Frédéric Jacques TEMPLE, Poèmes en Archipel

Par |2019-12-07T15:59:13+01:00 6 décembre 2019|Catégories : Critiques, Frédéric Jacques Temple|

Vivre d’abord

Belle ini­tia­tive du poète et édi­teur Habib Ten­gour de pub­li­er, dans la col­lec­tion Poèmes du Monde qu’il dirige aux édi­tions APIC à Alger, une nou­velle antholo­gie de poèmes de Frédéric Jacques Tem­ple, Poèmes en Archipel.

Frédéric Jacques Tem­ple, fig­ure majeure de notre temps, a fêté cet été ses qua­tre- vingt-dix- huit ans, et vit dans l’incessant renou­veau de la créa­tion poétique.

En l’an nonante de mon âge 
l’hiver est encore un printemps. 
Depuis que je suis vivant
le soleil est tou­jours levant.
Que roule ma bar­que longtemps 
avant que ma vie ne naufrage.

Poèmes en Archipel regroupe des poèmes écrits au fil du temps, pub­liés dans dif­férents recueils, entre 1968 et 2017, et dont la recom­po­si­tion en cinq grandes sec­tions con­stitue « l’archipel » poé­tique au sens que René Char don­nait à son pro­pre recueil « La parole en archipel » : un ensem­ble d’îles de textes, isolées et indépen­dantes, que la mise à prox­im­ité éclaire d’un nou­veau sens. L’anthologie per­son­nelle de Frédéric Jacques Tem­ple, parue en 1990 chez Actes Sud, adop­tait, elle, l’organisation chronologique, qui était aus­si celle du « nos­tos », le retour du grand voyageur à ses sources et ses racines.

Frédéric Jacques TEMPLE, Poèmes en Archipel, Edi­tions APIC (2019), Col­lec­tion Poèmes du Monde dirigée par HABIB TENGOUR Avec une let­tre-pré­face de Frédéric Jacques Tem­ple et Sept ques­tions à Frédéric Jacques Temple.

Ici, l’image de l’archipel, image marine, ren­voie à une image céleste. La très belle let­tre-pré­face de Frédéric Jacques Tem­ple le pré­cise : « Ces poèmes sont des témoins, des musiques, des traces, de ma présence sur terre sous l’immense archipel des étoiles ».

L’ouvrage nous invite à la relec­ture de l’œuvre selon un par­cours nou­veau, inclu­ant des textes extraits de récentes paru­tions (2017, Dans l’erre des vents, édi­tions Bruno Doucey), et nous fait « vis­iter la vie » de l’auteur. Ain­si s’organise une auto­bi­ogra­phie en poésie très émou­vante, car y appa­raît en fil­igrane la leçon retirée de toute une vie.

Poèmes de l’intranquillité, Poèmes de l’ailleurs, Poèmes de l’intime, Poèmes du pays natal, poèmes au cœur du monde… Cet ordon­nance­ment trace la carte des grands thèmes : tour­ments de l’existence, voy­ages ini­ti­a­tiques, célébra­tion des paysages, des élé­ments, amours – celui de la vie en pre­mier lieu, par­adis de l’enfance, réflex­ions mûries au cœur du monde au retour du monde entier. Dans cette nou­velle com­po­si­tion sont con­fron­tés et mis en per­spec­tive des poèmes de tous les âges de la vie, ren­dant évi­dentes évo­lu­tion et permanence.

 

Si vous ten­tez de savoir ce que je suis, je ne puis que con­seiller d’interroger les poèmes qui, au fil du temps, ont for­mé mon jour­nal de route.

 

Les choix opérés dans l’œuvre pour con­stituer cette antholo­gie dessi­nent l’autoportrait du poète et repla­cent le lecteur au cœur de cet univers et de cette expéri­ence humaine trans­mise par la voix iné­gal­able de la poésie.

 

J’ai ouvert les portes du monde pour l’aventure d’y vivre et l’y décou­vrir enfin.

 

Tem­ple sait depuis tou­jours ce qu’est le rap­port har­monieux et pas­sion­né entre l’homme et la nature. Le mot « écolo­gie » est beau­coup trop gal­vaudé pour dire ce rap­port. Enfant de Hen­ry David Thore­au et de Blaise Cen­drars, dont les ombres pla­nent sur ce recueil comme sur toute l’œuvre, Tem­ple célèbre cette osmose. Il dit­sa chance d’avoir con­nu un monde aujourd’hui révolu, un état de la Terre où l’on pou­vait éprou­ver dans son corps et son esprit les noces de l’homme et de la Nature.

Lourd de la nostalgie

Des anciens vagabondages 
J’erre par­mi les ronciers 
Dans le sil­lage des couleuvres 
  Abreuvées de rêves solaires

 

Imag­inez des soirs fur­tifs comme des palombes, des aubes de moire, des envols de velours, des crisse­ments. Imag­inez dans le miroir des eaux glacées, des vis­ages de jeunes femmes qui pren­nent aux heures leurs teintes : nacre, lavande, ou givre. Plus loin, au-delà des collines, au terme des riv­ières où s’éteignent les échos des berg­eries, com­mence la frairie des oiseaux marins. Les fumées s’appuient aux herbes sur les grèves, sous le pla­fond des vents. Sans défail­lance, la mer dévore et renaît. La nos­tal­gie tou­jours prête au fes­tin, porte des mots d’adieu, à tout jamais dés­espérés, sur les vagues du large. Telle est la joie, douloureuse, l’enivrante blessure.

Bon­heur de retrou­ver dans ce recueil l’un des textes les plus impor­tants de l’œuvre de Tem­ple, « Un long voy­age », épopée intime du retour aux sources, Anabase per­son­nelle. Le par­adis vécu dans l’enfance –amour des siens, beauté du monde, « sen­ti­ment du monde » -, a con­stru­it l’homme, forgé le poète, lui a don­né pour toute la vie, comme des dons au sens mag­ique, vigueur et appétit de vivre, amour pas­sion­né de la nature.

 

Ce fut un très ancien voy­age sur des plateaux immobiles… 
Déjà les grives semaient l’automne,
Mais voici que nais­saient dans les coulées de pier­res blanches 
Les bour­geons de mon enfance
En toi resurgie. 
(.…)
Cela venait avec l’amère pluie,
Cela ger­mait des pre­miers âges
Les doux vagisse­ments, les nuits de lait, les mater­nes onctions, 
Les langues de quié­tude et les mots souverains,
Cela venait, de miel et d’onguents.

 

Le poète, « celui qui nomme », sait tout nom­mer : oiseaux, arbres, plantes, fleurs, bêtes, pier­res… Il a de la nature une con­nais­sance à la fois sen­suelle, instinc­tive, et savante. Il con­naît le nom et le des­tin de chaque chose. Sa pas­sion pour ce qu’il appelle « l’Histoire Naturelle », mer­veilleuse appel­la­tion gardée de Buf­fon, est con­nue. Cette pas­sion lui per­met de goûter à toutes les sources de plaisir dont terre et mers regor­gent, de ressen­tir et de trans­met­tre toutes les sen­sa­tions qui per­me­t­tent à l’homme d’éprouver vrai­ment, car avec ses sens, la vie. L’homme est con­nais­sance et sen­sa­tions en action con­juguée. Une poésie revendiquée de la célébra­tion et du chant, où « le rythme et la mélodie » sont essen­tiels, où les mots « ont une chair et une saveur ».

 

Les bruits sont nés dans les cen­dres du thym : 
Ongles, silex, insectes, râpes. Lune, 
D’absinthe enivre le blaireau,
Vin noir, bap­tise d’or le som­meil des cyprès. 
Vien­nent la flûte et ses crapauds,
Les tam­bourins et les cré­celles, Griffes, velours, ailes, ciseaux, 
En moi la nuit, blanche baleine.

 

Instants est con­sti­tué de stro­phes où le rythme et les sons, vérité de la poésie, don­nent à éprou­ver l’évocation :

 

Furtive
  une plume
tombe
  d’un nid
là-haut 
  dans le
grand
  arbre
Je pense.

 

Un souf­fle épique passe sur ces poèmes. Salu­ant de manière claire Homère ou Vir­gile, aux­quels la puis­sance de l’écriture sem­ble redev­able, Tem­ple écrit le chant épique de son Amérique mythique, celle des grands espaces, des peu­ples libres et fiers, de « l’âge humain de l’Amérique », dans l’admirable Via air mail, dédié au pein­tre Arthur Secun­da, qui ter­mine le recueil. Arma virumque cano… je chante rouge la mort de Sit­ting Bull, je chante Alvar Nuñez Cabeza de Vaca, je chante le rude laboureur Abra­ham Lin­coln… Pub­lié pour la pre­mière fois en 1969, ce poème, repris dans l’Anthologie per­son­nelle de 1989 (Actes Sud), reste dans l’œuvre du poète un texte d’une essen­tielle actualité.

Ce recueil est le témoignage d’une présence au monde intense, à partager par la grâce de la poésie.

 

Soleil
toi 
rouge-cœur 
je t’aime

 

 

Présentation de l’auteur

Frédéric Jacques Temple

Frédéric Jacques Tem­ple est né en 1921 à Mont­pel­li­er. c’est un écrivain et poète français. Son œuvre com­prend des poèmes, des romans, des réc­its de voy­age et des essais. On lui doit égale­ment des tra­duc­tions de l’anglais.

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Pro­fesseur de let­tres investie dans des pro­jets péd­a­gogiques axés sur les arts et la lit­téra­ture, Annie Estèves a dirigé durant sa car­rière d’enseignante des « class­es pilotes » et des ate­liers de pra­tique artis­tique en col­lab­o­ra­tion avec des poètes, des comé­di­ens et des artistes, mil­i­tant pour une cul­ture vivante à l’école. En 2005, elle a fondé à Mont­pel­li­er avec le poète Jean Jou­bert et la libraire Fanette Debernard l’association « Mai­son de la Poésie », dont lui a été aus­sitôt con­fiée la direc­tion artis­tique. Respon­s­able de la pro­gram­ma­tion annuelle de la struc­ture et de la pro­gram­ma­tion de la man­i­fes­ta­tion « Le Print­emps des Poètes à Mont­pel­li­er », elle s’est alors con­sacrée aux activ­ités de la Mai­son de la Poésie, qui dis­pose depuis 2010 d’un lieu attribué par la Ville de Mont­pel­li­er. En 2016, en hom­mage au poète Jean Jou­bert décédé en 2015, la Ville de Mont­pel­li­er a dénom­mé le lieu « Mai­son de la Poésie Jean Jou­bert », et l’association a pris le même titre. Depuis 2018, Annie Estèves est Prési­dente de la Mai­son de la Poésie Jean Joubert.
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