Madeleine Bernard, La songeuse de l’invisible

Par |2021-06-06T14:24:15+02:00 6 juin 2021|Catégories : Critiques, Marie-Hélène Prouteau|

Cette biogra­phie s’ouvre sur un beau por­trait de Madeleine Bernard, sœur du pein­tre Emile Bernard, pris en 1882. Que tient-elle dans sa main droite ? On pour­rait y voir un chapelet de « ros­es » … et c’est alors que ce por­trait fait écho à un por­trait de Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, cette autre « songeuse de l’invisible ».

Ce par­al­lèle se fait vibrant, quand on sait que, elle aus­si a eu une vie ful­gu­rante et très brève. Toutes les deux mortes à 24 ans de la même mal­adie, la tuber­cu­lose, Thérèse en 1897 deux ans après Madeleine ! Elles ont toutes les deux ren­dez-vous avec la Beauté, et sont portées par une soif d’absolu. Elles vivent à une époque où la quête de l’invisible, de la lumière tra­verse la société et habite ain­si la créa­tion artistique.

Dès les pre­mières pages, Marie-Hélène Prouteau décrit le tableau d’Emile Bernard, Madeleine au bois d’amour : « Sous la trame ajourée des arbres, la riv­ière est là. Madeleine plongée dans sa rêver­ie, sem­ble accueil­lir sa clarté. Elle offre son beau vis­age à ses extases de lumière ». Et plus loin, cette phrase qui ouvre la porte à cette biogra­phie, qual­i­fi­ant Madeleine de « muse mod­erne tout en étant dans la jouis­sance claire des mys­tiques. ». Elle sera bien muse, au sens éty­mologique du terme, comme l’une de ces mus­es qui dotent de sa qual­ité de poète Hésiode et le char­gent d’une mis­sion sacrée. Pour Marie-Hélène Prouteau, Madeleine est une muse qui accom­pa­gne son frère le pein­tre dans sa mis­sion créa­trice. Elle est la mes­sagère et est à la genèse de cette œuvre. Qui, de Marie-Hélène Prouteau ou de Madeleine, nous fait entr­er dans cette expéri­ence intime de la ren­con­tre avec une œuvre d’art ? Marie-Hélène Prouteau sait que l’artiste, par­fois est « un voy­ant qui devine et révèle des choses à l’insu du mod­èle comme du peintre. »

Madeleine Bernard La songeuse de l’invisible ed Hermann

Marie-Hélène Prouteau s’inscrit dans cette belle lignée des écrivains cri­tiques d’art. Elle est le regard de Madeleine qui voit naître une œuvre et fait de ses descrip­tions une cri­tique sub­jec­tive, comme celle de Diderot regar­dant les toiles de Jean Siméon Chardin ou de Mar­cel Proust ren­dant hom­mage aux nymphéas de Claude Monet.

L’œuvre est le miroir de l’être pro­fond et mys­térieux du pein­tre et le tableau éternise ce qu’il donne à voir. L’auteure nous entraîne avec Emile et Madeleine à décou­vrir ce que dis­ait Alfred de Mus­set :« L’exécution d’une œuvre d’art est une lutte con­tre la réal­ité ; c’est le chemin par où l’artiste con­duit les hommes jusqu’au sanc­tu­aire de la pen­sée. Plus le chemin est vaste, sim­ple, ouverte, plus il est beau … La nature en cela comme en tout, doit servir de mod­èle aux arts ; ses ouvrages les plus par­faits sont les plus clairs et les plus com­préhen­si­bles et nul n’y est pro­fane. C’est pourquoi ils font aimer Dieu. » La con­tem­pla­tion des tableaux de Emile Bernard, donne accès à une dimen­sion d’ordre intel­lectuel, esthé­tique, mais aus­si spirituel.

L’art est aus­si une école de lib­erté, et il le sera pour Emile comme pour Madeleine.

Les tableaux d’Emile sont, au-delà du mod­èle ou du paysage, une appro­pri­a­tion de cette par­celle de vie qui les ani­me ; « l’âme, comme le dit René Huyghe, c’est ce qui fait l’œuvre d’art. »

Madeleine sait avant les autres, peut-être même avant les amis pein­tres de l’école de Pont-Aven, capter cette part d’invisible qui les habite. Sans doute parce qu’elle est pour Emile comme il le dit « sec­onde âme, pour ne pas dire la moitié de la mienne ». Elle sait avant les autres ce qui se joue à Pont-Aven et dans les ren­con­tres de son frère avec Van Gogh, Gau­guin et les autres… Avec eux, sous le regard de Madeleine, nous voyons naître le syn­thétisme, cet art de l’invisible. Emile Bernard illus­tre la dimen­sion spir­ituelle dont l’absence de réal­isme ren­force la dimen­sion mys­térieuse. Une dimen­sion mys­térieuse nour­rie, pour Madeleine et Emile dès leur plus jeune âge, de musique et de poésie. Leur mère très pieuse admire et fait con­naître à ses enfants les poèmes de Alphonse de Lamartine.

La poésie, on le décou­vre avec cette biogra­phie, nour­rit la vie d’Emile et for­cé­ment sa pein­ture ; dans son ate­lier, on trou­ve des recueils de Mal­lar­mé, Vil­lon, Vil­liers de L’Isle Adam, Ver­laine, ain­si que de Baude­laire qui le pre­mier a par­lé d’art « syn­thétiste ». Emile sera ami avec Eugène Boch lui-même pein­tre et poète.

Emile écrira aus­si des poèmes, en lisant ses qua­tre vers qu’il écrit en 1890, com­ment ne pas penser à son tableau : Madeleine au bois d’amour.

Comme au temps de tes promenades
Dans les grands bois de Pont-Aven
Où les nids font des sérénades
A ceux qui sont dans la déveine. 

 

La vie de Madeleine et d’Emile sera de ten­dre, l’un et l’autre à leur façon,  vers cette lumière que l’on peut voir au cœur des ténèbres. Cette lumière dont par­le Marce­line Des­bor­des-Val­more, poète lue, relue par Madeleine :

 

Quand ma lampe est éteinte et que pas une étoile
Ne scin­tille en hiv­er aux vit­res des maisons
Quand plus rien ne s’allume aux som­bres horizons
Et que la lune marche à tra­vers un long voile,
Ô vierge, ô ma lumière ! … 

 

On ne peut que penser à la nuit de Geth­sé­mani : « La nuit de Geth­sé­mani. La nuit d’Arles. Eton­nantes cor­re­spon­dances. Il y a des êtres qui trou­vent la lumière dans la nuit se dit-elle. Le mal ne désarme pas. La grâce serait-elle au bout du com­bat intérieur ? »

Madeleine et Emile qui s’éloigneront sans jamais se quit­ter, libres l’un et l’autre ; elle en Suisse, lui en Egypte, mais guidés par cette grâce pour con­tin­uer cha­cun à leur façon le com­bat intérieur, Emile par­lera de sa quête mys­tique dans un arti­cle du Mer­cure de France.

Le ren­dez-vous avec la lumière com­mencé par Emile à Pon­tAven se pro­longera au Caire et dans les pein­tures qu’il réalis­era dans l’église fran­cis­caine El Mous­ki ; pour Emile, c’est le ren­dez-vous artis­tique  , pour Madeleine qui ira le retrou­ver au Caire, ce ren­dez-vous est tout autre, , elle reste cette aven­turière spir­ituelle et une croy­ante qui a su par­fois faire place à d’autres tra­di­tions spir­ituelles : «  Madeleine est une croy­ante qui, dans sa vie médi­ta­tive, fait son miel de tout, elle aime faire place à d’autres tra­di­tions, à d’autres exer­ci­ces spir­ituels. La vie, à ses yeux, est une aven­ture spir­ituelle. »  Une aven­ture qui s’achève le 20 novem­bre 1895 : « En extase, elle salue la lumière qui danse par myr­i­ades à la sur­face de la riv­ière, celle qui lave l’âme comme au pre­mier tres­saille­ment de la vie. Alors, elle s’abandonne. Elle prie… Madeleine dort. Pais­i­ble souri­ant de son clair sourire. »

J’évoquais en début de cette note, Thérèse de Lisieux et, les mots de Marie-Hélène Prouteau pour décrire Madeleine morte, me ramè­nent encore vers Thérèse et à cette pho­togra­phie d’elle, décédée 2 ans plus tard le 30 sep­tem­bre 1897, une pho­togra­phie prise dans le chœur du Carmel où elle était exposée, 3 jours après sa mort, cette pho­togra­phie est accom­pa­g­née de ses mots : « Je ne meurs pas, j’entre dans la Vie. ». Pour l’une et l’autre comme le sug­gère l’auteure, il n’y a pas ici le vis­age de la mort, mais un vis­age en dormition…

L’échange entre Madeleine et Emile ne s’arrêtera pas ce 20 novem­bre 1895, Emile pro­longera sa quête mys­tique, son art sera mar­qué par des ques­tions philosophiques et religieuses, tein­té par ce pro­fond mys­ti­cisme vécu forte­ment en Egypte, si l’on en croit cette con­fi­dence : « Ma vraie patrie était cette terre mys­tique de l’Egypte… C’est en Ori­ent que le Christ est venu et que les saveurs sym­bol­iques et pieuses répan­dent encore leurs douceurs fraternelles. »

En écrivant ces derniers mots «   douceurs frater­nelles » peut-être a‑t-il aus­si eu une pen­sée pour Madeleine et son don d’amour frater­nel. Madeleine, la sœur, le mod­èle, la muse pro­tec­trice, Madeleine qui savait s’oublier, être son ange gar­di­en. Il le savait depuis ce jour de l’Assomption où il écriv­it en par­lant d’elle : « Appari­tion de l’ange Madeleine », l’ange à qui il doit, comme il le dira, le plus pur de sa nature.

Des por­traits humains et artis­tiques majeurs du XIX ème siè­cle, ain­si qu’une rela­tion frater­nelle hors norme font la richesse de cette biogra­phie qui met dans la lumière une femme qui a con­tribué à la genèse d’une œuvre, une femme qui a su fascin­er des pein­tres comme Gau­guin, une femme qui a su s’émanciper. Des eaux fla­man­des aux rives de l’Orient, en tous ces lieux vibre l’invisible. C’est aus­si toute une époque et une péri­ode majeure de l’histoire de l’art que nous offre Marie- Hélène Prouteau. Par la force d’une écri­t­ure  poé­tique, elle  nous donne à voir que « la poésie ani­me la pein­ture autant que le verbe »selon la belle expres­sion de Joël Dupas. La poésie pour dire que par- delà l’ombre, la lumière arrive. En toute vie, comme en pein­ture, la lumière est là pour offrir un hymne à la beauté, à la joie de vivre et par­fois de mourir « en paix ». Marie-Hélène Prouteau sem­ble bien être, elle aus­si, la « regardeuse de l’invisible » ; elle nous invite à « cette fête intérieure où l’on se tient paumes jointes pour la prière », mais aus­si, pour la créa­tion et pour la vie, toute vie gag­née par la grâce, si elle est tournée vers la lumière…

 

                                                                             

Présentation de l’auteur

Marie-Hélène Prouteau

Marie-Hélène Prouteau est née à Brest et vit à Nantes. Agrégée de let­tres. DEA de lit­téra­ture contemporaine.
Elle a enseigné vingt ans les let­tres-philoso­­phie en class­es pré­para­toires sci­en­tifiques. Elle recherche l’échange avec des créa­teurs venus d’ailleurs (D.Baranov, Les Allumées de Péters­bourg) ou de sen­si­bil­ités artis­tiques dif­férentes (plas­ti­ciens Olga Boldyr­eff, Michel Remaud…).
Seule ou avec d’autres, elle a organ­isé plusieurs con­férences, (autour de Jean-Pierre Ver­nant, Michel Chail­lou, Josyane Sav­i­gneau…). Et ani­mé des Ren­con­tres « Hauts lieux de l’imaginaire entre Bre­tagne et Loire » chez Gracq, par­ticipé aux Ren­con­tres de Sophie sur l’art et les autres.
 
Marie-Hélène Prouteau
Ses pre­miers textes por­tent sur la sit­u­a­tion des femmes puis sur Mar­guerite Yource­nar. Elle a pub­lié des études lit­téraires, trois romans, des poèmes et des ouvrages de prose poétique.
Elle écrit dans Ter­res de femmes, Terre à ciel, Recours au poème, La pierre et le sel et Ce qui reste (Let­tre ouverte à Asli Erdogan).
Son livre La Petite plage (La Part Com­mune) est chroniqué sur Recours au poème par Pierre Tan­guy. Elle a par­ticipé à des livres pau­vres avec la poète et col­lag­iste Ghis­laine Lejard. Et réal­isé Nos­tal­gie blanche, un livre d’artiste avec le pein­tre Michel Remaud.
 

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Ghislaine Lejard

Ghis­laine Lejard a pub­lié plusieurs recueils de poésie, dernières paru­tions en 2015 : Si brève l’éclaircie (ed Hen­ry), en 2016 : Un mille à pas lents (ed La Porte), 2018 a col­laboré avec 25 textes au livre de Bruno Roti­val Silence et Partage (ed Medi­as­paul, 2019 Lam­beaux d’humanité en col­lab­o­ra­tion avec Pierre Rosin ( ed Zin­zo­line). . Ses poèmes sont présents dans des antholo­gies, dans de nom­breuses revues et sur des sites. Elle col­la­bore régulière­ment pour des notes de lec­ture ou des arti­cles à des revues papi­er et des revues numériques. Des plas­ti­ciens ont illus­tré de ses poèmes, des comé­di­ens les ont lus. Elle organ­ise des ren­con­tres poé­tiques. Elle a été élue mem­bre de l’Académie lit­téraire de Bre­tagne et des Pays de la Loire, en 2011. Elle est mem­bre de l’association des écrivains bre­tons ( AEB). Elle est aus­si plas­ti­ci­enne, elle réalise des col­lages. Elle a par­ticipé à des expo­si­tions col­lec­tives en France et à l’étranger et a réal­isé des expo­si­tions per­son­nelles. Ses col­lages illus­trent des recueils de poésie. Elle col­la­bore avec des poètes à la réal­i­sa­tion de livres d’artiste http://ghislainelejard.com/ https://fr.wikipedia.org/wiki/Ghislaine_Lejard Elle ani­me des ate­liers de col­lage. Elle pra­tique l’art postal, a réal­isé à Nantes et en région nan­taise des expo­si­tions d’art postal ; elle a ini­tié le con­cept de « rich­es enveloppes », asso­ciant col­lage et poésie, de nom­breux poètes y ont déjà participé.