> Le prix Yves Cosson 2017 : Cécile Guivarch

Le prix Yves Cosson 2017 : Cécile Guivarch

Par |2018-01-27T18:34:57+00:00 26 janvier 2018|Catégories : Cécile Guivarch, Essais & Chroniques|

La ren­contre de Cécile Guivarch avec l’écriture du poète argen­tin Roberto Juarroz a été fon­da­men­tale, ce fut pour elle la décou­verte de la poé­sie contem­po­raine faci­li­tée ensuite grâce à des sites comme celui de Silvaine Arabo ou remue​.net.

Remise du Prix Yves Cosson à Cécile Guivard en mai 2017 (© photo de C. Guivarch)

Remise du Prix Yves Cosson à Cécile Guivard en mai 2017 (© pho­to de C. Guivarch)

Cécile Guivarch contri­bue à son tour, depuis plu­sieurs années à faire connaître la poé­sie fran­çaise contem­po­raine et étran­gère, puisqu’elle anime depuis 2008 le site Terre à Ciel, pour dit-elle : «  Permettre à d’autres d’accéder à la lec­ture des poètes et don­ner des liens vers d’autres sites. » On y trouve de belles tra­duc­tions, la tra­duc­tion est pour Cécile qui est bilingue une créa­tion à part entière 
Ce qui carac­té­rise ce site, c’est une ouver­ture au monde : «  Je suis moi-même un petit mélange fran­co espa­gnol, cubain, bre­ton, argen­tin, nor­mand, ce qui doit avoir un lien avec mon atti­rance pour les voix du monde. »
Avant Terre à Ciel,  elle a ani­mé un groupe Yahoo inti­tu­lé «  Voix du monde »

« Ecrire et sur­tout de la poé­sie me per­met d’exprimer ce que j’ai au plus pro­fond » dit-elle.

 Son  écri­ture est comme une pul­sa­tion, un bat­te­ment de cœur, les mots sou­vent au rythme du souffle et de l’oralité, une écri­ture mar­quée par toutes ces langues qui ont ber­cé son enfance : le fran­çais sa langue pater­nelle, l’espagnole la langue mater­nelle, sans oublier le gali­cien et le patois nor­mand ; toutes s’inscrivent dans sa filia­tion, comme son œuvre dont la sin­gu­la­ri­té repose sur un tra­vail de mémoire qui ne cesse de pui­ser dans les archives fami­liales.

En exergue de son der­nier recueil Sans Abuelo petite, Cécile Guivarch a choi­si cette phrase de Jean Cocteau : «  Le poète ne chante juste que dans son arbre généa­lo­gique » une cita­tion qui illustre par­fai­te­ment son chant poé­tique qui se nour­rit de la mémoire fami­liale le plus sou­vent trans­crite par la mère. Cécile Guivarch ne cesse de tis­ser toutes ces his­toires, de renouer avec les vies de ses ancêtres, comme ce grand père incon­nu, exi­lé à Cuba, cette tante qui a fui le fran­quisme et est par­tie en Argentine ou l’ancêtre pater­nelle Renée qui vivait en Bretagne.

Toutes ces vies qui l’habitent, la poète les réunit dans son œuvre au fil de ses recueils ; parce qu’elle est de leurs sangs, elle revient vers eux, tend l’oreille, les écoute et écrit dans leur sillage :

J’accompagne l’écriture de vieilles pho­tos, vieux cour­riers et aus­si recherches dans mon arbre.

Mes chan­tiers d’écriture sont de vastes fouilles sur la filia­tion et tous ces gens dans notre sang et qui nous habitent.

« Tu me cou­lais dans le corps avant même ma nais­sance » dit-elle lorsqu’elle parle de ce grand-père par­ti à Cuba.
Elle les console et par l’écriture entre en empa­thie avec toutes ces vies simples qui n’ont lais­sé que peu de traces de leur pas­sage : un pré­nom, un acte de nais­sance, une adresse, une pho­to­gra­phie, un métier, une tombe ; des hommes et des femmes aux des­tins ordi­naires, par­fois au des­tin dou­lou­reux, la dou­leur  qui tra­verse les géné­ra­tions, Cécile Guivarch la revit  comme  celle de Renée qui donne le titre épo­nyme au recueil publié aux édi­tions Henry :

Cette nuit je l’ai prise dans mes bras, elle san­glo­tait comme un petit enfant, blot­tie contre moi. J’ai essuyé les larmes de ses joues et elle est res­tée long­temps, le regard dans le vide (..) Je ne sais tou­jours pas  ce qui la fait pleu­rer autant Renée (…) elle me semble si fra­gile et en même temps sa peau est si dure, ses yeux sont de pierres. Des pierres par les­quelles s’écoulent des larmes et du sang.

Dans l’œuvre de Cécile Guivarch, la mater­ni­té est un thème majeur, il y a beau­coup de mères qui ont lut­té pour la vie, la leur, mais sur­tout pour celle de leurs enfants, comme ces mères qui ont pleu­ré leurs fils morts en 14-18, ces dis­pa­rus du très beau recueil S’il existe des fleurs paru aux édi­tions L’arbre à Paroles. En 50 poèmes brefs, dont Syvie Dubin dit dans une cri­tique : «  Au bout du che­min de croix, des hommes res­sus­ci­tés au sens pre­mier du mot, c’est-à-dire rele­vés, debout dans nos mémoires ». Car  en ce recueil Cécile nous emporte de sa mémoire fami­liale à notre mémoire col­lec­tive.

Pour Cécile Guivarch le silence des dis­pa­rus est assour­dis­sant :

Je res­sasse sans cesse l’histoire
qu’on avait crue enfouie
elle remonte et déborde

Il en est pour la poé­sie de  Cécile Guivarch,  où se mêlent sou­ve­nirs réels et ima­gi­naires, comme pour le roman et l’on pense à l’essai de Marthe Robert Roman des ori­gines et ori­gines du roman
On a envie de  reprendre ce titre et pour la poé­sie de Cécile Guivarch , dire : Poésie des ori­gines et ori­gines de la poé­sie.

Pour elle, écrire c’est  aus­si être res­pon­sable et de soi et des autres, ces aïeux dont elle pour­suit le che­min en chair et en esprit.

vous durez
sous terre ou au ciel
vous vous pour­sui­vez
à tra­vers nous.

dit-elle dans le recueil Vous êtes mes aïeux  (Éditions Henry).

Tous sont pré­sence au monde, ils sont  la vie qui tra­verse les mots du poète, qui tra­verse les siècles , comme dans Le cri des mères ed La Porte où à deux ou trois siècles l’une de l’autre, les petites filles se rejoignent ; ce recueil offre  à la petite Zélie du XXIe siècle, comme le dit Françoise Urban Meninge : «  Le cadeau incom­men­su­rable d’une lignée de femmes dont le cri de lumière irra­die au cœur des ses très beaux poèmes de chair, de sang et d’âmes mêlées. »

L’œuvre de Cécile Guivarch est œuvre d’empathie, sen­sible, pro­fon­dé­ment humaine, apai­sante et récon­ci­liante. Écrire, c’est aimer même la part d’ombre qui habite toute vie, c’est rompre avec l’interdit, les non dits et la honte qui par­fois habite les vies.
Écrire, c’est être capable de  trans­for­mer les bles­sures en  éclats de lumière quie sont les mots du poème, c’est par­fois redon­ner un lieu aux apa­trides, qu’ils soient apa­trides d’une terre ou apa­trides de leur his­toire.

C’est tout cela écrire en poé­sie pour Cécile Guivarch , car de ses espaces inté­rieurs, elle ouvre la voix du poème.
Le poème dont Cécile Guivarch a dit dans un article de la revue N47 :

Il est celui qui me raconte une his­toire, celui qui me pousse à réflé­chir. Celui qui m’apprend à ne plus avoir peur. Celui qui puise dans les racines. Celui qui parle une autre langue, vient d’un autre pays. Le poème vient de l’étonnement d’être au monde. La poé­sie vient de l’effarement d’être au monde.

Chère Cécile conti­nuez à nous racon­ter des his­toires, à réflé­chir et à nous faire réflé­chir, à ne plus avoir peur et à pui­ser encore long­temps dans vos racines en notre langue et en cette autre langue venue d’ailleurs ( l’espagnol) afin que comme vous et avec vous en vous lisant, nous ne ces­sions de nous éton­ner d’être au monde, dans un monde que vous sou­hai­tez plus fleu­ri et il le sera sûre­ment avec toutes ces  graines que sont les poèmes que vous avez semés que vous sème­rez encore.
Je ter­mi­ne­rai avec vos mots pleins d’espérance extraits de votre der­nier recueil qui vient de sor­tir en ce mois de mai : Sans Abuelo petite (Éditions Les car­nets du des­sert de lune)

Des guerres pour un bout de terre. Rois d’Espagne, d’Angleterre et de Navarre et les­quels encore. Terre comme richesse. Les gens sont res­tés là, ne pou­vaient pas par­tir. Ceux qui ont osé se sont déra­ci­nés et ont plan­té leurs racines ailleurs. D’autres vil­lages, d’autres pays, tra­ver­sées des mers et des océans, par-des­sus les mon­tagnes. Ceux-là qui sont par­tis et font cou­rir les racines d’une terre à l’autre. Ceux-ci qui sont res­tés pour ne pas oublier d’où nous sommes. Les uns puis les autres sont nos ori­gines, ce qui nous fondent, nous  char­pentent. D’ici ou de là nous sommes tout aus­si bien. Nous pre­nons racine, nous semons des graines. Nous sommes des fleurs.

Présentation de l’auteur

Cécile Guivarch

Franco-espa­­gnole, Cécile Guivarch est née en 1976 près de Rouen et vit depuis 2003 à Nantes.

Elle anime le site terre à ciel.

Publications

  • Terre à ciels, les car­nets du des­sert de lune, 2006
  • Planche en bois, Contre-Allées, 2007
  • Coups por­tés, Publie​.net, 2009, réédi­tion en 2012
  • Te visite le monde, Les car­nets du des­sert de lune, 2009
  • La petite qu’ils disaient, Contre-Allées, 2011
  • Le cri des mères, La Porte, 2012
  • Du soleil dans les orteils, La Porte, 2013.
  • Un petit peu d’herbes et des bruits d’amour, L’arbre à paroles, 2013
  • Vous êtes mes aïeux, Éditions Henry, 2013
  • Le bruit des abeilles, La Porte, 2014 (avec Valérie Canat de Chizy)
  • Regarde comme elle est belle, édi­tions du Petit flou, 2014
  • S’il existe des fleurs, édi­tions L’Arbre à Paroles, 2015
  • Renée, en elle, édi­tions Henry, 2015
  • Sans Abuelo Petite, les car­nets du des­sert de lune, 2017
     

En revue

N4728, Décharge, Contre-Allées, Verso

 

Cécile Guivarch

Autres lec­tures

Cécile Guivarch, Renée en elle

« Renée, mon aïeule », ce sont les pre­miers mots du récit bou­le­ver­sant que nous livre Cécile Guivarch et déjà avec ce titre Renée, en elle, toute la pré­sence puis­sante de cette aïeule dans le corps [...]

Le prix Yves Cosson 2017 : Cécile Guivarch

La ren­contre de Cécile Guivarch avec l’écriture du poète argen­tin Roberto Juarroz a été fon­da­men­tale, ce fut pour elle la décou­verte de la poé­sie contem­po­raine faci­li­tée ensuite grâce à des sites comme celui [...]

mm

Ghislaine Lejard

Ghislaine Lejard est née à Châteaubriant (44), après des études de lettres à la facul­té des lettres de Nantes, elle a ensei­gné en col­lège et lycée à : Clisson, Ancenis puis Nantes ; elle a été char­gée d’enseignement à l’Université de Nantes.

Elle pra­tique le col­lage depuis plus de 20 ans , ses col­lages ont été pré­sen­tés lors d’expositions per­son­nelles et col­lec­tives, ils ont été publiés dans des antho­lo­gies et revues, elle aime illus­trer des recueils de poé­sie.
Elle est aus­si poète et a publié plu­sieurs recueils, dont :

  • Sous le car­ré bleu du ciel, Ed. Henry (juin 2011)
  • Il pleut des étoiles, Ed. de l’Estracelle (août 2011) (poèmes pour enfants).

Elle a fait paraître des poèmes et recen­sions dans de nom­breuses revues et antho­lo­gies.

Elle est membre de l’Académie lit­té­raire de Bretagne et des Pays de la Loire, et membre de l’AEB (asso­cia­tion des écri­vains bre­tons).

Site : ghis​lai​ne​le​jard​.blog​spot​.com

X