> Claude Chambard, Carnets des morts

Claude Chambard, Carnets des morts

Par | 2018-05-25T20:25:50+00:00 28 décembre 2014|Catégories : Critiques|

 

Entrer dans un livre de Claude Chambard c'est d'emblée, plon­ger en apnée dans les fonds sombres de l'anamnèse et du sou­ve­nir d'enfance, ceux de la trace qu'ils laissent dans le corps.

C'est à une pro­me­nade dans ses fonds, en mar­cheur soli­taire le long d'une rivière que le nar­ra­teur de Carnet des morts, 4e d'une longue série auto­bio­gra­phique nous entraîne.

Le livre s'ouvre sur la mort du père, et l'image du Bastardo de Klee, sur la figure des ancêtres, fan­tômes des ori­gines. D'emblée, la mort, le cer­cueil, les mains jointes, le sang la culpa­bi­li­té et une tris­tesse sans fond seront les via­tiques d'un récit qua­si oni­rique, dans lequel le lec­teur flotte entre rêve et réa­li­té, typique d'une écri­ture à laquelle l'auteur nous a habi­tués depuis le pre­mier tome de la série Un néces­saire mal­en­ten­du .

Il s'agit de vivre ou de sur­vivre, mou­rir aus­si et si pos­sible, comme ce tem­plier dans l'Eglise de Cordes, « être enter­ré debout ».

Au milieu des fan­tômes de la mémoire, quelques por­traits se détachent, pré­gnants et si vio­lem­ment incrus­tés qu'on ne peut les délo­ger.

Le por­trait du grand-père, ce « tai­seux »  si pré­sent (quand l'autre grand-père, il ne l'a pas connu), tou­jours splen­dide et si lumi­neux s'oppose radi­ca­le­ment à celui de la grand-mère, cette femme « laide et qui sent la cocotte, la poudre de riz Nogara et les des­sous-de-bras rances ». Et viennent ces pages ter­ribles où la grand-mère, cette sor­cière, méchante qui fouette et frotte les corps, hurle, sale et nui­sible, « truie », « chienne », frappe, frappe, frappe encore lui tirant « ses che­veux de fille »... Des pages vio­lentes et rageuses lui sont consa­crées  à celle-ci, là où sans doute la mémoire vou­drait plu­tôt l'effacer.

 

« Elle c'est : mouche ton nez et dis bon­jour à la dame,
Lui c'est : ne pleure pas ça fait de la peine à Jean Jaurès. »

 

Il fait doux ce jour-là au bord de l'Armançon, cette rivière qui prend sa source dans l'Auxois en Côte-d'Or et vient se jeter dans l'Yonne, à Migennes (Yonne) où se déroule le récit, doux dans la mémoire, face aux fan­tômes, mais pas tou­jours.

C'est à un voyage dans la langue avec le livre, le car­net et le crayon comme armes soli­taires pour ce nar­ra­teur qui par­fois n'a guère plus de huit ans, ou qui les retrouve ne les ayant jamais quit­té.

« J'ai envie de m'allonger [dans l'herbe] et de dor­mir, mal­gré les mouches les vipères, les sor­cières et les loups ». Tour à tour déses­pé­ré et tendre, le nar­ra­teur avance dans les mots et la nuit, la sienne. Car il faut mar­cher…, « il faut tom­ber » aus­si, « faire droit à sa nais­sance ».

 

« Par où espères-tu t'échapper ?
Ton nom est gra­vé sur la pierre.
Tu vas mou­rir de froid au pied de l'arbre cou­vert de givre.
Personne ne pour­ra démen­tir que tu sois mort.
Ta dou­leur n'est rien. Comme ce qui fut avant ciel & terre était
n'étant pas.
Souviens-toi, tout est dans le livre que tu as lais­sé en haut des
Couardes, dans l'herbe haute »

 

Lié aux ancêtres par de très nom­breuses his­toires, il avance le long de cette rivière lais­sant remon­ter avec elle le char­roi des larmes amères, celles de la mala­die et du mal­heur, de l'abandon dans lequel on l'a lais­sé, por­tant dans son sac si lourd, le poids des regrets, celui des ans, il longe la rivière, « marche dans la boue, marche, marche, marche dans la boue, toi, marche dans la boue, marche marche marche. »

Ecrire demeure alors la seule rai­son d'avancer, la seule conso­la­tion. « Marcher écrire/​marcher écrire/marcher./écrire/dormir ».

Et il entend encore la voix des grands-pères, il ima­gine ce qu'ils se seraient dit, par­lant de la guerre, de Jaurès, du Maréchal qu'ils n'aimaient pas, et du Général qui a envoyé les gamins en Algérie…

 

« Ils ne me parlent pas.
Ils parlent devant moi.
C'est l'exode d'après moi.

L'exode
Pas de rivage, pas d'arrivée pos­sible
& la nuit sans trêve
pas de nuit pour le repos
pas de repos
qui sépare
par­fois réunis
… »

 

 

Claude Chambard,

Né en 1950, lec­teur, écri­vain, typo­graphe, édi­teur, tra­duc­teur
Créateur et impri­meur-typo­graphe des édi­tions À Passage /​ Le Coupable, à Bordeaux (en 1979).
Un néces­saire mal­en­ten­du, pro­jet au long cours, paru aux édi­tions Le bleu du ciel :

–        La vie de famille, I (2002),
–        Ce qui arrive, II (2003),
–         Le che­min vers la cabane, III (2008),
–        Carnet des morts, IV (2011),
–        Tout dort en paix, sauf l'amour, V (2013),
« entre­voir ce que la langue, la poé­sie, la prose peuvent trans­for­mer dans l'histoire la plus banale, la vie, l'amour, la famille, les amis, la lit­té­ra­ture, la mort…. »

 

 

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