra­duc­tion elle-même est pour moi une acti­vi­té poé­tique et fina­le­ment de créa­tion à part entière. Il y a aus­si cette rela­tion entre poète et tra­duc­teur que je trouve magni­fique. La voix peut ain­si trou­ver réso­nance dans une autre langue et cela c’est impor­tant. Je suis atten­ti­ve­ment les voix étran­gères qui sont publiées sur Recours au poème et même il m’arrive de leur deman­der quelques contacts. A une époque, avant Terre à ciel, j’ai fait beau­coup de recherches sur la poé­sie de la négri­tude, la poé­sie pales­ti­nienne, rou­maine, espa­gnole, inca, ber­bère, etc. J’animais alors un groupe yahoo, Voix du monde  http://​fr​.groups​.yahoo​.com/​g​r​o​u​p​/​v​o​i​x​d​u​m​o​n​d​e​/​?​y​g​u​i​d​=​1​3​2​4​0​1​013. Puis je suis moi-même un petit mélange fran­co-espa­gnol, cubain, bre­ton, argen­tin, nor­mand, ce qui doit for­cé­ment avoir un lien avec mon atti­rance pour les voix du monde.

 

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