> Attila Jozsef, Le mendiant de la beauté

Attila Jozsef, Le mendiant de la beauté

Par |2018-10-16T01:34:32+00:00 17 avril 2015|Catégories : Critiques|

 

En 2005 Attila Jozsef avait été dési­gné selon l'Unesco, comme poète de l'année mon­diale. A cette occa­sion, les Editions Phébus lui avait consa­cré un très beau livre (inti­tu­lé : Aimez-moi) réunis­sant la tota­li­té de son œuvre com­plé­té d'articles.

Aujourd'hui, ce sont les édi­tions Le Temps des cerises qui le mettent à l'honneur par un choix de poèmes réunis­sant les thèmes majeurs abor­dés par Attila Jozsef, la misère, l'amour, le déses­poir.

La pré­face de Francis Combes rap­pelle la bio­gra­phie de ce poète hon­grois du Xxe siècle, sans doute l'un des plus impor­tants d'Europe, né dans une famille très pauvre, éle­vé par une famille d'adoption à la cam­pagne et qui publie son pre­mier recueil : Mendiant de la beau­té, à l'âge de 17 ans, ce titre repris ici pour le choix de poèmes repré­sen­ta­tif de l'ensemble de son œuvre.

Proche de Villon, il fré­quen­ta à Paris Tzara, Seuphor et subi­ra l'influence de l'expressionnisme alle­mand et de la poé­sie fran­çaise.

Son œuvre repro­duit à la fois sa vie et celle de son pays, la Hongrie, une période sombre de son his­toire entre pau­vre­té, pre­mière guerre mon­diale et menace du fas­cisme.

Engagé aux côtés des com­mu­nistes, sa poé­sie s'en res­sent, mais mal­gré de nom­breux désac­cords, il res­te­ra mar­xiste et révo­lu­tion­naire jusqu'au bout de sa courte vie.

Poète enga­gé, nova­teur, poète de la  nature et de l'amour, il écrit :

« La rai­son essen­tielle, pour laquelle on a besoin du poète c'est sans doute qu'il est capable de trou­ver une forme à des réa­li­tés contra­dic­toires ».

Poète de la misère, celle qu'il a connue, mais aus­si celle de tous les hommes, exal­tant le déses­poir de vivre et l'amour de la vie, c'est dans les inter­stices de sa poé­sie du déses­poir que s'intercalent les odes à l'amour et à la vie, comme une ten­ta­tive déses­pé­rée de croire encore et mal­gré tout, en Dieu, en l'homme, en un pos­sible bon­heur.

C'est une poé­sie lyrique et musi­cale, au rythme doux et sen­suel, mais une poé­sie de la soli­tude pour ce mal aimé de la vie :

 

 «  Mon mal ne s'aggrave pas­sion­nées
C'est en mon âme qu'il se tient
et pour tou­jours je vivrai
idiot et aban­don­né ».

 

Francis Combes a tra­duit quelques poèmes autour du thème de la misère ouvrière et pay­sanne, mon­trant les hommes réduits à des « machoires qui mas­tiquent, mangent, mangent, mangent, parlent et mangent », sou­mis à la rigueur du capi­ta­lisme, mais aus­si du froid de l'hiver, sou­vent fati­gué, de cette fatigue lasse, de vivre tou­jours sous le joug. La fatigue c'est aus­si celle du pay­san qui rentre chez lui, qu'il regarde, le poète et qu'il ima­gine, mal­gré son propre « far­deau des sou­cis » : 

 

« éten­dus côte à côte, le fleuve et moi
sous mon cœur s'endort l'herbe tendre »

 

L'innoncence de l'enfance, celle de la fillette de huit ans, ou de l'enfant au ber­ceau, contre la puis­sance ne peut rien si l'enfant est pauvre. Révolte de l'homme, du poète qui a connu la faim, s'identifie et trouve, lui, sa conso­la­tion dans les mots.

« Ce n'est pas moi qui crie, c'est la terre qui gronde »

Les hommes qui volent ou se volent pour cal­mer leur faim, il les entend, les com­prend :

« moi j'entends tout et je me tais.
La ver­mine qui geint dans les os des men­diants
Les femmes qui flairent
Mais moi qui viens de très loin,
Je m'assois sur mon seuil accueillant
Et je me tais
C'est un  beau soir d'été. »

 

Dans le poème qui porte son nom, il inter­pelle le monde, l'impuissance de cha­cun

 

« Nos âmes vraies, il faut en prendre
soin comme d'habits du dimanche, afin qu'elles soient prêtes
pour les jours de fête »

 

C'est aus­si une poé­sie exal­tée et confiante où la nature par­tout pré­sente adou­cit sa pré­sence au monde. Il la célèbre autant qu'il peut  comme dans ce poème inti­tu­lé : Berceuse

« Tantôt ber­cé par les roseaux
tan­tôt par le cla­po­tis
le serein bai­ser
du lac bleu­té »

Se sen­tant sou­vent reje­té, la nature sera la grande conso­la­trice :

« pour un ins­tant seule­ment ils m'ont exclu
Gronde cama­rade forêt ! J'ai l'impression
que je craque
A peine pour un ins­tant, exclu ! »

 

C'est une poé­sie tour­men­tée, plus inté­rio­ri­sée, une écri­ture inti­miste, tour­née vers l'amour, qu'a tra­duit Cécile A. Holdban, dans le second volet de poèmes. On y entend de nom­breux appels à l'aide, implo­rant l'amour de l'aimée, secours qu'il a recher­ché aus­si dans la psy­cha­na­lyse :

« Sauvez-moi des abîmes
prends cette volup­té, plonge le filet
de tes yeux au fond de moi »

Ce sont aus­si de nom­breuses décla­ra­tions sous forme de poèmes-bla­sons, à l'adresse de l'aimée :

« Tes grands yeux pro­fonds rayonnent, sombres/​vers moi… »
 

ou encore dans celui inti­tu­lé jus­te­ment « Poème d'amour » :

« Je pren­drai la lumière de tes beaux yeux si grands »

Parfois se mêlent nature et amour qui donnent une tona­li­té mélan­co­lique et roman­tique au lyrisme des mots. Quand la femme et la nature s'accordent à le rendre plus beau pour par­ler « la langue des bai­sers », il écrit :

« Le cré­pus­cule brun des ves­tiges de l'automne
sou­pire dou­ce­ment sur un duvet de neige »

Invoquant sa mère, c'est encore l'amour bien sûr pour cette mère pauvre qui a tra­vaillé dur toute sa vie, qui le lais­sa orphe­lin à douze ans, mais aus­si la misère et la mort qu'il convoque, jetant la glace  au milieu de cet océan d'amour, déli­vrant son déses­poir le plus pro­fond, son impuis­sance et le nôtre : « Qu'attendons-nous ? »

Invoquant Dieu ou le Christ, remuant ciel et terre, pour gar­der l'amour, mal­gré tout il écrit : « donne-nous du blé mais ne nous ôte pas la rose »

Enfin la der­nière sec­tion de poèmes pré­sen­tés par Georges Kassai, ras­semble des poèmes de jeu­nesse, déjà très pro­met­teurs et annon­çant le grand poète qu'il sera, ils sont déjà impré­gnés de mort, de ténèbres et de déses­poir.

Comme dans ce poème pré­mo­ni­toire :

« Un homme ivre est cou­ché sur les rails

Au loin se pro­page le lent gron­de­ment de la terre », écrit en 1922, alors que quinze ans plus tard, à l'âge de trente-deux ans, le poète se don­ne­ra la mort en se jetant sous un train.

Ecrits entre 1921 et 1925 (le poète a alors entre 16 et 20 ans), ils rap­pellent, comme dans ce titre d'un des poèmes : « l'éternel dépé­ris­se­ment » ,que :

« Rien sur cette terre n'est éter­nel
La che­nille tombe, l'oiseau aus­si,
Et le siècle ne pro­teste pas. »

 

Rejeté par­fois par ses cama­rade du par­ti qui ne com­prennent pas tou­jours sa poé­sie,   dému­ni et pauvre, por­tant le  manque d’amour jusque dans ses dés­illu­sions amou­reuses, confron­té à la soli­tude et  à la folie qui le pous­se­ront au sui­cide, il demeu­re­ra le poète de la luci­di­té, défen­seur des causes per­dues et justes, de la condi­tion ouvrière, de la beau­té et de l'amour.

 

Ma mère est morte…

 

Ma mère est morte, à pré­sent je ne sais plus
com­ment me com­por­ter avec elle,
Elle rapié­ce­rait mon man­teau, me regar­de­rait
nu et me trou­ve­rait beau,
Personne encore ne m'a jamais vu nu !
Les pay­sans ont ter­mi­né la mois­son, assis sur de
petits bancs, ils attendent la mort –
Les punaises rongent nos rêves, nos assiettes
vides ne servent qu'à déco­rer les murs,
Donnez-moi rien qu'un peu de beurre  sur mon
pain.
Mais si nous vou­lons un meilleur repas, c'est
pour deve­nir meilleurs,
Nous vou­lons plus de sou­liers au pied du lit
pour être plus nom­breux :
Lentement, le pont émerge de la brume, sur la
rive d'en face, les baïon­nettes attendent –
Ici sont les ciseaux, là-bas l'étoffe reste à tis­ser –
Qu'attendons-nous ?

Avril 1926 (tra­duc­tion Cécile A. Holdban)

 

 

 

 

Attila József est né en 1905, à Ferencváros, un quar­tier pauvre de Budapest. Fils d'Áron József, ouvrier dans l'industrie savon­nière, et d'une pay­sanne Borbála Pőcze.  Il est mort le 3 décembre 1937 à l'âge de 32 ans, à Balatonszárszó, en se jetant sous un train.

Autres tra­duc­tions fran­çaises de son œuvre :

-Le Miroir de l'autre, trad. Gábor Kardos, bilingue, col­lec­tion Orphée, La Différence, 1997.
-Aimez-moi, L'Œuvre poé­tique, sous la direc­tion de G. Kassai et J.-P. Sicre, Phébus, 2005
-À cœur pur, Poésie rock, livre-cd, trad. de Kristina Rady /​ CD : voix de Denis Lavant et Zsolt Nagy sur des musiques de Serge Teyssot-Gay, Le Seuil, 2008
-Ni père ni mère, trad. Guillaume Métayer, Sillage, 2010

 

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