> Paroles de poètes, poètes sur parole de Jean-Luc Pouliquen et Philippe Tancelin

Paroles de poètes, poètes sur parole de Jean-Luc Pouliquen et Philippe Tancelin

Par | 2018-02-12T15:26:40+00:00 10 novembre 2013|Catégories : Critiques, Philippe Tancelin|

Jean-Luc Pouliquen et Philippe Tancelin échangent, au centre de la dis­cus­sion entre le poète et le phi­lo­sophe-poète, la Poésie ; ce qu’elle est et ce qu’on a fait d’elle en France plus par­ti­cu­liè­re­ment.

Alors que sur notre ter­ri­toire, elle ne repré­sente que 1% des ventes, Jean-Luc Pouliquen rap­pelle qu’elle rem­plit des stades en Amérique Latine et en Corée du Sud,  nous sem­blons l’avoir oublié en France, mais la poé­sie est popu­laire : «  plus que tout autre expres­sion car elle est au centre même du vivant en ce qu’il espère encore quand tout espoir l’a quit­té et qu’il ne reste plus que la magie brû­lante des mots ». Il semble qu’il y ait eu un cer­tain défi­cit ; la poé­sie est deve­nue trop ins­ti­tu­tion­nelle et depuis le fes­ti­val d’Avignon dont René Char a été à l’origine avec Jean Vilar, un cer­tain esprit a dis­pa­ru. Jean-Luc Pouliquen accuse les poli­tiques publiques d’avoir enfer­mé la poé­sie car on ne peut bali­ser le ter­ri­toire poé­tique : «  Elles( les mai­sons de la poé­sie) créent des sanc­tuaires dans les­quels rien de nou­veau ne peut éclore. »( p.18). les poètes peuvent-ils s’épanouir à l’intérieur d’institutions ad hoc, mai­sons de la poé­sie, rési­dences, labels ?…Une phrase fait mouche et illustre son pro­pos : «  Tu ima­gines Rimbaud venir faire une lec­ture à la mai­son de la poé­sie de Charleville ou y pas­ser quelques semaines en  rési­dence… »

Paroles de poètes, poètes sur parole de JL Pouliquen et P. Tancelin

Paroles de poètes – Poètes sur parole, Jean-Luc Pouliquen & Philippe Tancelin, Editions L’Harmattan

On l’aura com­pris, pour eux, les che­mins de la poé­sie, les ren­contres les plus mar­quantes, se trouvent hors des sen­tiers bat­tus, la poé­sie ne peut être ins­ti­tu­tion­na­li­sée ! La poé­sie est et doit res­ter libre, rebelle, hors cadre ! Mais le poli­tique veut tou­jours la cadrer, la reca­drer, l’encadrer car depuis tou­jours, il s’en méfie…

La poé­sie pour : « Vivre , choi­sir, s’engager », les inter­lo­cu­teurs mettent très vite l’accent sur la notion d’engagement qui est au cœur de l’écriture poé­tique ; un enga­ge­ment indis­so­ciable du vécu. Être poète c’est déjà être enga­gé, c’est affron­ter une éco­no­mie qui enva­hit tout et tue le plus sou­vent l’esprit créa­tif, vou­loir être un créa­teur, c’est donc résis­ter :

L’engagement poé­tique aux côtés des sans terre et des sans droits devient l’occasion pour le poète de repla­cer la ques­tion de sa créa­tion au cœur de l’Histoire. Ph.Tancelin (p.32)

Engagement et émo­tion ne s’opposent pas, Pourquoi avoir vou­lu les oppo­ser ?

Depuis quelques décen­nies, trop de poètes idéo­logues ont reje­té l’émotion que Reverdy consi­dé­rait comme néces­saire à la créa­tion poé­tique : « L’émotion doit res­ter pre­mière(…) c’est elle qui va enclen­cher le pro­ces­sus de créa­tion. » J .L Pouliquen( p.33 ). C’est cet esprit- là qui ani­ma les poètes de l’école de Rochefort.  

Le poète est aus­si témoin dans une dimen­sion col­lec­tive, hélas cette dimen­sion col­lec­tive de la vie poé­tique et artis­tique manque à notre époque depuis les années 80. Le col­lec­tif «  Change » et sa revue fon­dée par Jean-Pierre Faye est sans doute l’une des der­nières traces de cet esprit col­lec­tif qui ani­mait les Décades de Pontigny ou les col­loques de Cerisy.

Il faut des­cendre la poé­sie dans la rue, par­ta­ger autour de l’œuvre sans fina­li­té sociale. C’est ce que Marc Delouze et Danièle Fournier ont ten­té avec les Parvis poé­tiques.

Le poète est témoin, mais il est aus­si média­teur, à par­tir de son expé­rience intime, sin­gu­lière il rejoint l’autre dans son humaine condi­tion. La voix ou voie poé­tique est un moyen d’appréhender le monde, de se réap­pro­prier son expé­rience par les mots ; c’est ce que tentent de faire les ate­liers de poé­sie ; mais « les che­mins actuels de la parole poé­tique » se sont comme la socié­té fran­çaise com­plexi­fiés. Le face à face direct et spon­ta­né avec la poé­sie se fait dans des espaces déli­mi­tés et par l’intermédiaire de struc­tures, or la poé­sie est une parole nomade, d’où : « Le risque que repré­sente pour le poème l’atelier séden­taire d’écriture… », n’oublions pas qu’une ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion du poé­tique tue le poème !

« Plus de poètes-pay­sans ou de poètes ouvriers mais des poètes-ani­ma­teurs d’ateliers d’écriture dans un réseau de média­thèques qui recouvre l’ensemble du ter­ri­toire. » Mais atten­tion : «  Il n’y a pas de for­ma­tion poé­tique ni d’enseignement de la transgression,car l’état poé­tique est trans­gres­sif. » Ph. Tancelin ( p.75 )

Gardons ce qui était de règle, la sépa­ra­tion des genres : «  C’est ain­si que cela fonc­tion­nait aupa­ra­vant, les poètes avaient une acti­vi­té pro­fes­sion­nelle et à côté la poé­sie dont ils pou­vaient s’occuper en toute liber­té et indé­pen­dance. J’ai l’impression qu’elle ne s’en est pas trop mal por­tée. » J.L Pouliquen (p.76). Il faut vivre en poé­sie et non vivre de poé­sie. Elle ne sera jamais mar­chan­dise car elle n’est pas objet comme la pein­ture ou la sculp­ture. Elle est comme le disait la revue Fontaine (N° mars-avril 1942) « un exer­cice spi­ri­tuel ».

On demande de plus en plus sou­vent au poète un par­tage à voix haute, renouant avec la tra­di­tion. Mais on demande dans des lec­tures publiques, ce que l’on deman­dait au comé­dien, c’est un exer­cice dif­fi­cile pour le poète qui a sou­vent l’impression de se livrer à un exer­cice d’impudeur, d’exhibitionnisme voire de nar­cis­sisme. Et pour­tant, pour s’accomplir la poé­sie a besoin du couple écri­ture – ora­li­té :

Écouter un poème, « un vrai poème », c’est faire l’expérience du carac­tère sacré du  lan­gage qui a enfer­mé dans ses mots les vibra­tions les plus secrètes et les plus pro­fondes du cos­mos et de l’être. » J.L Pouliquen (p.97)

Le poème pour dire le réel, c’est aus­si une ten­dance actuelle, mais de quelle réa­li­té s’agit-il ? Le poète certes res­sent cet appel à dire UN réel, mais non pas LE réel ; car comme le dit si poé­ti­que­ment Jean-Luc Pouliquen, pour atteindre ce réel, « il fau­dra tra­ver­ser le miroir » et il rap­pelle ce que lui disait Hélène Cadou, le réel entre­vu n’est que l’envers d’une tapis­se­rie, pour la décou­vrir, il fau­dra atteindre l’autre rive… Le moteur de la créa­tion poé­tique,  naît de cet écart entre : 

ce que le poète entre­voit et ce qui lui est per­mis de vivre véri­ta­ble­ment.  J.L Pouliquen (p. 101 )

Qui mieux que le poète est en mesure de par­ler de la poé­sie, les poètes ne doivent pas se lais­ser dépos­sé­der, ils ne doivent pas oublier  qu’ils ont aus­si charge de faire vivre la poé­sie des autres. «  Le poète est celui qui n’oublie ni les vivants ni les morts. » R G Cadou. Qui mieux qu’un poète peut écrire sur un autre poète, rédi­ger des pré­faces, com­men­taires, notes qui ouvrent les che­mins de la poé­sie. Pour exis­ter, elle a aus­si besoin d’autres vec­teurs , et d’être relayée par les médias, pas seule­ment les revues spé­cia­li­sées , elle devrait être plus pré­sente dans les jour­naux comme c’est le cas dans les pays de l’Est ou les pays d’Orient, pré­sente aus­si dans de grandes mani­fes­ta­tions popu­laires comme en Amérique Latine…

Alors, pour que vive la parole poé­tique, les auteurs de cet ouvrage, sou­haitent qu’il y ait une « suite à cette parole », Philippe Tancelin à la fin de l’ouvrage appelle les lec­trices et les lec­teurs à pro­lon­ger le dia­logue com­men­cé par lui et Jean-Luc Pouliquen, il faut faire connaître cet échange. Le lire, c’est s’interroger sur la place de la poé­sie et des poètes en France, en ce début du XXIe siècle ; c’est décou­vrir que l’artiste, le phi­lo­sophe, le poète sont au ser­vice d’une véri­té qui les dépasse. Un riche dia­logue qui illustre bien cette pen­sée de René Char :

Qui vient au monde pour ne rien trou­bler, ne mérite ni égard, ni patience.

Philippe Tancelin et Jean-Luc Pouliquen trou­ble­ront cer­tains poètes, cer­taines ins­tances car ils inter­pellent, secouent pour réveiller la belle endor­mie qu’est par­fois la poé­sie fran­çaise contem­po­raine qui se contente beau­coup trop de sur­vivre grâce à des struc­tures ins­ti­tu­tion­nelles.

 Souhaitons  que l’échange se pro­longe et que beau­coup répondent à l’appel de Phippe Tancelin :

par les moyens tech­niques modernes (inter­net en par­ti­cu­lier), selon les moda­li­tés à inven­ter dans l’esprit d’une conver­sa­tion inter­na­tio­nale, trans­cul­tu­relle sur les thèmes de pré­di­lec­tion du peuple-poème dans l’histoire contem­po­raine. (p.117)

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Ghislaine Lejard

Ghislaine Lejard est née à Châteaubriant (44), après des études de lettres à la facul­té des lettres de Nantes, elle a ensei­gné en col­lège et lycée à : Clisson, Ancenis puis Nantes ; elle a été char­gée d’enseignement à l’Université de Nantes.

Elle pra­tique le col­lage depuis plus de 20 ans , ses col­lages ont été pré­sen­tés lors d’expositions per­son­nelles et col­lec­tives, ils ont été publiés dans des antho­lo­gies et revues, elle aime illus­trer des recueils de poé­sie.
Elle est aus­si poète et a publié plu­sieurs recueils, dont :

  • Sous le car­ré bleu du ciel, Ed. Henry (juin 2011)
  • Il pleut des étoiles, Ed. de l’Estracelle (août 2011) (poèmes pour enfants).

Elle a fait paraître des poèmes et recen­sions dans de nom­breuses revues et antho­lo­gies.

Elle est membre de l’Académie lit­té­raire de Bretagne et des Pays de la Loire, et membre de l’AEB (asso­cia­tion des écri­vains bre­tons).

Site : ghis​lai​ne​le​jard​.blog​spot​.com

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