Marie-Hélène Prouteau, Masque kanaga et autres poèmes

2021-07-06T18:24:08+02:00

Trois poèmes de Marie-Hélène Prouteau, pub­liés en mars 2017.

Masque kanaga

Quié­tude au jardin sur la table le livre Poèmes du poète ivoirien Bernard Dadié
à côté la petite fille d’une amie
ses yeux glis­sent sur le logo de l’éditeur Présence africaine
fig­ure en dou­ble croix qui l’emmène cray­on en main
sur un chemin vis­i­ble d’elle seule
qu’est-ce que tu dessines ?
toi avec les béquilles.
Ce masque Kana­ga d’un homme debout
décou­vert il y a longtemps dans un livre de Mar­cel Griaule 
je me sou­viens de l’étrange Renard pâle.
On sourit de ce dou­ble de soi
qui relie aux esprits de la parole claire des grands sages
sub­li­ma­tion des béquilles dans le monde analogique d’une petite fille.
Temps venu de racon­ter une his­toire de ce pays où les hommes
sont les par­ents des ani­maux des rochers et des arbres
c’était au temps où le ciel était très proche de la terre
les femmes dogons décrochaient les étoiles pour les don­ner aux enfants
quand ils n’avaient plus envie de jouer les mères repre­naient les étoiles et les replaçaient dans le ciel.
Elle rit comme si son ancêtre était une anti­lope ou un guépard
au fond de lui chaque enfant est ani­miste l’âme à hau­teur des légendes
et douce­ment elle va et vient rêveuse vers la glycine.
Le silence au jardin promesse de voy­age en poésie
c’était la belle année 1971
 dans la librairie Présence africaine
l’affiche de Picas­so 1956 vis­age nègre
pour le con­grès des écrivains africains 
on lisait les poètes Sen­g­hor Césaire Depestre Glis­sant et les livres d’ethnologie
des heures à accueil­lir l’enchantement
sur le chemin du lycée étu­di­ante à Fénelon
au quarti­er latin il y avait qua­tre choses que l’on aimait
la librairie la Seine la stat­ue de Mon­taigne la devan­ture du Vieux Campeur
et une musique « Mon pays » de Gilles Vigneault
enten­due au Théâtre de la Ville.
Lec­tures nomades pour cœur empli de tout
« Mon pays c’est l’hiver » emme­nait au Canada
avec The Immi­grant l’ancêtre bre­ton par­ti jadis
et le masque Kana­ga vers d’autres lointains
 les hautes falais­es du pays dogon.
Petites pen­sées amusées d’aujourd’hui
par la sim­ple magie d’une parole enfan­tine com­ment dire ?
On se fait totem vivant
corps-kanaga
le défaut physique soudain nim­bé de la grâce d’une légende.
Mer­veille cette force vitale le nyama
 de la terre et celui de la jambe
qui cir­cu­lent s’échangent dans l’empreinte au sol
mer­veille la trans­ac­tion du « Grand Masque »
qui donne force au grand tout
la vie revient 
plus forte encore
et je crois bien que je danse.

Poème inédit

Madame Keravec

C’est un peu après l’exposition « En guer­res », au Château des Ducs de Bretagne.

Si vio­lent, le choc qui s’impose à la lec­ture de cette légende : « Madame Ker­avec, qua­tre fils tués à la guerre de 1914–1918 ». Un couperet qui glace subite­ment toute pen­sée. Cette ter­ri­ble his­toire ne lâchait plus. Il fal­lait en savoir plus. Rechercher et ren­con­tr­er sa petite-fille. Il y a des des­tins qui ensor­cel­lent par le feu noir qui brûle en eux.

Démence de l’Histoire qui a per­mis ça : le meurtre accom­pli d’une mère.

On se prend à imag­in­er l’année 1914, cet avis qu’elle reçoit par trois fois, qui fait entr­er le mal­heur à la mai­son. Insup­port­able­ment. Le souf­fle coupé, le corps tout entier foudroyé devant le cour­ri­er bref, froid, por­teur de cat­a­stro­phe. Noire Annon­ci­a­tion. Ne plus jamais les tenir dans ses bras ? Le mari malade, atteint de tuber­cu­lose, se mure dans son silence.

Elle, il lui faut bien se remet­tre à vivre. Mal­gré la mort. Telle­ment là, la mort. Madame Ker­avec habite le quarti­er Chante­nay et tra­vaille aux bateaux-lavoirs. Alors on devine. L’attente. L’espoir pour le dernier fils. Peut-être y aura-t-il une let­tre de lui ? Qua­tre ans que ça dure. Et voilà qu’un nou­v­el avis vient dire qu’il est mort des suites de ses blessures. La même année, le mari de Madame Ker­avec meurt.

Cette mère des douleurs, Marie-Anne Ker­avec, a per­du André, en 1914, à Fère-Cham­p­enoise. Jacques, en 1914, à Zon­nebeke. Pierre, en 1914, à Erbéviller-sur-Amezule. Boni­face blessé, meurt à Quim­per en 1918.

Saisons à vie des douleurs.

Tués pour des raisons qui échap­pent à Madame Ker­avec ; les appétits féro­ces des empires, le mécan­isme des alliances, l’implacable géopoli­tique, elle ne sait pas ce que c’est. C’est loin la Fère-Cham­p­enoise et Zon­nebeke ? Ça fait une longue route vers Erbéviller ?

Tout ce qu’elle sait, c’est que ses qua­tre garçons, on les lui a arrachés. Et que sa vie, on l’a détri­cotée à l’envers. On lui a défait son ven­tre rond, on lui a défait ses accouche­ments. Comme si ces qua­tre corps de nou­veau-nés n’étaient jamais passés entre ses jambes.

Là-bas, quelque part vers les fron­tières belges, alle­man­des, il n’y a plus ni buis­sons ni bois, ni forêts.

Et l’âme humaine, peut-on la rebois­er ? Celle de Madame Ker­avec est dévastée.

Qua­tre obus pour une vie chavirée de peine et de silence.

Extrait de « La ville aux maisons qui penchent » 
La Cham­bre d’échos,
Paris, octo­bre 2017.

Le rire de la mer

 

Dans ma poche, le car­net où je prends des notes. Ces lignes de Matisse : « À force de voir les choses, nous ne les regar­dons plus. Nous ne leur appor­tons que des sens émoussés […] Turn­er vivait dans une cave. Tous les huit jours, il fai­sait ouvrir brusque­ment les volets et alors quelles incan­des­cences ! Quels éblouisse­ments ! Quelle joaillerie ! »

 

Nous avons tous un lieu fam­i­li­er dont il faut par moments ouvrir les volets. Juste un instant alors, le regard invente le monde. Juste un instant alors, le chem­ine­ment du désir irrigue nos vies.

 

Ce lieu fam­i­li­er, pour moi, c’est la petite plage. J’y ai vécu selon les déplace­ments des vacances, par inter­mit­tence. L’éclipse d’une présence. À la fois et indis­tincte­ment, tou­jours réelle, tou­jours rêvée. L’imagination jouait à cloche-pied dans cet entre-deux. Une chance pour voir les choses autrement qu’à tra­vers le regard de la vie ordi­naire. Ce qui attise le manque est un aiguillon.

 

La dis­tance a du bon, elle préserve le sacré.

 

Mys­térieuse ten­sion où l’absence séduit la présence. L’empreinte de la petite plage en est cent fois plus tenace. Com­ment dire ce qu’elle a trans­mis ? Elle donne, généreuse­ment, à sa manière rugueuse et ten­dre. Ses leçons d’énergie con­tin­u­ent d’opérer sans réserve, con­tinû­ment. Une manière de code intérieur imprimé dans l’esprit, dans les sens. Une tour­nure de l’âme.

 

Au large, le sur­feur encore. À chaque vague, tel une boule élas­tique, on le voit sur­gir, décol­lé des appuis et assis­es de ses mem­bres, délivré de la pesan­teur. Oublieux de l’Homo erec­tus, il se trans­forme en un ludion empli de vir­tu­al­ités. Corps sol­idaire de la vague dans un mou­ve­ment de lutte et de séduc­tion à la fois. 

 

Depuis la pre­mière ado­les­cence quand la mai­son du bord de mer a été ven­due, je suis sans rési­dence ici. Mais pas sans demeure.

 

Après toutes ces années, tou­jours le même appétit de vagues, d’iode et de rochers. Appétit plutôt que faim. C’est l’acte de se porter vers quelque chose de vital, d’essentiel et cela s’est tramé il y a longtemps. La petite plage est l’épicentre naturel indéfin­i­ment revisité.

 

Ce sen­ti­ment de la demeure est ancré si pro­fondé­ment que j’ai l’impression que je pour­rais habiter la petite mai­son du douanier dans les rochers et que rien, ni per­son­ne, ne pour­rait venir m’en déloger.

 

Demeur­er, c’est habiter un lieu et habiter un temps. Un temps qui n’est pas unique­ment le présent. Un lieu qui n’est pas unique­ment un espace.

 

François Cheng par­le de « sen­ti­ment-paysage » pour dire la con­nivence entre l’esprit humain et l’esprit du monde. Oui, s’il y a une joie à com­mu­nier ici dans la beauté des choses, elle a un goût de force sauvage et douce à la fois. C’est un champ d’attentes et de ten­sions que ce lieu a ouvert en moi. Des poussées de vie inin­ter­rompue tra­vail­lent de même façon l’affolement des oyats, les ges­tic­u­la­tions des tamaris, les pass­es d’armes du vent. L’énergie cat­a­pultée par les vagues gon­flées d’écume, je la sens pass­er au plus profond.

 

 

Extrait de La Petite plage, Edi­tions La Part Com­mune, 2015.
Le titre « Le rire de la mer » est emprun­té à Mario Luizi

 

Présentation de l’auteur

Marie-Hélène Prouteau

Marie-Hélène Prouteau est née à Brest et vit à Nantes. Agrégée de let­tres. DEA de lit­téra­ture contemporaine.
Elle a enseigné vingt ans les let­tres-philoso­­phie en class­es pré­para­toires sci­en­tifiques. Elle recherche l’échange avec des créa­teurs venus d’ailleurs (D.Baranov, Les Allumées de Péters­bourg) ou de sen­si­bil­ités artis­tiques dif­férentes (plas­ti­ciens Olga Boldyr­eff, Michel Remaud…).
Seule ou avec d’autres, elle a organ­isé plusieurs con­férences, (autour de Jean-Pierre Ver­nant, Michel Chail­lou, Josyane Sav­i­gneau…). Et ani­mé des Ren­con­tres « Hauts lieux de l’imaginaire entre Bre­tagne et Loire » chez Gracq, par­ticipé aux Ren­con­tres de Sophie sur l’art et les autres.
 
Marie-Hélène Prouteau
Ses pre­miers textes por­tent sur la sit­u­a­tion des femmes puis sur Mar­guerite Yource­nar. Elle a pub­lié des études lit­téraires, trois romans, des poèmes et des ouvrages de prose poétique.
Elle écrit dans Ter­res de femmes, Terre à ciel, Recours au poème, La pierre et le sel et Ce qui reste (Let­tre ouverte à Asli Erdogan).
Son livre La Petite plage (La Part Com­mune) est chroniqué sur Recours au poème par Pierre Tan­guy. Elle a par­ticipé à des livres pau­vres avec la poète et col­lag­iste Ghis­laine Lejard. Et réal­isé Nos­tal­gie blanche, un livre d’artiste avec le pein­tre Michel Remaud.
 

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