> Marie-Hélène Prouteau, Masque kanaga et autres poèmes

Marie-Hélène Prouteau, Masque kanaga et autres poèmes

2017-12-27T01:28:23+00:00

Trois poèmes de Marie-Hélène Prouteau

Masque kanaga

Quiétude au jar­din sur la table le livre Poèmes du poète ivoi­rien Bernard Dadié
à côté la petite fille d’une amie
ses yeux glissent sur le logo de l’éditeur Présence afri­caine
figure en double croix qui l’emmène crayon en main
sur un che­min visible d’elle seule
qu’est-ce que tu des­sines ?
toi avec les béquilles.
Ce masque Kanaga d’un homme debout
décou­vert il y a long­temps dans un livre de Marcel Griaule  
je me sou­viens de l’étrange Renard pâle.
On sou­rit de ce double de soi
qui relie aux esprits de la parole claire des grands sages
subli­ma­tion des béquilles dans le monde ana­lo­gique d’une petite fille.
Temps venu de racon­ter une his­toire de ce pays où les hommes
sont les parents des ani­maux des rochers et des arbres
c’était au temps où le ciel était très proche de la terre
les femmes dogons décro­chaient les étoiles pour les don­ner aux enfants
quand ils n’avaient plus envie de jouer les mères repre­naient les étoiles et les repla­çaient dans le ciel.
Elle rit comme si son ancêtre était une anti­lope ou un gué­pard
au fond de lui chaque enfant est ani­miste l’âme à hau­teur des légendes
et dou­ce­ment elle va et vient rêveuse vers la gly­cine.
Le silence au jar­din pro­messe de voyage en poé­sie
c’était la belle année 1971
 dans la librai­rie Présence afri­caine
l’affiche de Picasso 1956 visage nègre
pour le congrès des écri­vains afri­cains 
on lisait les poètes Senghor Césaire Depestre Glissant et les livres d’ethnologie
des heures à accueillir l’enchantement
sur le che­min du lycée étu­diante à Fénelon
au quar­tier latin il y avait quatre choses que l’on aimait
la librai­rie la Seine la sta­tue de Montaigne la devan­ture du Vieux Campeur
et une musique « Mon pays » de Gilles Vigneault
enten­due au Théâtre de la Ville.
Lectures nomades pour cœur empli de tout
« Mon pays c’est l’hiver » emme­nait au Canada
avec The Immigrant l’ancêtre bre­ton par­ti jadis
et le masque Kanaga vers d’autres loin­tains
 les hautes falaises du pays dogon.
Petites pen­sées amu­sées d’aujourd’hui
par la simple magie d’une parole enfan­tine com­ment dire ?
On se fait totem vivant
corps-kana­ga
le défaut phy­sique sou­dain nim­bé de la grâce d’une légende.
Merveille cette force vitale le nya­ma
 de la terre et celui de la jambe
qui cir­culent s’échangent dans l’empreinte au sol
mer­veille la tran­sac­tion du « Grand Masque »
qui donne force au grand tout
la vie revient 
plus forte encore
et je crois bien que je danse.

Poème inédit

Madame Keravec

C’est un peu après l’exposition « En guerres », au Château des Ducs de Bretagne.

Si violent, le choc qui s’impose à la lec­ture de cette légende : « Madame Keravec, quatre fils tués à la guerre de 1914-1918 ». Un cou­pe­ret qui glace subi­te­ment toute pen­sée. Cette ter­rible his­toire ne lâchait plus. Il fal­lait en savoir plus. Rechercher et ren­con­trer sa petite-fille. Il y a des des­tins qui ensor­cellent par le feu noir qui brûle en eux.

Démence de l’Histoire qui a per­mis ça : le meurtre accom­pli d’une mère.

On se prend à ima­gi­ner l’année 1914, cet avis qu’elle reçoit par trois fois, qui fait entrer le mal­heur à la mai­son. Insupportablement. Le souffle cou­pé, le corps tout entier fou­droyé devant le cour­rier bref, froid, por­teur de catas­trophe. Noire Annonciation. Ne plus jamais les tenir dans ses bras ? Le mari malade, atteint de tuber­cu­lose, se mure dans son silence.

Elle, il lui faut bien se remettre à vivre. Malgré la mort. Tellement là, la mort. Madame Keravec habite le quar­tier Chantenay et tra­vaille aux bateaux-lavoirs. Alors on devine. L’attente. L’espoir pour le der­nier fils. Peut-être y aura-t-il une lettre de lui ? Quatre ans que ça dure. Et voi­là qu’un nou­vel avis vient dire qu’il est mort des suites de ses bles­sures. La même année, le mari de Madame Keravec meurt.

 

Cette mère des dou­leurs, Marie-Anne Keravec, a per­du André, en 1914, à Fère-Champenoise. Jacques, en 1914, à Zonnebeke. Pierre, en 1914, à Erbéviller-sur-Amezule. Boniface bles­sé, meurt à Quimper en 1918.

Saisons à vie des dou­leurs.

 

Tués pour des rai­sons qui échappent à Madame Keravec ; les appé­tits féroces des empires, le méca­nisme des alliances, l’implacable géo­po­li­tique, elle ne sait pas ce que c’est. C’est loin la Fère-Champenoise et Zonnebeke ? Ça fait une longue route vers Erbéviller ?

Tout ce qu’elle sait, c’est que ses quatre gar­çons, on les lui a arra­chés. Et que sa vie, on l’a détri­co­tée à l’envers. On lui a défait son ventre rond, on lui a défait ses accou­che­ments. Comme si ces quatre corps de nou­veau-nés n’étaient jamais pas­sés entre ses jambes.

Là-bas, quelque part vers les fron­tières belges, alle­mandes, il n’y a plus ni buis­sons ni bois, ni forêts.

Et l’âme humaine, peut-on la reboi­ser ? Celle de Madame Keravec est dévas­tée.

Quatre obus pour une vie cha­vi­rée de peine et de silence.

 

Extrait de « La ville aux mai­sons qui penchent »
La Chambre d’échos,
Paris, octobre 2017.

Le rire de la mer

 

Dans ma poche, le car­net où je prends des notes. Ces lignes de Matisse : « À force de voir les choses, nous ne les regar­dons plus. Nous ne leur appor­tons que des sens émous­sés […] Turner vivait dans une cave. Tous les huit jours, il fai­sait ouvrir brus­que­ment les volets et alors quelles incan­des­cences ! Quels éblouis­se­ments ! Quelle joaille­rie ! »

 

Nous avons tous un lieu fami­lier dont il faut par moments ouvrir les volets. Juste un ins­tant alors, le regard invente le monde. Juste un ins­tant alors, le che­mi­ne­ment du désir irrigue nos vies.

 

Ce lieu fami­lier, pour moi, c’est la petite plage. J’y ai vécu selon les dépla­ce­ments des vacances, par inter­mit­tence. L’éclipse d’une pré­sence. À la fois et indis­tinc­te­ment, tou­jours réelle, tou­jours rêvée. L’imagination jouait à cloche-pied dans cet entre-deux. Une chance pour voir les choses autre­ment qu’à tra­vers le regard de la vie ordi­naire. Ce qui attise le manque est un aiguillon.

 

La dis­tance a du bon, elle pré­serve le sacré.

 

Mystérieuse ten­sion où l’absence séduit la pré­sence. L’empreinte de la petite plage en est cent fois plus tenace. Comment dire ce qu’elle a trans­mis ? Elle donne, géné­reu­se­ment, à sa manière rugueuse et tendre. Ses leçons d’énergie conti­nuent d’opérer sans réserve, conti­nû­ment. Une manière de code inté­rieur impri­mé dans l’esprit, dans les sens. Une tour­nure de l’âme.

 

Au large, le sur­feur encore. À chaque vague, tel une boule élas­tique, on le voit sur­gir, décol­lé des appuis et assises de ses membres, déli­vré de la pesan­teur. Oublieux de l’Homo erec­tus, il se trans­forme en un ludion empli de vir­tua­li­tés. Corps soli­daire de la vague dans un mou­ve­ment de lutte et de séduc­tion à la fois.      

 

Depuis la pre­mière ado­les­cence quand la mai­son du bord de mer a été ven­due, je suis sans rési­dence ici. Mais pas sans demeure.

 

Après toutes ces années, tou­jours le même appé­tit de vagues, d’iode et de rochers. Appétit plu­tôt que faim. C’est l’acte de se por­ter vers quelque chose de vital, d’essentiel et cela s’est tra­mé il y a long­temps. La petite plage est l’épicentre natu­rel indé­fi­ni­ment revi­si­té.

 

Ce sen­ti­ment de la demeure est ancré si pro­fon­dé­ment que j’ai l’impression que je pour­rais habi­ter la petite mai­son du doua­nier dans les rochers et que rien, ni per­sonne, ne pour­rait venir m’en délo­ger.

 

Demeurer, c’est habi­ter un lieu et habi­ter un temps. Un temps qui n’est pas uni­que­ment le pré­sent. Un lieu qui n’est pas uni­que­ment un espace.

 

François Cheng parle de « sen­ti­ment-pay­sage » pour dire la conni­vence entre l’esprit humain et l’esprit du monde. Oui, s’il y a une joie à com­mu­nier ici dans la beau­té des choses, elle a un goût de force sau­vage et douce à la fois. C’est un champ d’attentes et de ten­sions que ce lieu a ouvert en moi. Des pous­sées de vie inin­ter­rom­pue tra­vaillent de même façon l’affolement des oyats, les ges­ti­cu­la­tions des tama­ris, les passes d’armes du vent. L’énergie cata­pul­tée par les vagues gon­flées d’écume, je la sens pas­ser au plus pro­fond.

 

 

 

Extrait de La Petite plage, Editions La Part Commune, 2015.
Le titre « Le rire de la mer » est emprun­té à Mario Luizi

 

Présentation de l’auteur

Marie-Hélène Prouteau

Marie-Hélène Prouteau est née à Brest et vit à Nantes. Agrégée de lettres. DEA de lit­té­ra­ture contem­po­raine.
Elle a ensei­gné vingt ans les lettres-phi­­lo­­so­­phie en classes pré­pa­ra­toires scien­ti­fiques. Elle recherche l’échange avec des créa­teurs venus d’ailleurs (D.Baranov, Les Allumées de Pétersbourg) ou de sen­si­bi­li­tés artis­tiques dif­fé­rentes (plas­ti­ciens Olga Boldyreff, Michel Remaud…).
Seule ou avec d’autres, elle a orga­ni­sé plu­sieurs confé­rences, (autour de Jean-Pierre Vernant, Michel Chaillou, Josyane Savigneau…). Et ani­mé des Rencontres « Hauts lieux de l’imaginaire entre Bretagne et Loire » chez Gracq, par­ti­ci­pé aux Rencontres de Sophie sur l’art et les autres.
 
Marie-Hélène Prouteau
Ses pre­miers textes portent sur la situa­tion des femmes puis sur Marguerite Yourcenar. Elle a publié des études lit­té­raires, trois romans, des poèmes et des ouvrages de prose poé­tique.
Elle écrit dans Terres de femmes, Terre à ciel, Recours au poème, La pierre et le sel et Ce qui reste (Lettre ouverte à Asli Erdogan).
Son livre La Petite plage (La Part Commune) est chro­ni­qué sur Recours au poème par Pierre Tanguy. Elle a par­ti­ci­pé à des livres pauvres avec la poète et col­la­giste Ghislaine Lejard. Et réa­li­sé Nostalgie blanche, un livre d’artiste avec le peintre Michel Remaud.
 

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