> Cécile Guivarch, Sans Abuelo Petite – Lectures croisées

Cécile Guivarch, Sans Abuelo Petite – Lectures croisées

Par |2018-02-04T17:06:18+00:00 30 septembre 2017|Catégories : Cécile Guivarch, Critiques|

Olivia Elias et Simone Molina ont lu Sans Abuelo Petite, le der­nier recueil de Cécile Guivarch paru aux Editions du Carnets du des­sert de la Lune. Lectures croi­sées…

Par Olivia Elias

ABSENCE, DOULEUR, POESIE

Quatre per­son­nages. Lui, nau­fra­gé sur l’île loin des siens, sa femme aux yeux verts, sa fille et sa petite-fille. En arrière-plan, décor mou­vant mais dont la nature demeure la même : guerres, révo­lu­tions, ter­reur, bou­le­ver­se­ment qui mettent en mou­ve­ment hommes et femmes en quête d’un ave­nir meilleur.
Lui, elle ne l’a pas connu. L’homme qu’elle appelle abue­lo n’est pas son grand-père. Le vrai, L’étranger, l’X dans l’arbre a fui la misère, peut-être la pri­son. Il s’est retrou­vé pié­gé dans une autre pri­son, Cuba. L’océan, porte blin­dée, s’est refer­mé sur lui. A sa place, les mis­sives ont voya­gé.

Cécile Guivarch, Sans Abuelo Petite, Editions Les Carnets du dessert de Lune, Bruxelles, 2017, 78 pages, 13€.

Cécile Guivarch, Sans Abuelo Petite, Éditions Les Carnets du des­sert de Lune, Bruxelles, 2017, 78 pages, 13€.

Il pleu­vait des lettres et l’océan les ame­nait. Il dit à la mère qu’il l’aime, demande des nou­velles de la nina, La nina qui ne parle pas de (lui).
Sa petite-fille l’apprend le matin de ses 9 ans au petit-déjeu­ner, dans ce pays deve­nu sien où l’on parle fran­çais. L’espagnol et le gali­cien sont réser­vés aux vacances au vil­lage.
La petite-fille se met à rêver. Je vois une île depuis la plage. Elle n’est pas si loin je peux l’atteindre à la nage…/ Comment fait-on quand on part si ce n’est pour jamais se retour­ner.

 

De ce jour, elle lui parle

      Tu es un oiseau sur une île
      Les vagues s’écrasent sur les rochers
      Au loin tout s’est éloi­gné
     Ton île est-elle un ciel bleu 
      ou juste un peu de pierre
      un peu plus de murs ?

Sans nulle part d’où venir

Elle parle pour lui

La musique vient des pro­fon­deurs.
Roulement de mer, bruit des che­vaux, envol des oiseaux.
… Ne sais plus le temps, s’il s’écoule ou s’il s’est arrê­té.
Les rêves reviennent en boucle.

Son visage, ses yeux verts.
Sa voix en écho, vos amours dans un tas de paille.
Tarrêtes de res­pi­rer pen­dant très long moment
sans mesu­rer si tu es mort ou si tu res­pires encore…

        Lentement tu reviens.
Les ailes cou­pées, tu les laisses repous­ser.

Elle, qui n’a pas vécu l’exil, gran­dit plante déra­ci­née.
Elle, qui n’a connu aucune guerre, pleure à la place du grand-père, des mères et des femmes lais­sées sans per­sonne, en Galicie et ailleurs…
Mêlant sou­ve­nirs d’enfance et rêve­ries, en textes courts, denses, Cécile Guivarch raconte ce qui est adve­nu depuis qu’il est par­ti. Le vil­lage, long­temps res­té immuable – Hommes et femmes au rythme de la salsa/​Mains et ventre vides – aujourd’hui mécon­nais­sable. Le pas­sage du temps sur le visage de la grand-mère. Les errances de la mère à la recherche d’un ici qui serait aus­si là-bas, les siens d’une langue à l’autre.

Sans Abuelo Petite où com­ment le matin de ses neuf ans à la table du petit déjeu­ner, une petite-fille est deve­nue poète. Comment, des années plus tard, elle tient la pro­messe qu’elle lui a faite, qu’elle s’est faite. Recoller la branche man­quante à l’arbre… Réparer.

 

 

 

Par Simone Molina

L’écriture de Cécile Guivarch pro­voque des émo­tions rares. Non pas de celles qui vous sub­mergent, mais de celles qui entrouvrent déli­ca­te­ment le voile posé sur le mys­tère et vous per­mettent d’accéder aux lisières de l’énigme cher­chant à se faire entendre depuis la nuit du monde.
Avec son der­nier ouvrage « Sans Abuelo Petite » on entre dans cette écri­ture simple, actuelle, directe, qui nous tou­chait déjà à la lec­ture de ses pré­cé­dents recueils. Et comme l’écrit Luce Guilbaud dans sa pré­face, Cécile Guivarch « fait revivre les absents » avec « cette ten­dresse » qu’on lui connait lorsqu’on l’a déjà lue.  
Pourtant ce livre-ci pos­sède une qua­li­té qui lui est sin­gu­lière et qui contri­bue à invi­ter le lec­teur à lire, et encore relire, cette poé­sie déployée sur le miroir des pages.
Cette qua­li­té est la conjonc­tion si réus­sie du fond et de la forme. Comment faire tou­cher du doigt au lec­teur le secret épar­pillé dans diverses mémoires mutiques, sinon en appe­lant ces voix à prendre parole ?  Et com­ment leur don­ner la parole dans l’éparpillement de l’Histoire ?
C’est par une construc­tion tout à fait pré­cise, une spa­tia­li­sa­tion de l’écriture dès que s’ouvre le livre, que le lec­teur est convo­qué à des niveaux dif­fé­rents, et à dif­fé­rents âges.
D’abord à l’orée du recueil, deux exergues. « C’est pas ma terre », écrit Perrine Le Querrec dans Patagonie, et Cocteau annonce clai­re­ment que « le poète ne chante juste que dans son arbre généa­lo­gique ». Ainsi nous est annon­cé le carac­tère incon­tour­nable de l’écriture du poème, l’exigence qui tient le poète au coeur.
Puis nous entrons dans le recueil par quelques pages qu’on pour­rait dire poly­glottes.
En haut, les poèmes en ita­lique, intem­po­rels. Ils sont la figure de celui qui vient han­ter ceux qui sont demeu­rés là, au pays.
En bas, l’adresse à l’homme qui est par­ti est directe, actuelle, franche, inquiète.
Dans le début du recueil, tout se passe comme si, sur la page même, se font entendre les voix mul­tiples que cha­cun porte en soi, avec leurs ambi­va­lences, les doutes, les rêves aus­si, dont on sait com­bien ils tiennent plus du rébus que du récit linéaire.
En haut de la page, la voix est tout autant celle du poète que celle de la femme aban­don­née, ou celle de la mère qui craint pour le fils qui s’en va.  C’est une voix aux mul­tiples langues. En bas de la page, les contours d’un homme qui souffre dans sa nudi­té d’homme, appa­raissent.

Puis la construc­tion bas­cule, avec l’apparition de la troi­sième voix : celle de l’enfant, et d’un regard de et sur l’enfance. Alors, dis­pa­raissent les poèmes intem­po­rels des pages de droite et appa­rait l’âge de l’enfance, avec cette ritour­nelle « Tartines-pain-beurre-confi­ture. Fraise et moi petite » qui vient scan­der une enfance curieuse de ce qui se trans­met, de ce qui chante dans la langue, dans les langues, des liens fami­liaux, des conni­vences, mais aus­si des dépla­ce­ments. C’est l’histoire racon­tée par la mère et la grand-mère aus­si, et qui nour­rit l’enfant, c’est le récit de l’enfance et son sou­ve­nir char­mant.
Pourtant sur les pages de gauches se pour­suit le dia­logue déjà entre­pris. Du bas, à la lisière et dans l’humus de la page, monte du pro­fond de la mémoire un appel au grand-père dis­pa­ru, une adresse à celui qui s’est effa­cé et dont ne demeurent que des lam­beaux d’une vie sup­po­sée, d’une vie insu­laire et sans retour. C’est le poème de l’ailleurs, de l’inconnu, du fran­chis­se­ment de fron­tières, des pay­sages exo­tiques, des hypo­thèses et des incer­ti­tudes.
Et puis, lovés à la pliure interne du livre, sur ces mêmes pages de gauche, mais dans la par­tie aérienne de la page, se pour­suit la flui­di­té des poèmes bilingues, courts, ellip­tiques, épu­rés. Ils creusent en nous, lec­teurs, la puis­sance du secret.

La spa­cia­li­sa­tion des poèmes, les voix mul­tiples qui se che­vauchent, nous emmènent vers une expé­rience par­ta­gée par ceux qui savent écou­ter les enfants : face à ce qui ne se dit pas, tout enfant sait sans savoir qu’il sait, et cherche à com­prendre en inter­ro­geant à sa manière les adultes, mais tout autant les objets du quo­ti­dien, et éga­le­ment les arbres, les oiseaux, les fleurs….
Lorsqu’est révé­lé le secret, « le cœur me monte dans la gorge », écrit Cécile Guivarch. C’est qu’en décou­vrant l’existence de celui qui est par­ti, l’enfant perd celui dont elle croyait être de la lignée. « J’ai essayé de com­prendre. J’ai lu » écrit-elle.
Alors les sou­ve­nirs d’enfance s’interrompent et laissent place à nou­veau aux poèmes en ita­liques qui sortent de l’ombre, de la pliure du livre ; ils vont se pour­suivre en lieu et place du récit de l’enfant. Ils viennent à cette place pré­cise, celle de l’innocence.
Pourtant, der­rière chaque secret, même dévoi­lé, sub­siste une ques­tion. « L’enfant, tu as pen­sé qu’il n’était pas de toi ». Une ques­tion qui dit la bles­sure au-delà du départ. Cette bles­sure ense­ve­lit sous le poids du silence. Alors, plus loin, l’exigence d’enterrer les morts afin de « taire le silence ».
« Comment se fait-il qu’on s’habitue à tant de sépa­ra­tions ? » nous dit Yanis Ritsos dans le magni­fique poème qu’a choi­si Cécile Guivarch pour clore le recueil, comme si se sépa­rer du poème consis­tait aus­si à le confier à ceux dont on sait, ou dont on espère, qu’ils sau­ront l’entendre.

Ainsi le lec­teur a che­mi­né dans cette par­ti­tion qui dit les sépa­ra­tions, et qui, au fil de la lec­ture, ins­crit une trame au cœur : la lec­ture devient navette qui imprime en nous une image des temps de la vie : le pas­sé, le pré­sent, le futur et la poé­sie qui leur est consub­stan­tielle.
Mais pour­quoi res­sent-on cela ?
Il ne s’agit pas d’une pen­sée, ni d’une réflexion, ni même d’une déduc­tion. Il s’agit d’une sen­sa­tion, d’une évi­dence dont la vigueur tient à la construc­tion du livre qui n’impose rien, et entraîne à un après-coup de la lec­ture.  
Que nous dit cette construc­tion ? Que le poème, et la poé­sie, sont là avant le récit et qu’ils lui sur­vi­vront.
Le poème dans sa forme épu­rée pré­cède la sur­ve­nue d’une véri­té inouïe, révèle les indices d’une pré­sence sous l’absence. Puis il per­met de pas­ser d’une exté­rio­ri­té ren­due aride par le silence à une inté­rio­ri­té par­ta­geable, uni­ver­selle.
C’est dire que la poé­sie ne situe pas sa puis­sance uni­que­ment dans les mots mais qu’elle réclame une atten­tion por­tée à l’espace et au temps, à l’espace-temps du mul­tiple de nos vies.
Dans « Sans Abuelo Petite », l’espace de la page ren­voie le lec­teur aux exils, inté­rieurs et géo­gra­phiques, au temps et au hors-temps tri­co­tés par une trans­mis­sion qui s’ignore et qui se révèle au fur et à mesure qu’il échappe au poète.
Un livre réus­si est un au-delà d’une parole sin­gu­lière car il prend le lec­teur par le cœur et par le geste vivant de la main qui court sur les pages. Le poème s’écrit ensuite avec le lec­teur, tou­ché en ce lieu qui ins­crit le poème en cha­cun de nous, à sa source même.  

Présentation de l’auteur

Cécile Guivarch

Franco-espa­­gnole, Cécile Guivarch est née en 1976 près de Rouen et vit depuis 2003 à Nantes.

Elle anime le site terre à ciel.

Publications

  • Terre à ciels, les car­nets du des­sert de lune, 2006
  • Planche en bois, Contre-Allées, 2007
  • Coups por­tés, Publie​.net, 2009, réédi­tion en 2012
  • Te visite le monde, Les car­nets du des­sert de lune, 2009
  • La petite qu’ils disaient, Contre-Allées, 2011
  • Le cri des mères, La Porte, 2012
  • Du soleil dans les orteils, La Porte, 2013.
  • Un petit peu d’herbes et des bruits d’amour, L’arbre à paroles, 2013
  • Vous êtes mes aïeux, Éditions Henry, 2013
  • Le bruit des abeilles, La Porte, 2014 (avec Valérie Canat de Chizy)
  • Regarde comme elle est belle, édi­tions du Petit flou, 2014
  • S’il existe des fleurs, édi­tions L’Arbre à Paroles, 2015
  • Renée, en elle, édi­tions Henry, 2015
  • Sans Abuelo Petite, les car­nets du des­sert de lune, 2017
     

En revue

N4728, Décharge, Contre-Allées, Verso

 

Cécile Guivarch

Autres lec­tures

Cécile Guivarch, Renée en elle

« Renée, mon aïeule », ce sont les pre­miers mots du récit bou­le­ver­sant que nous livre Cécile Guivarch et déjà avec ce titre Renée, en elle, toute la pré­sence puis­sante de cette aïeule dans le corps [...]

Le prix Yves Cosson 2017 : Cécile Guivarch

La ren­contre de Cécile Guivarch avec l’écriture du poète argen­tin Roberto Juarroz a été fon­da­men­tale, ce fut pour elle la décou­verte de la poé­sie contem­po­raine faci­li­tée ensuite grâce à des sites comme celui [...]

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