Enza Palamara, Ce que dit le nuage

Par |2020-10-23T19:00:29+02:00 19 octobre 2020|Catégories : Critiques, Enza Palamara|

A force de con­tem­pler ce qu’elle con­tem­ple, l’âme  devient ce qu’elle contemple.

Cette phrase du philosophe Plotin est à méditer pour saisir où se situe la « quête spir­ituelle » d’Enza Palamara.

Enza Pala­ma­ra, uni­ver­si­taire spé­cial­iste des œuvres de Baude­laire, Bon­nefoy et Guille­vic, pas­sion­née par les liens et les cor­re­spon­dances entre pein­ture et poésie, a pub­lié aux édi­tions Poe­sis un ouvrage, « inclass­able » comme l’on dit. Fruit d’un tra­vail accom­pli durant une laborieuse con­va­les­cence, dans lequel des dessins au fusain ont don­né nais­sance à des mots, puis à des frag­ments poé­tiques, il se présente comme un trip­tyque encadré par un prélude et un postlude qui livrent les clés et l’analyse de cette aven­ture sin­gulière de décou­verte et de recon­quête de soi.

Les édi­tions POESIS, fondées en 2015 par Frédéric Brun, « se con­sacrent à la rela­tion poé­tique avec le monde, au-delà des mots et de tout genre poétique. »

Enza Pala­ma­ra, Ce que dit le Nuage, Edi­tions Poesis.

C’est dans cette mys­térieuse zone que se développe le tra­vail d’Enza Palamara.

Chercher le Pays de l’âme, ce pays où, selon Plotin, cité par Bon­nefoy dans L’arrière-pays, livre essen­tiel pour Enza  Palamara :

Per­son­ne ne marcherait comme sur terre étrangère

est le sens de ce tra­vail guidé par une impérieuse intu­ition, venue de l’enfance.

Avant le voy­age pro­pre­ment dit, voy­age en trois étapes qui sont aus­si trois chants, le prélude nous informe sur la démarche et la genèse. Nous allons assis­ter à une expéri­ence d’élévation au sens baude­lairien, en suiv­ant l’itinéraire de la guéri­son de l’âme lors d’une con­va­les­cence, corps et esprit éprou­vant de manière sim­i­laire et dis­tincte le retour à la vie.

Dès le prélude, nous sommes invités à partager l’aventure d’un voy­age déjà accom­pli, à le revivre avec l’auteur. Les phas­es en sont élu­cidées avant même que l’on ne s’y engage.

La force qui la con­duit passe par le dessin au fusain, dans les trois car­nets qui jalon­nent ce chemin intérieur : L’assomption du Moi, Le Rap­a­triement du monde, Le Chant de l’âme, et dans le « postlude », épi­logue poétique.

Expéri­ence mys­tique ? Des for­mules comme «L’assomption du Moi», «Le chant de l’âme», pour­raient le laiss­er penser. Enza Pala­ma­ra cherche le point où se ren­con­trent mys­ti­cisme,  méta­physique, et poésie, mais dans la plus sim­ple expression.

 

Au cœur du Nuage 
ou de la vaste me
tu retrouves
les hori­zons qui te sont chers 
et tu poursuis 
ton œuvre
tou­jours attirée
au-delà de toi-même
Tu press­es le Nuage 
tu sil­lonnes la vaste mer 
comme si 
ton hum­ble et pur 
élan d’amour 
voulait atteindre 
l’univers
tout entier

 

Enza Pala­ma­ra se livre à un tra­vail de décryptage de ces mes­sages venus du plus pro­fond de soi.

 

Don qui se multiplie
Jaillissement
d’une source intérieure
intarissable

 

Le mode de tra­vail est celui des « car­nets », de la prise de notes.

C’est d’abord, dans un état de faib­lesse physique dû à la mal­adie, pour imager son ressen­ti, pour not­er par des cro­quis les mes­sages qui lui parvi­en­nent. Les dessins n’illustrent pas les textes, c’est l’inverse : le texte naît de la note prise au fusain, dans l’urgence, d’une intu­ition venue du sub­con­scient. Des dessins fig­u­rat­ifs accom­pa­g­nant les « bal­bu­tiements ». Un retour à l’enfance  pour approcher une vérité, sans chas­s­er les mal­adress­es, en en  faisant même des outils.

 

Qui fait surgir
de mes doigt
ces images
sem­blables à celles 
qui illu­mi­naient mon enfance ?

 Résur­rec­tion 
des émois
les plus tendres

 

À la recherche de son « vrai lieu », de sa patrie, l’âme par­court un chemin où la guident les poètes qu’Enza Pala­ma­ra désigne comme ses « fig­ures tutélaires » : Baude­laire, Ner­val, Bon­nefoy, Jaccottet…

Les poèmes sont courts, comme  les vers qui les com­posent. Le rap­port entre la phrase et le vers est celui d’une hési­ta­tion, d’une rup­ture presque du rythme de la pen­sée, qui s’esquisse, puis se con­stitue, et s’énonce : ‘

 

Arbre
annonciateur
de chemins cachés
chemins de lumière
Chemins
qui répondent
à un appel

 

C’est ain­si que nous feuil­letons un livre illus­tré, aux images sim­ples, par­fois naïves, «col­oriées» dans la dernière par­tie, le « postlude », où elles devi­en­nent  enlu­min­ures, au moment où le mes­sage devient de plus en plus lumineux. Nous suiv­ons l’auteur dans cette expéri­ence régres­sive, comme vécue dans les limbes, accep­tant gestes et mots d’enfant. Rev­enue d’un monde frontal­ier de la con­science, elle se livre à un déchiffrage et une tran­scrip­tion de ce qu’elle appelle «mes­sages», et qui sem­blent des «pris­es de con­science» après l’égarement de la maladie.

La lec­ture, image et texte, est dou­ble et simultanée.

 

Le monde
des hauteurs
et son visage
souriant

 

Quel est ce Nuage pro­tecteur et maiëu­ti­cien ? Il doit beau­coup, nous dit Enza Pala­ma­ra, au Nuage de l’Inconnaissance, livre d’un mys­tique anglais anonyme du XIVéme siè­cle, qui évoque l’itinéraire ardu d’une élé­va­tion spirituelle.

 

Séjour mou­vant 
qui ne cesse d’advenir
dans un espace 
sans limites

 Demeure ouverte
et légère
bâtie sans cesse
par des battements
d’ailes

 

Acteur d’une réc­on­cil­i­a­tion entre les hau­teurs et la terre, il offre un havre où éprou­ver la rela­tion au cosmos.

 

Dans le Nuage
l’existence
est une danse
une contemplation 
en mouvement

 Planète
en mouvement
Le Nuage
t’offre
toutes les métamorphoses

 Vivre dans un nuage
n’est-ce pas
habiter
un vrai lieu ?

 

Sommes-nous dans un con­te, une fable, un jeu de cartes ésotérique ?

Des per­son­nages s’imposent, font signe, con­duisent sur le chemin d’une révéla­tion ou d’une pré­dic­tion, por­teurs de forces. Le Roc, l’Arbre, le Ruis­seau, la Dame, le Mage sont croisés et iden­ti­fiés dans le troisième volet,  Le chant de l’âme, et leur mes­sage est élucidé.

 

L’Arbre 
Le Roc 
attestent
ta présence

 Tu es au monde 
et tout 
au monde 
résonne en toi

 Et les fleurs ?
Tu as souvent
l’étrange sentiment
d’être
de la même étoffe 
que les fleurs

 Elles te disent
que tu es
tout ce que tu as vu

 

À l’idée d’habiter poé­tique­ment le monde répond l’idée d’une âme con­sti­tuée de ce qu’elle a vu et qui l’a enchantée.

 

La terre entière est dev­enue ma patrie
Tu portes en toi 
les paysages aimés

 Les infi­nis vis­ages 
du vivant
se sont inscrits 
dans ton être

 Ils se manifestent
dans leur mystère
et leur intimité

 

Au terme de cette recherche hasardeuse et pour­tant guidée…

 

Errante
Par les nuages

 Les chemins
S’ouvrent
Légers 

 Chemin 
sans chemin
où tu marches
sans laiss­er de traces

 

 …sur­git la récompense :

 

Tu bois
à la source même
la transparence
du matin

 Tout comme
au pre­mier jour 
tu accueilles 
les couleurs
du monde

 

Le lecteur est invité à devenir com­pagnon de route de ce  voy­age trou­blant  à l’écoute du Nuage, vers un retour à la vie, par un retour en enfance.

Présentation de l’auteur

Enza Palamara

Enza Pala­ma­ra est une poétesse, grégée de let­tres, qui a enseigné à l’u­ni­ver­sité de Tours et à l’In­sti­tut français de Naples. Elle est spé­cial­iste des œuvres de Baude­laire, Bon­nefoy et Guillevic.

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Annie Estèves

Pro­fesseur de let­tres investie dans des pro­jets péd­a­gogiques axés sur les arts et la lit­téra­ture, Annie Estèves a dirigé durant sa car­rière d’enseignante des « class­es pilotes » et des ate­liers de pra­tique artis­tique en col­lab­o­ra­tion avec des poètes, des comé­di­ens et des artistes, mil­i­tant pour une cul­ture vivante à l’école. En 2005, elle a fondé à Mont­pel­li­er avec le poète Jean Jou­bert et la libraire Fanette Debernard l’association « Mai­son de la Poésie », dont lui a été aus­sitôt con­fiée la direc­tion artis­tique. Respon­s­able de la pro­gram­ma­tion annuelle de la struc­ture et de la pro­gram­ma­tion de la man­i­fes­ta­tion « Le Print­emps des Poètes à Mont­pel­li­er », elle s’est alors con­sacrée aux activ­ités de la Mai­son de la Poésie, qui dis­pose depuis 2010 d’un lieu attribué par la Ville de Mont­pel­li­er. En 2016, en hom­mage au poète Jean Jou­bert décédé en 2015, la Ville de Mont­pel­li­er a dénom­mé le lieu « Mai­son de la Poésie Jean Jou­bert », et l’association a pris le même titre. Depuis 2018, Annie Estèves est Prési­dente de la Mai­son de la Poésie Jean Joubert.
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