> Rouge contre nuit (7), « le ciel renversé », avec Valérie Canat de Chizy et Cécile Guivarch

Rouge contre nuit (7), « le ciel renversé », avec Valérie Canat de Chizy et Cécile Guivarch

Par | 2018-01-23T14:15:09+00:00 10 mai 2015|Catégories : Cécile Guivarch, Chroniques|

 

Pure sen­sa­tion.

Valérie Canat de Chizy et Cécile Guivarch ont choi­si de confondre leurs voix. Aucune indi­ca­tion typo­gra­phique par­ti­cu­lière ne per­met de dis­tin­guer l’une de l’autre. D’ailleurs, il semble que les poètes ont choi­si de se taire d’abord pour deve­nir une chambre d’écho. Le bruit des abeilles se fait alors entendre. Distinctement. À cette condi­tion sans doute. Pour les papillons, silen­cieux, « ce sont leurs caresses d’ailes /​ dont les fleurs se sou­viennent ». Place à l’imperceptible, cela seul, au-devant du livre : tout ce qui peut être ain­si res­sen­ti devient la matière de ce recueil cou­su comme il est de cou­tume aux édi­tions La porte. Quelques pages pour une atten­tion accrue à l’autre, il s’agit d’écrire à deux, et au monde. Cohérente démarche, la poé­sie se nour­rit de l’approche légère d’un souffle, d’un regard. Le « je » alors devient imper­son­nel ou mani­feste la conscience aigüe de ce qui peut échap­per si l’on n’y prend garde. Synesthésie par­ti­cu­lière où « tout est mêlé », les per­cep­tions en par­ti­cu­lier, les deux voix aus­si :

 

« je te vois mur­mu­rer
ce que les fleurs savent taire »

 

Au déchif­fre­ment, se vouer, dans l’amitié du « poème en miroir ». Le vol des papillons, des libel­lules, très pré­sent dans le texte, figure la ten­ta­tive mena­cée de per­ce­voir. Le poème serait cette acui­té par­ti­cu­lière, ce vis-à-vis fra­gile où tout peut s’inscrire ou se perdre, le par­tage lui donne l’existence des signes d’encre. Empreinte végé­tale ou ani­male, croi­sée d’humanité et de nature vivante, « quié­tude d’ « une feuille /​ sur la mousse ». Sujet qui dis­pa­raît :

 

« nous vient un jar­din
par­fois une forêt »,

 

ellipse du pro­nom « il » ou retard d’un sujet inver­sé qui n’en est pas un tout à fait, sur le seuil d’un poème où le pro­nom objet « nous » devient sujet (« nous volons presque ») : ce que le poème déclenche, c’est la per­cep­tion autant qu’une saveur de « fraises », réjouis­sance du mot en bouche quand il entre dans le texte. Ce mou­ve­ment rejoint le « bruit des vagues » qui éveille « peut-être une sirène » ou « un tré­sor /​ dans le silence » car la « fusion » fonde l’accueil du mer­veilleux infime. L’animal fami­lier, le chat, dans cette danse, mur­mure sa propre ver­sion (« dor­mir »).

Le bat­te­ment d’un même cœur, celui de la terre en cha­cun per­çu, devient le rythme du poème. Enchaînement des dis­tiques, au milieu du livre, pour évo­quer les poèmes comme une eau douce ou salée. Jeunesse à tra­vers les rires et les enfants, leurs sauts qui les poussent à tou­cher le ciel de leurs secrets (« bal­lons dans le ciel », tête ren­ver­sée sur une balan­çoire et les ailes, récur­rentes, pré­sentes en cha­cun qui regarde les nuages) là où « même l’abeille /​ a un bruit de fleur ». Et la page écrite du livre pour entendre se rejoindre les poèmes à deux voix comme une seule.