Estelle Fenzy, Gueule noire

Par |2020-02-26T15:52:00+01:00 26 février 2020|Catégories : Critiques, Estelle Fenzy|

Gueule noire nous tient sous le charme du conte.

On con­naît l’attirance et la prox­im­ité de l’écriture d’Estelle Fen­zy pour ce genre si proche où la poésie éclate dans le fan­tas­tique et s’en nourrit.

Le con­te dit ce qui effraie, fascine, enchante, ras­sure. Il ini­tie l’enfant au monde et à la vie : c’est l’un des choix d’écriture qu’a fait l’autrice pour nous entraîn­er dans son retour en enfance.

L’artiste Colette Rey­det accom­pa­gne de ses mono­types le tra­vail d’Estelle Fen­zy, dévelop­pant par l’image tout ce qui appar­ente le texte à cet univers. Le mono­type de la cou­ver­ture donne le ton : le colosse et l’enfant, à la lisière d’une forêt archétypale.

L’histoire est instruc­tive: le texte d’Estelle Fen­zy a don­né à Antoine Gal­lar­do l’idée d’une nou­velle col­lec­tion de la Boucherie Lit­téraire, « Sur le bil­lot pour tous » (Le bil­lot étant la col­lec­tion de La Boucherie où « on ne peut pas se défil­er »), col­lec­tion où vont trou­ver place « des textes à lire à tous les âges et à tous les moments de la vie », chaque pub­li­ca­tion étant accom­pa­g­née du tra­vail visuel d’un artiste (plas­ti­cien, auteur BD, pho­tographe, illustrateur).

 

Estelle Fen­zy, Gueule noire, mono­types Colette Rey­det, Edi­tions La Boucherie lit­téraire, 2019.

 

 

 

Lisant Gueule noire, on par­court ce qui pour­rait être aus­si bien un album pour enfants, au dou­ble niveau de lec­ture tapi sous l’apparente simplicité.

Usant du vers court sou­vent asso­nancé, sur un rythme de comp­tine, Gueule noire nous fait donc entr­er dans un con­te d’enfance, le titre en situ­ant le con­texte et en désig­nant le héros.

Sur­git d’abord la fig­ure fière, héroïque, du mineur de fond, celle qui est asso­ciée aux grandes luttes sociales, au tra­vail dan­gereux, physique. Gueule noire : dans la cru­dité de cette expres­sion, il y a la noblesse de ce labeur, la fierté des métiers de la mine.

Le grand-père était « gueule noire », c’était son méti­er, le livre fait de « gueule noire » un per­son­nage, au cen­tre de la légende familiale.

Gueule noire, le colosse mineur de fond, est le pre­mier per­son­nage du con­te, l’ogre bienveillant.

D’une grande den­sité, l’écriture « croque » les scènes avec une sai­sis­sante effi­cac­ité évo­ca­toire, inspi­rante pour Colette Reydet :

 

Alors tu surgissais
les bras lev­és en arc
dans de grands rugissements
L’assaut était terrible
mêlait rires et cris

Nous avions l’avantage
du nom­bre
Mais tu restais debout
solide comme un chêne

un enfant sus­pendu à chacun
de tes poings

 

A cet homme, mineur hors de la mine, le poème rend hom­mage, avec respect et affec­tion, dessi­nant les élé­ments d’un por­trait à hau­teur d’enfant, à qui rien n’échappe :

 

Je revois
du siège pliant
la toile tendu
la bourriche
presque immergée
ton large dos penché
comme en prière
sur l’eau

De la berge
mon­tagne qui pense
tu pre­nais soin des heures
du silence à défendre

peut-être
d’une sorte d’éternité

 

Le poème Super 8 nous aver­tit ; il y a un léger trem­blé dans la mémoire, qui brasse passé réel et passé fantasmé :

 

Dans ma mémoire
Ça fait comme ces
films
Noir et blanc
Qui sautil­lent un peu

 

Une his­toire famil­iale est évo­quée, dans une série de scènes reliées par la fig­ure du grand-père, un jour­nal de sou­venirs peu­plé de per­son­nages à la fois arché­ty­paux et uniques : Man’za, Mémé Gaby…

 

Man’za
Avait tou­jours été vieille
Sa main droite appuyée
Sur ses reins courbés

 

…un jour­nal de moments de vacances col­lec­tés par la mémoire sociale et famil­iale (la pêche, le jardin, la fête foraine, le Tour de France, les cabanes avec les cousins). On feuil­lette l’album pho­to ouvert dès le pre­mier texte :

 

Un por­trait de soleil

L’été au jardin

Je ne me sou­viens plus
de ton vis­age ani­mé vraiment

mais de cette photo

 

Et, au fil des textes, on va penser aux pho­tographes du temps de l’argentique, qui ont su révéler la pro­fondeur des scènes de la vie quo­ti­di­enne. Pou­voirs de la pho­togra­phie, mémoire col­lec­tive, incon­scient collectif…

Cette enfance est datée par des « mar­queurs d’époque », pour lui faire rejoin­dre un temps uni­versel : le car­ac­tère révolu du temps d’où l’on vient est com­mun à toutes les enfances ; quelque chose de ce temps-là, avec cer­tains être aimés, a dis­paru, et lui donne son prix.

 

Au chaud
de la lessiveuse
nous écrivions
nos prénoms
sur les carreaux
pleins de buée

————-

Tu soignais
une Pan­hard sublime
qui fai­sait ta fierté

——————

Ta mai­son ressemblait
à toutes les autres

Trois pièces en enfilade
les cab­i­nets loi
au fond de la cour
(….)

Et
la gueule
la gueule noire
profonde
le trou béant imaginé
cerné de crocs sanglants

 

Le pays d’enfance est par­cou­ru, c’est un espace-temps de bon­heur sim­ple et fort, dans le cli­mat d’affection d’une famille unie. Sans linéar­ité, une his­toire se con­stru­it, faite d’instants dis­so­ciés, de ressen­tis puis­sants, partagés par la grâce de la poésie :

 

Dans tes yeux
les terrils
ce n’étaient pas ces déchets
mon­tés du fond
ces débris en colline
plus tristes que le ciel


C’étaient
des seins d’ébène
de la poudre de volcan
souf­flée d’un sabli­er brisé

 

Le très beau texte La pre­mière à mourir, dans un dia­logue émou­vant, évoque en quelques vers la con­di­tion de mineur et son his­toire, un temps où pla­nent le risque et la tragédie. On sait ce que fai­sait un pin­son dans une cage à la mine. Sa mort aler­tait sur la présence de grisou ; son rôle ter­ri­ble était, par cette mort, de sauver. L’ogre ému de la fragilité donne dans ce rap­proche­ment la mesure de son affection.

 

Dis Pépé
si t’avais encore travaillé
si t’étais pas silicosé
tu m’aurais emmenée

Je serais descendue
gal­i­bot à la fosse
comme tu l’as été
puis remon­tée le soir
le vis­age plein de suie
de fatigue

Oh ma douce
si petite
frag­ile et fille
Tu n’aurais pas
été  galibot
Tu aurais été
le pin­son dans la cage

Tu aurais été la pre­mière à mourir

 

La matière de l’enfance est déli­cate­ment tra­vail­lée par le con­te, la comp­tine, la berceuse, où l’écriture cisèle l’émotion dans la simplicité :

 

Jardin san­dalettes
ten­dre petit frère
tribu de cousins
Maman belle

Papa vivant

 

Cette évo­ca­tion pudique des « sou­venirs lumineux d’une enfance en pays noir », qui se ter­mine avec la mal­adie et la mort du colosse,

 

en trois semaines

bal­ayé

Une herbe sèche
vain­cue par le vent

 

a la puis­sance poé­tique des chansons

 

que les enfants chantent
lorsqu’ils sont heureux.

 

Mer­ci à Estelle Fen­zy et Colette Rey­det pour cette escapade en pays d’enfance, ter­ri­toire partagé, pays qui n’est jamais per­du, temps retrou­vé.

 

 

 

 

 

Présentation de l’auteur

Estelle Fenzy

 Estelle Fen­zy est née en 1969. Après avoir vécu près de Lille puis à Brest, elle habite Arles où elle enseigne. Elle écrit depuis 2013, des poèmes et des textes courts.

Pub­li­ca­tions en revues : Europe, Sec­ousse, Remue.net, Ce qui Reste, Écrits du Nord (édi­tions Hen­ry), Microbe, Les Car­nets d’Eucharis, Terre à Ciel, Recours au Poème, Décharge, Pos­si­bles, FPM, Revu, Teste.

Publications

  • CHUT (le mon­stre dort) aux édi­tions La Part Com­mune (2015)
  • SANS aux édi­tions La Porte (2015)
  • ROUGE VIVE aux édi­tions Al Man­ar (2016)
  • JUSTE APRÈS aux édi­tions La Porte (2016)
  • L’ENTAILLE et LA COUTURE aux édi­tions Hen­ry (2016)
  • PAPILLON aux édi­tions Le Petit Flou (2017)
  • MÈRE aux édi­tions La Boucherie Lit­téraire (2017)
© photo Isabelle Poinloup

Anthologies

  • SAXIFRAGE, dans Terre à Ciel, ini­tiée par Sabine Huynh
  • MARLÈNE TISSOT & CO, édi­tions mgv2>publishing
  • DEHORS, édi­tions Janus (juin 2016)
  • LESSIVES ÉTENDUES, dans Terre à Ciel, ini­tiée par Rose­lyne Sibille

Livre d’artiste

  • PETITE MANHATTAN, dans Le Monde des Villes, Brest 2, avec André Jolivet, édi­tions Volti­je

Revue d’artiste

  • CONNIVENCES 6, édi­tions de La Marg­eride, avec aus­si des poèmes d’Alain Freixe, des pho­togra­phies de Rémy Fen­zy et des pein­tures de Robert Lobet

Poèmes choi­sis

 

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Annie Estèves

Pro­fesseur de let­tres investie dans des pro­jets péd­a­gogiques axés sur les arts et la lit­téra­ture, Annie Estèves a dirigé durant sa car­rière d’enseignante des « class­es pilotes » et des ate­liers de pra­tique artis­tique en col­lab­o­ra­tion avec des poètes, des comé­di­ens et des artistes, mil­i­tant pour une cul­ture vivante à l’école. En 2005, elle a fondé à Mont­pel­li­er avec le poète Jean Jou­bert et la libraire Fanette Debernard l’association « Mai­son de la Poésie », dont lui a été aus­sitôt con­fiée la direc­tion artis­tique. Respon­s­able de la pro­gram­ma­tion annuelle de la struc­ture et de la pro­gram­ma­tion de la man­i­fes­ta­tion « Le Print­emps des Poètes à Mont­pel­li­er », elle s’est alors con­sacrée aux activ­ités de la Mai­son de la Poésie, qui dis­pose depuis 2010 d’un lieu attribué par la Ville de Mont­pel­li­er. En 2016, en hom­mage au poète Jean Jou­bert décédé en 2015, la Ville de Mont­pel­li­er a dénom­mé le lieu « Mai­son de la Poésie Jean Jou­bert », et l’association a pris le même titre. Depuis 2018, Annie Estèves est Prési­dente de la Mai­son de la Poésie Jean Joubert.
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