> Patrick Laupin : Le Dernier Avenir, Poèmes

Patrick Laupin : Le Dernier Avenir, Poèmes

Par |2018-09-20T00:38:29+00:00 23 novembre 2015|Catégories : Critiques|

 

 
Quelque chose d’impérieux, venu du plus pro­fond, porte l’écriture de ce livre ; la lec­ture ne peut que suivre le mou­ve­ment même de cette force, au fil des pages-poèmes qui lui donnent le rythme pro­fond d’une res­pi­ra­tion.
Saisi, le lec­teur vit l’expérience poé­tique de l’intérieur, page à page, cha­cune cen­trée sur elle-même, chaque texte cen­tré sur la page ; quelque chose de vivant pal­pite dans l’écriture.
Comme écrite d’une traite, cette œuvre du «  temps de la cueillai­son » embrasse et brasse toute une vie dans le flux des visions, pen­sées, réflexions, sou­ve­nirs, images, sen­sa­tions, qui consti­tuent l’étoffe mémo­rielle. Sujet actif, incar­né dans la phrase, le poète nomme, énonce, énu­mère ; il accom­plit les tâches néces­saires à celui qui retourne dans sa vie car « il est l’heure de tout reprendre et de faire le vide dans la mai­son des démons » ; confron­té à « la ter­rible urgence de tout relire à l’envers », il laisse mon­ter en lui, affleu­rer à sa conscience, les images qui font signe. « La fin d’automne récite tout à l’envers ». Des pages han­tées par l’enfance, la mort des êtres chers, la proxi­mi­té de la folie, la pas­sion pour la « chair par­lée des choses » dans une langue sai­sis­sante qui joint l’abstrait au concret, le sublime au tri­vial : « J’écris ma langue Moyen Age Une langue du fond qui touche la folie muette et ne veut pas du poé­tisme ».
Tourmenté par la dis­pa­ri­tion, l’effacement, l’oubli, masques les plus ter­ribles de la mort, le poète des­tine son écri­ture : « on vou­drait lais­ser quelque chose pour quand on ne sera plus là. Le sens mys­té­rieux des aspects de notre exis­tence ».
Cherchant des réponses à la ques­tion « pour­quoi écrire ? », il l’examine, en la vidant de la pré­ten­tion dont elle semble tou­jours char­gée : pour­quoi ou plu­tôt pour qui écrire, dans quel but, et sur­tout à qui ? Répondre à cette ques­tion, c’est aus­si dire dans quel sens va la vie. Une page très belle, sorte d’hommage éluar­dien, répond fer­me­ment, usant d’un réso­lu pas­sé com­po­sé : « j’ai écrit » :
 
 
A la pierre ponce du lavoir A la fleur
maigre Aux vas­sa­li­tés A la fièvre Aux
têtes de chiens des démons Au Roi sans
Roi des chi­mères Aux dents féroces des
appren­tis funèbres Aux bar­reaux de
chaise Graminées lentes Aux gamins
des pre­miers crayons A la rouille et aux
arbres qui étu­dient J’ai écrit J’ai pris
soin de nos vies
 
Ecrire est la seule chose à entre­prendre, la seule néces­si­té : le monde sen­sible en est à la fois la matière et le des­ti­na­taire.
« Ecrire, frêle iso­le­ment d’un remue­ment d’ailes, le monde sans sau­ve­garde, la dure­té nomi­nale des cieux… »
 
 
Les bruits
passent et filent à l’eau des regrets Tant
pis j’écris je com­mue ma peine dans
mes pages de car­net
 
 
Bouleversant toute cohé­rence nar­ra­tive, la cava­le­rie des mots et des images abou­tit dans un tour­noie­ment à une page-sen­sa­tion qui bous­cule même la logique de l’association d’idées, en des moments proches de la transe.
 
Les mains cris­pées des petits mou­choirs à devise. Le calme écrin trem­blé des cœurs épris de la mort. Fuyards qui n’ont plus qu’un sort Nacelles voyelles et consonnes Nudité lasse de la folie des gens Le mal pose bien mal ses griffes La vie n’a plus assez de lignes pour creu­ser sources et rideaux vétustes La laine pâle file des mailles fuyantes La mer fait aux nuages des têtes étranges Tout peut arri­ver Dans la main ter­rible du hasard courent pierres et visages Et tous les petits effa­cés dans les enclos de gro­seilles à saveur lisse Arrive automne La cava­le­rie légère du rouge des érables fris­sonne Triste on a froid au corps La trace des rayons se perd Les erreurs posent leurs frusques à la remise N’en veux à per­sonne Toi qui fai­blis debout en dou­ceur tra­ver­sé par les ran­cunes et les épées silen­cieuses
 
Ponctuation omise, les majus­cules guident la lec­ture dans l’unité de la page, où les rap­ports entre la phrase et le vers sont contraints par le cen­trage du texte qui « garde les res­sacs en marge ». La jux­ta­po­si­tion de phrases courtes et de phrases de grande ampli­tude ins­taure un rythme qui demande à prendre et reprendre son souffle. L’oralité gîte dans l’écrit. Quelqu’un parle à « voix haute ».
 
A mes pieds plu­sieurs aveux de regrets Les sept voiles que plus rien ne tra­verse et les natures basses qui offensent Où je sais la folie triste de l’enfant au poison des légendes quand il pose ses mains près de la fenêtre et se rétré­cit dans le double miroir de son éclipse dévo­ré de connaître quelle par­tie de lui-même s’envole si loin vers
le ciel des comètes
 
La même éner­gie impulse la com­po­si­tion du livre : le poète prend son élan, se ravise pour par­tir « visi­ter l’air du temps » dans des pages sans conces­sion où se glissent colère et par­fois amer­tume, puis accé­lère le rythme, évoque, invoque, jusqu’à l’hallucination. L’écriture court vers un but, une réso­lu­tion. Est-ce que l’on va voir défi­ler, et même reve­nir, les êtres, les lieux, les sen­sa­tions, les émo­tions qui leur sont atta­chées, le « film » de toute une vie, la course ful­gu­rante d’images qui enva­hissent dit-on la conscience des mou­rants ? Est-ce que l’écriture a ce pou­voir, de don­ner à res­sen­tir, à par­ta­ger, toute une vie, une âme ? Comme dans un assem­blage cubiste, se côtoient sur la page tour­ments, obses­sions, êtres croi­sés, choses vues, pen­sées, sen­sa­tions, images d’un ins­tant de vie que l’émotion tire de sa banalité…tout ce qui dans la rêve­rie, acti­vi­té essen­tielle de l’esprit, nous rap­proche du délire et de la véri­té.
 
 
Ma véri­té tien­dra tou­jours un peu à l’hélice rose
des mou­lins du matin, des prières du
vent, à la vétus­té des choses sur l’étal
d’un bazar, l’écorce d’érable ou de
tilleul, les bal­lots de laine, coton, soie
allé­gée, fichu par côté Et ton long
sou­pir d’épaule pour mon­ter la pente
 
 
 
Avec « l’entêtement d’un éter­nel men­diant des fruits vrais », Patrick Laupin salue « l’enfant qui nous montre l’intérieur des choses », les enfants-poèmes ren­dus au lan­gage, por­teurs du Dernier Avenir. « Je par­fais en rêve les enfants du silence. »
Seuls les oiseaux
et les enfants ont ce geste d’aumône
invrai­sem­blable de retour­ner le temps
dans le refuge des âmes esseu­lées plein
vent
 
Compagnon hal­lu­ci­né de ce voyage inté­rieur, car « écrire c’est tendre une main miroir d’âme », le lec­teur fait l’expérience de l’évidence poé­tique, éprouve «  la vie immé­diate » par le pou­voir de l’écriture :
 
 
L’ombre des dieux déchus cou­ron­nés de Tristesse
Cette bles­sure Aspic furieux du vent du
monde gris Midi qui tremble Grand
nageur déjà noyé Ciel flot­tant à
nou­veau immo­bile libre Et moi un homme
Avec ce qui reste Muet
d’astreinte Rêvant d’absoudre Rêvant
midi qui tremble au désir d’aimer
 
Le Dernier Avenir est le geste puis­sant d’un poète.
Un poète. Un homme. De chair et de papier.
 
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